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Surconsommation
Par Philippe Breton |
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L'année, décidément, sera numérique.
La période des fêtes a vu battre son plein la vente des multiples appareils et dispositifs dont le principal attrait, et surtout l'argument de vente, est le recours aux technologies du numérique.
Trois secteurs se sont partagés la vedette dans ce domaine, l'informatique et les jeux vidéos, le téléphone, et la télévision.
Après l'explosion des achats en novembre et décembre dernier, il faudra bien maintenant toute l'année pour digérer lentement ces innovations dans la vie quotidienne.
Peut-on se risquer à faire quelques prévisions ? Evitons peut-être d'abord de reprendre sans réfléchir l'antienne qui consiste à dire que, grâce à ces téléphones portables, ces connexions Internet, ces chaînes satellites ou câblées, nous allons " mieux communiquer ".
Ce serait passer imprudemment du quantitatif au qualitatif.
Parce que nous communiquerions plus, nous communiquerions mieux.
Parce que, grâce au numérique, les messages seraient plus rapides, plus précis, de meilleure qualité, leur contenu serait amélioré.
On voit bien que le lien entre ces deux dimensions est loin d'être mécanique.
Chacun s'en convaincra en écoutant, ce n'est pas difficile, quelques-unes des conversations auxquelles se livrent les nouveaux possesseurs de téléphones portables.
Ce n'est peut-être d'ailleurs pas un hasard si deux discours s'entrechoquent de plus en plus, entre ceux qui se plaignent du manque généralisé de communication dans notre société et ceux qui soutiennent au contraire que nous serions dans une " société de communication ". Excès de pessimisme ou excès d'optimisme ? Il est sûr en tout cas que l'année verra se développer massivement un face à face généralisé avec ces nouveaux outils numériques. La plupart du temps, il faut déjà apprendre à s'en servir. La publicité trompe toujours un peu son monde en mettant en avant la facilité d'usage. Celle-ci n'est qu'apparente. Tout ceux qui ont acheté pour eux-mêmes ou pour leur fils prodige, un ordinateur multimédia, en pensant naïvement que la machine les aiderait elle-même à s'en servir, savent de quoi il en retourne. Les plus têtus y passeront une partie de leur premier trimestre. Ceux qui s'énervent facilement chercheront rapidement un placard disponible pour ranger l'engin en attendant d'en faire autre chose. Les magnétoscopes, agendas électroniques et autres téléphones portables sophistiqués risquent également de décourager rapidement leurs utilisateurs par la bien trop grande richesse de leurs multiples fonctionnalités. Il est vrai qu'en France nous manquons cruellement de culture technique. Mais, derrière ce problème bien réel, se dissimule la relative inutilité sociale de bien des innovations, souvent inspirées d'une technologie de l'urgence (où, là, elles sont bienvenues). Et que dire de l'explosion des chaînes de télévision que permet le développement du numérique ? Là, apparemment, il ne faut aucune autre compétence que celle du zappeur (et du payeur). Notons que, si l'on passe deux minutes sur chaque chaîne, pour comprendre de quoi il en retourne, il faut déjà près d'une heure et demie pour faire le tour de tous les canaux. Faire un choix intelligent requiert désormais une véritable étude préalable et la consultation de guides télévisées du " câble et du satellite " qui deviennent aussi épais que des annuaires. Bref, l'année numérique nous verra consacrer beaucoup plus de temps à toutes sortes de machines. Plus de temps et aussi plus d'argent. La véritable explosion est celle des dépenses de communication. Chacun pourra ainsi mettre bout à bout, en plus des achats de matériels, la redevance télé, la publicité que nous payons (ne l'oublions pas) et qui sert à financer entièrement de nombreuses chaînes privées (ainsi TF1 coûte à chaque ménage plusieurs centaines de francs par an), les factures de téléphones et d'Internet, les dépenses d'électricité afférentes. Les sommes deviennent importantes. Dans ce domaine la " liberté " se paye cher. Elle est aussi, dans un contexte de privatisation généralisée, de plus en plus au profit de quelques-uns et de moins en moins dans le sens de l'intérêt général. D'ailleurs, avons-nous jamais été consultés sur ces questions qui changent pourtant notre vie ? . |