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Le pari de Jonathan Lambert, vingt-cinq personnes à dérider chaque jour Par Monique Houssin |
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Vivre de rire et d'humour.
Dès l'âge de sept ans, vivre parmi des bouts de petits bois, des ficelles, des cartons, des découpages, des tissus qui se métamorphosent en personnages, se mettent à bouger, disent des contes, des blagues et font des farces.
Cela se passe à Dublin, en Irlande, où naît, il y a moins de quarante ans, Jonathan Lambert dans une famille de dix enfants: " Un jour - Oh ! My God ! - ma mère m'a dit que j'étais un accident.
Elle avait pris la pilule pendant vingt-cinq ans sans s'apercevoir que c'était de l'aspirine...
Et comme le rêve de mon père, c'était de fabriquer un théâtre de marionnettes, il était bien content d'avoir fait assez d'enfants pour ça et nous sommes tous devenus des artistes." Jonathan compte sur ses doigts: il a bien six frères et trois soeurs, nés à un an d'intervalle, embarqués dans le théâtre du père amarré à Dublin qui ne désemplit pas et tient la vedette lors du Festival de marionnettes en été.
Grandi dans les décors, élevé dans les bruitages, Jonathan se lève chaque matin de son enfance et sa jeunesse en compagnie de personnages qui recréent une sorte de Commedia dell'Arte, loin des contraintes scolaires. Sa journée commence au petit déjeuner avec une tête de marionnette dans les mains, une chamaillerie avec un frère ou une soeur pour décider qui fera la voix de la sorcière, celle du magicien, ou qui interprétera le roi ou le mendiant." Je vivais dans une sorte de pays, Alice au pays des merveilles, c'était toujours la récréation. Quand les autres enfants jouaient au légo ou mécano, nous, on malaxait des pâtes à modeler, on préparait une histoire; nous étions en dehors du temps des enfants qui portent des cartables."
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De son humour d'Irlandais bon vivant, teinté anglo-saxon il découpe les sentiments, les ridicules
Puis, un jour, le berceau parental de Dublin devient trop étroit. Jonathan, très curieux, a découvert de l'autre côté de la Manche un homme, Marcel Marceau, une véritable " marionnette vivante " comme il dit, qui monte des spectacles étranges et envoûtants. Il veut aller à l'école de Marcel Marceau. Les bateaux passaient en face de la maison, il embarque à dix-neuf ans sur l'un d'eux avec deux cents francs en poche, débarque sur les côtes françaises, arrive à Paris et travaille avec le père de Bip pendant trois ans. Marcel Marceau lui propose ensuite d'être son assistant durant une tournée mondiale. Jonathan lève les mains et roule, extasié, des yeux à la Stan Laurel: " C'était une chance unique ". La route des saltimbanques se dégage. Clown ? Comique visuel ? Humoriste ? Fantaisiste ? Jonathan n'aime pas les appellations contrôlées: il n'est rien de tout cela et plus que cela avec sa face un peu lunaire, ses yeux qui tournent autour d'eux-mêmes et furettent partout même quand on les croit enfin assagis dans leurs cavités naturelles. De l'avis d'Howard Buten, qui le sollicita pour la naissance de son fascinant " Buffo ", Jonathan fusionne tous ces rôles et s'affirme aussi comme fils spirituel de Stan Laurel. Jonathan, timidement, avoue: " Je ne suis pas Fred Astaire... Je suis seulement un Irlandais... Jonathan Lambert." Il monte une compagnie de spectacles avec deux amis irlandais et découvre sa voie: " Gag-man ". Il vole les instants fugitifs saisis aux terrasses de café, dans le métro, au tournant d'une épicerie et découpe les sentiments, les ridicules, les situations ordinaires de son humour d'Irlandais bon vivant, teinté anglo-saxon. Qu'est-ce que c'est donc, cet art, le gag ? Quelque chose comme le contraire du chemin le plus court d'un point à un autre: " Toi, quand tu marches dans la rue, tu vas de A à Z d'un seul coup, moi je te vois faire A-B-C-D-, tout l'alphabet. Il peut en arriver, des choses, jusqu'à Z. C'est pour ça que je suis toujours en retard." Et pourtant, gag et vitesse marchent de pair. Il traque ses idées, dicte ses réflexions à un magnétophone de poche, fidèle serviteur qui ne le quitte jamais: " Si tu dois sortir, un crayon, un papier, l'idée est déjà partie ".
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Le gag-man, une manière de regarder, de faire marcher l'imagination comme d'autres font marcher leurs muscles
En Normandie, où il a élu domicile pour quelque temps, la salle des fêtes de la ville se remplit régulièrement d'enfants qui, sous ses conseils, apprennent à tomber, à rire, à composer un sketch." On apprend à faire des gags, c'est une manière de regarder, de faire marcher l'imagination, comme d'autres font marcher leurs muscles. Il faut un cours de rire dans les écoles, apprendre à lâcher les rires." Ce qui paraît facile avec les enfants l'est moins avec les adultes stressés, pressés. Lui s'est abreuvé au " Lambert puppet Theater " paternel, et au Gate Theater de Dublin, se ressource régulièrement auprès de Buffo, admire Stan Laurel, John Cliees des Monthy Python, Jacques Tati et Raymond Devos: " Devos m'influence beaucoup. J'aime l'imaginer au réveil quand il prend son petit déjeuner. Il a un dictionnaire fait en tartines, il met du beurre et de la marmelade sur les pages, il les déchire, les roule et les mange comme des petites nems. Après ça, il trouve toutes ses histoires." Rire et vivre du rire. Jonathan n'aime pas les injustices, les tragédies qui défilent sur les écrans, les caméras toujours à l'affût de morceaux choisis de l'horrible. Aussi Jonathan rêve-t-il de créer une chaîne de télé avec un JT qui ne diffuserait que de bonnes nouvelles. Il manque au monde une part de rire, comme une part de gâteau à offrir gratuitement à chacun, et pas seulement réservée à ceux qui paient pour venir le voir dans ses one-man-show." J'ai fait le pari de faire rire au moins vingt-cinq personnes par jour, dans la rue, dans les magasins, bref en dehors de la scène et de la caméra." Et pour cette joie instantanée, il joue de son accent irlandais, d'une gaucherie d'étranger curieux ou de sa prétendue ignorance des moeurs françaises. Au supermarché, il s'arrête devant les camemberts, les tourne, les retourne, demandent leur avis aux femmes qui paraissent savoir si bien les choisir. En quelques minutes, une demi-douzaine de secouristes féminines généreuses s'empressent autour de lui, le conseillent, prenez celui-ci, non celui-là et confrontent leurs opinions. Jonathan s'éclipse discrètement les laissant à leurs évaluations. Un gag bien dans la lignée de la caméra cachée de Jacques Rouland avec lequel il a collaboré.
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Il manque au monde une part de rire, il faut un cours de rire dans les écoles, apprendre à lâcher des rires
Mais ses blagues inquiètent ses amis qui n'ont guère confiance dans l'humour des Français stressés: qu'il prenne garde, un jour, il prendra une bonne claque. Jonathan n'en croit rien, il trouve les Français plutôt drôles et capte dans leurs yeux une complicité souterraine; il tient à son pari: vingt-cinq personnes à dérider par jour; il fait ses comptes, en secret, la facétie prête à jaillir, le trait qui part plus vite que son ombre: " En Irlande, on rit beaucoup mais nous ne sommes pas nombreux, il y a trois fois plus de vaches que d'êtres humains. Qu'est-ce que c'est une vache folle ? C'est un taureau qui porte des chaussures à talons aiguille." Rire ? " Mais c'est tout simplement un saut à l'élastique, tu es déversé, reversé et, surtout, c'est un patrimoine pour soi et pour les autres." . |