|
Orientales
Par Suzanne Bernard |
|
Voir aussi Revisitant Confucius , De la peinture...en soie majeur |
|
La Chine lointaine est convoitée par les marchands, inépuisable marché.
Chine, culture millénaire et création contemporaine.
Quelques pas vers elle.
Bleu de Chine, c'est une belle aventure, grâce à Geneviève Imbot-Bichet, qui a créé cette maison d'édition en 1994 (une Entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée) pour faire découvrir aux lecteurs français des oeuvres d'auteurs chinois célèbres ou inconnus. Cela, dans d'excellentes traductions signées, entre autres, Françoise Naour, Isabelle Rabut et Angel Pino... Chaque couverture, originale et fort belle, est illustrée par une calligraphie de Fabienne Verdier." J'ai commencé par faire moi-même des traductions d'oeuvres littéraires chinoises que j'aimais, raconte Geneviève. J'envoyais ces manuscrits dans de grandes maisons d'édition parisiennes...qui me faisaient attendre pendant des mois des réponses le plus souvent négatives... J'ai décidé de prendre moi-même les choses en main ! " Sous le charme discret de la littérature chinoise Elle a commencé par un coup de maître: Contes et libellés, de Wang Meng (de vrais petits chefs-d'oeuvre dont nous avons parlé dans Révolution) puis ont suivi: Tibet, les années cachées, de Zhaxi Dawa, Destruction de Pa Kin, Fleur-Entrelacs du musulman Zhang Chengzhi, des récits sur le Shanghaï des années trente, l'Eau et les nuages de Shen Congwen, l'Impitoyable de Zhang Kangkang, cette remarquable femme écrivain qui a fait partie des groupes de " jeunes instruits " envoyés dans les campagnes en 1966..." Mes pôles d'intérêt: les minorités nationales, la littérature des femmes, celle des années trente, et les textes d'auteurs qui, sur la Chine, prennent des positions politiques importantes. Ainsi ai-je publié Pour un Musée de la révolution culturelle de Pa Kin. Avec mon équipe, très soudée, de traducteurs, nous travaillons dans un climat de grande amitié. Je commence à recevoir de nombreux manuscrits, les projets abondent, l'audience s'élargit. J'aimerais mener une vraie " politique d'auteurs ", c'est-à-dire garder des écrivains, les publier régulièrement..." Dernière parution de Bleu de Chine: la Danseuse de Yangge de Chi Zijian. Née en 1964, la jeune femme, qui publie depuis 1985, s'inscrit dans le courant actuel néo-réaliste. Elle déclare au sujet de ses livres: " C'est dans les faits qu'on pourrait croire banals et anodins que résident le charme éternel de l'existence humaine et ses limites inéluctables..." "Voyage au pays des nuits blanches ", dans le recueil la Danseuse de Yangge, est de loin supérieur à celle-ci (un peu trop influencée par l'oeuvre inoubliable de Shen Congwen, à notre goût). C'est justement au coeur de la banalité du quotidien qu'intervient là, tout en force et subtilité, ce qui peu à peu se révèle invraisemblable, la présence baroque d'un mari disparu... On ne peut s'empêcher de penser aux étranges et merveilleux récits de la grande tradition chinoise qui, déjà à l'époque des Tang (618-907), précipitaient le surnaturel et le fantastique dans la vie ordinaire, en accumulant mille et une preuves de leur " réalité ". A lire, relire, et avec quel bonheur !, les Histoires d'amour et de mort de la Chine ancienne, douze nouvelles traduites et présentées par André Lévy, rééditées par Flammarion. Né en Chine en 1940, Gao Xingjian vit en France depuis 1988, au dix-huitième étage d'une tour qui plane dans une brume légère. Il dit: " J'aime Paris. Je suis bien ici. Je peux travailler librement ! " Gao Xingjian est peintre, écrivain, et aussi homme de théâtre et poète. Il écrit ou il peint, selon, par longues périodes, en écoutant de la musique... Bach, Vivaldi, mais aussi les modernes, surtout Messiaen... Exclusivement en noir et blanc, sa peinture oscille entre abstraction et figuration.
|
|
Gao Xingjian, peintre, écrivain, homme de théâtre, poète
Il utilise les matériaux chinois traditionnels, papier de riz, encre et eau, mais pour créer des oeuvres tout à fait d'aujourd'hui, habitées d'espaces, de formes, de nuances, de vides vivants. Ce sont des " visions intérieures ". Sans idées, signes, sentiments, concepts. Ne jouant ni sur la démonstration, ni sur le paraître... Rigueur, pureté d'une rêverie spirituelle, destinée à être contemplée, méditée longuement... Il expose ses oeuvres en France, en Europe et aux USA. Dans son dernier recueil qui regroupe des nouvelles, paru sous le titre Une canne à pêche pour mon grand-père, Gao Xingjian explore un autre monde." L'écriture est un monologue intérieur, une parole, une voix ! " Il enregistre toujours avant d'écrire sur les thèmes qui lui sont chers, enfance, choses vues, moments porteurs de mystère, comme dans Instantanés. Il écrit maintenant en français, " en essayant de dépasser le sens des mots, de mettre à nu leur musique ". Il vit de sa peinture, " l'écriture est un luxe ! ". Il ne souhaite plus retourner vivre en Chine, il y a trop souffert...
|
|
Wang Meng, Contes et libelles, traduits par Françoise Naour, Bleu de Chine, 140 p., 96 F
|
|
Chi Zijian, la Danseuse de Yangge, Voyage au pays des nuits blanches, traduction de Dong Chun, avec la collection de J.
Desperrois, Bleu de Chine, 140 p., 119 F Histoires d'amour et de mort de la Chine ancienne, traduction et présentation d'André Lévy, GF-Flammarion, 244 p.(catégorie 5)
|
| Gao Xingjian, Une canne à pêche pour mon grand-père, traduit par Noël Dutrait, éditions de l'Aube, 112 p., 80 F |
|
Revisitant Confucius
|
|
Le titre du dernier essai de François Jullien sonne comme une provocation: Un sage est sans idée.
Bien sûr, il s'agit du sage oriental, pour qui la sagesse est " la voie ", l'Europe n'ayant gardé de la sagesse " que des décombres ou quelques pans isolés "...
François Jullien revisite Confucius et les penseurs taoïstes.
Premier constat: le sage, parce qu'il est sans parti pris, " sans idée ", est parfaitement ouvert et disponible...
Et voilà la sagesse face à la philosophie, sa non-histoire confrontée à une histoire...
A l'inverse de Hegel qui disait qu'il débutait par la philosophie des Chinois pour n'en plus parler par la suite, François Jullien chemine en Chine à côté d'Héraclite, de Montaigne et d'Heidegger.
Ce brillant exposé se savoure comme une subtile friandise, avec la sensation, pour le lecteur, d'être un peu plus intelligent devant des questions qui ont échappé à nos philosophes.
Une chose est sûre: comme l'auteur l'affirme dans sa conclusion, face au conformisme de la sagesse, ô combien la philosophie, dans son principe, se révèle révolutionnaire...
S.
B.
François Jullien, Un sage est sans idée, Seuil, 230 p., 120 F
|
|
De la peinture...en soie majeur
|
|
Le problème majeur dans les Beaux-Arts chinois aujourd'hui: l'occidentalisation de la peinture.
On en a discuté à l'occasion d'un Forum à Pékin, l'année dernière.
Certes, ce n'est pas la première fois que la Chine se trouve fortement influencée par la peinture occidentale.
Comme on sait, la peinture à l'huile a été apportée dans l'Empire du Milieu par les Jésuites, il y a une centaine d'années (ils réalisaient les portraits de la famille impériale).
Déjà, dans la première moitié du XVIIIe siècle, Giuseppe Castiglione (1688-1766), considéré comme le meilleur peintre européen travaillant à la Cour des Quing, avait merveilleusement combiné la technique occidentale (perspective, anatomie, traitement des volumes et des ombres) avec la tradition chinoise (encre et couleurs à eau) dans ses oeuvres sur soie...
Sans oublier, plus près de nous, dans les années trente, de grands peintres chinois venus étudier en France, qui ont marqué irréversiblement l'évolution de la peinture chinoise, tels que Xu Beihong, Chen Baoyi, Chang Shuhong, Qin Xuanfu, en s'élançant avec audace dans l'" occidentalisation ".
C'est dans les années 80 que " l'ouverture " a connu son plus grand développement: élargissement du réalisme, rencontres avec le cubisme, l'abstraction, le tachisme (sait-on que " l'aspersion d'encre " était déjà pratiquée sous la dynastie des Tang (618-907 ?).
Aujourd'hui, les peintres chinois sont un peu à bout de souffle, comme les peintres occidentaux, mais, pour eux, la situation est beaucoup plus complexe, en raison d'un héritage culturel radicalement différent.
Et puis, ils découvrent les tribulations du marché, de sacrées tribulations !
Au cours de ce Forum, on a entendu toutes sortes de propos.
Des constats pessimistes: " C'est la fin de la peinture chinoise ! " des rejets catégoriques: " Picasso, Pollock et consorts, on n'en a pas besoin en Chine ! ", des envolées lyriques: " La peinture chinoise, en tant que telle, a son rôle à jouer dans le monde ! " " Pour avancer, il faut se mettre à l'école de l'Occident ! " " Mieux vaut créer un art neuf plein de défauts que répéter les beautés parfaites de l'héritage ! " " L'art occidental est en crise, suivons notre propre chemin ! ", etc.
Un grand débat a eu lieu entre les peintres de peinture traditionnelle, qui utilisent toujours l'encre et les couleurs à eau, et ont derrière eux une longue et splendide histoire.
Beaucoup " combinent la Chine et l'Ouest ".
Mais il faut aller jusqu'où, comment, pourquoi ? Certains s'acharnent à perpétuer fidèlement la tradition: " C'est là qu'est la vraie richesse ".
Selon Shao Dazhen, critique d'art et professeur à l'Académie centrale des Beaux-Arts: " Ce que les peintres chinois ont à apprendre de l'Occident, c'est la créativité et la personnalité en art, plutôt que des méthodes et des techniques ".
Le critique d'art Shui Tianzhong préconise, lui, le comportement du " juste milieu ": " S'ouvrir aux influences du monde extérieur tout en gardant son identité." Plus facile à dire qu'à faire ! " Avant toute chose, pourquoi ne pas suivre son coeur ? " a osé demander un jeune peintre...
S.
B.
|