Regards Février 1998 - La Planète

Evolutions
Les conditions de la renaissance africaine

Par Francine Perrot


Février 1990: le plus vieux prisonnier politique du monde, Nelson Mandela, faisait ses premiers pas d'homme libre. Une longue lutte, faite d'espoirs, de reculs et de vies sacrifiées, de solidarité aussi...aboutissait enfin.

Le mouvement de libération d'Afrique du Sud, dont l'ANC avait été le fer de lance, réalisait après la libération de Mandela la revendication " un homme, une voix " et le peuple, sa majorité africaine en particulier, accédait à l'expression politique en même temps qu'il enterrait l'apartheid juridique. Il faudra mesurer un jour le nombre de rencontres, de cheminements en commun, de prises de conscience, enracinées et approfondies dans la solidarité avec le peuple d'Afrique du Sud et leur impact sur le mouvement progressiste et sa composante antiraciste, notamment chez les plus jeunes en France. Que la lutte d'un peuple n'appartenant pas à la sphère d'influence française ait touché et même structuré une partie de l'opinion française s'explique par le caractère universel de ses exigences, mais aussi par l'essoufflement du modèle néo-colonial français.

 
Les " utopistes-réalistes " ou du " rêve rêvé par des visionnaires "

En effet, dans le même temps, la politique française en Afrique de l'ouest et centrale poussait à un ajustement politique et économique: démocratisation et dévaluation du CFA, tel était le destin promis par l'ancienne puissance coloniale et ni les peuples de la région ni d'ailleurs leurs dirigeants n'étaient consultés sur cette question, c'est-à-dire sur leur avenir.

Huit ans plus tard, les limites d'une démocratisation imposée bien souvent de l'extérieur (en tout cas pour ses formes) et les conséquences désastreuses de l'ajustement structurel pour le niveau de vie des populations sont visibles partout. Entre-temps, la diplomatie française a joué le rôle que l'on sait dans la crise rwandaise, puis zaïroise et, en se déconsidérant, elle a préparé le terrain pour une influence durable des Etats-Unis dans la région. Celle-ci est d'autant plus difficile à contrer qu'elle utilise des moyens beaucoup moins brutaux et directement lisibles que l'influence française. La fin de la guerre froide ouvre des perspectives hégémoniques pour les Etats-Unis et leur permet par exemple de décréter la fin des " chasses gardées " françaises sur le continent africain. Mais les richesses minérales africaines les intéressent, pour un avenir relativement éloigné, ce qui nécessite certes une stabilité politique avec des forces politiques non hostiles au minimum, mais autorise également un engagement direct peu important, l'opération somalienne étant le modèle de ce qu'il ne faut plus faire dans le domaine militaire.

L'échec patent du modèle néo-colonial, la situation issue de la fin de la guerre froide et les changements liés à la victoire des forces de libération nationale en Afrique australe sont les éléments d'une" nouvelle donne " que Nelson Mandela a analysée dans son rapport à la 50e Conférence nationale de l'ANC, qui résume son message politique. Cette nouvelle donne permet selon lui d'avancer sur tout le continent vers une véritable " RENAISSANCE ", qu'il qualifie aussi de " rêve rêvé par des visionnaires ".

La renaissance africaine passe selon lui par la réalisation de trois objectifs majeurs :

-l'établissement de systèmes politiques qui permettent aux peuples de gouverner, tout en tenant compte des spécificités africaines (1)

-un développement économique durable avec la fin de la dette ;

-et enfin une nouvelle place pour l'Afrique dans l'économie mondiale, qui ne la réduirait pas au rôle de pourvoyeur de matières premières. Ces objectifs sont partagés par nombre de dirigeants africains issus des luttes de libération, farouches adversaires du colonialisme sous toutes ses formes et qui, pour beaucoup, ont, comme Nelson Mandela, connu la prison ou l'exil pour prix de leurs idées. Ils constatent la puissance des Etats-Unis sur leur continent et, en véritables " utopistes-réalistes " (2), ils ont pris le parti de cohabiter avec eux, en fixant autant que possible les limites de cette " cohabitation conflictuelle ".

Plus question de les laisser attiser, pour les utiliser à leur profit, les dissensions régionales ou ethniques, et ruiner ainsi les chances de développement indissolublement liées à la stabilité politique. Plus question de se laisser imposer une anarchie qui, sous couvert de " démocratie ", multiplie par dix ou même par cent le nombre des partis ingérables, non représentatifs, et dangereux pour l'unité nationale parce que souvent à base ethnique. Les trente ans qui séparent de l'indépendance la plupart des Etats africains n'ont pas permis de constituer des Etats-nations à l'européenne et les règles de gouvernement fixées et expérimentées en Occident et appliquées telles quelles, mènent à des désastres (3).

 
La revendication de la prise en main de leurs intérêts par les Africains

Les partis issus de mouvements de libération et leurs principaux dirigeants (4) ont une commune vision pour leur propre pays, leur région, mais également pour tout le reste du continent. En Afrique centrale d'abord, et leur engagement aux côtés de Laurent Kabila ou Sassou Nguesso en est la manifestation: il s'agit de ne pas laisser les mains libres aux seules grandes puissances et à leurs relais locaux qui, dans cette zone et au-delà, jusqu'au Golfe de Guinée, rivalisent de manipulations. Le nouveau Congo (ex-Zaïre) est à la charnière géographique de l'Afrique australe et du reste du continent et ses immenses richesses lui confèrent une importance géopolitique considérable. Laurent Désiré Kabila, soutenu au départ par les Etats-Unis et les dirigeants d'Afrique de l'Est (Rwanda, Ouganda en particulier), s'est rapproché de l'Afrique australe et a intégré la SADC (5). Le Congo (Brazzaville) a constitué un autre enjeu dans lequel, en choisissant de jouer la carte Sassou Nguesso, allié de l'Angolais Dos Santos contre Lissouba, l'Afrique australe progressiste a reconstitué des solidarités issues de l'époque de la lutte armée. En Afrique de l'Est, dont certains dirigeants ont également participé à des luttes de libération, il semble que les intérêts américains, s'appuyant sur des bases nettement ethniques, soient mieux représentés. Cependant, des solutions politiques inspirées par les "sages" du sud du continent seraient accueillies favorablement par Laurent Kabila. Dans cette région, où une minorité (tutsie) gouverne, la frontière avec la nouvelle République du Congo, moins densément peuplée, a toujours été perméable et pourrait l'être encore davantage: déjà un grand nombre de Tutsis se seraient installés au Kivu (province du Congo jouxtant le Burundi et le Rwanda) où des terres sont disponibles (6).

Le président Omar Bongo, qui a rejoint les deux Congo et l'Angola dans un accord de sécurité au lendemain de la chute de Lissouba, serait-il le représentant de " l'Afrique qui relève la tête " en Afrique francophone ? Peut-être, même si c'est par réalisme, parce qu'il a compris que c'était la solution de survie de son régime dans les conditions actuelles. La revendication de la prise en mains de leurs intérêts par les Africains est très populaire dans les sociétés de ces Etats francophones, aux dépens de l'image de la France qui apparaît comme la dernière puissance coloniale, les Etats-Unis ayant au contraire joué fort habilement la partie, en choisissant plus vite et mieux dans les crises des dernières années (Rwanda, Zaïre). L'expression politique de cette volonté d'indépendance ne revêt évidemment pas les mêmes formes en Afrique de l'ouest et centrale qu'en Afrique australe: une autre histoire, d'autres expériences, le poids de la France se conjuguent pour surévaluer le formalisme institutionnel par rapport au politique (c'est toute la distance qui sépare la démocratisation, dans le contexte qui fut le sien, de la libération obtenue par une lutte armée et populaire prolongée !)

 
Les pays du Sud face à une mondialisation dominée par le Nord

Projet pour tout le continent, uni dans le respect de l'indépendance de chacun, la " renaissance africaine " dépasse ce cadre. Quand Nelson Mandela rappelle dans son rapport la contribution du continent africain à l'histoire de l'humanité, il ne s'agit pas d'une manifestation de nostalgie ou d'autosatisfaction: il s'agit de s'appuyer sur le passé pour " faire du XXIe siècle le siècle de l'Afrique ". Face à une mondialisation dominée par le Nord, les pays du Sud doivent imposer une démocratisation des institutions internationales et peser pour la réduction des inégalités.

L'Afrique peut oeuvrer en ce sens auprès des autres parties du tiers monde et elle le fera d'autant mieux qu'elle se sera préparée à répondre collectivement aux défis communs; en particulier, l'Afrique australe, représentant à elle seule la moitié du PIB de l'ensemble de l'Afrique sub-saharienne. La Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) est une zone de libre-échange; c'est également un espace où s'expérimente une coopération dans le domaine des transports des télécommunications, de l'énergie, de l'eau et des mines. Elle offre en outre un potentiel de développement important, même si les disparités sont évidentes entre pays. A cet égard, les affirmations de Nelson Mandela sur la solidarité entre les " sisters peoples " de la région, et sur le refus des rapports de domination seront-elles suivies d'effet ? Première puissance de cette région, l'Afrique du Sud a d'autres points d'appui: présidence de la CNUCED (Conférence des Nations-unies pour la coopération économique et le développement), vice-présidence de l'Assemblée générale de l'ONU, participation au comité directeur de l'OMC (Organisation mondiale du commerce), rôle dans la renégociation du traité de non-prolifération nucléaire et dans l'adoption du traité interdisant les mines anti-personnel, rôle-clé à l'OUA (Organisation de l'unité africaine) dont la place dans la recherche d'une plus grande solidarité africaine devrait être primordiale, compte tenu de ses objectifs fondateurs récemment réaffirmés.

L'évolution de la situation en Afrique australe et centrale montre donc des avancées des forces et des idées de progrès, qui contredisent " l'afropessimisme ". Pour autant, elle ne justifie pas d'optimisme béat. Beaucoup de questions restent en suspens, les progrès ne sont pas irréversibles et le contexte actuel tient beaucoup aux personnalités des chefs " historiques " des mouvements de libération, forgés par la lutte commune contre le colonialisme et l'apartheid et, donc, âgés. Leurs successeurs auront-ils la volonté et la possibilité de tenir tête ? Auront-ils longtemps la même vision que leurs aînés ? Rien n'est moins sûr, eu égard à leur formation, leur expérience et leurs liens (trop ?) particuliers avec certaines multinationales. Les Etats-Unis, s'ils usent de moyens de domination moins directs que la France, veulent l'Afrique à leur manière. Une déstabilisation de la région du fleuve Congo ou du lac Tchad par le réveil des oppositions ethniques est toujours possible. Leur stratégie, parce qu'elle ne recoupe pas le clivage Afrique anglo-saxonne/Afrique francophone, mais repère des " zones utiles " dans le cadre d'une mainmise sur les ressources naturelles, est moins facile à identifier, et donc à contrer par les intéressés. Et ils ont montré en d'autres temps et d'autres lieux jusqu'où ils étaient capables d'aller pour défendre leurs intérêts (7). Pour s'y opposer, la politique élyséenne pourrait être tentée de réactiver un axe francophone et pro-français articulé par le tandem Congo (Brazzaville)-Gabon et sur des bases pseudo-ethniques: des recettes qui ont déjà montré leur caractère dangereux et contraire à l'intérêt des pays concernés. Nelson Mandela, dans son rapport à la conférence de l'ANC, indiquait immédiatement après les buts de la " renaissance africaine ", que les forces de la réaction dans et hors du continent tenteraient d'imposer des reculs; il en tirait une conclusion, valable non seulement pour l'Afrique mais pour l'ensemble des pays: il n'y aura de changement que si les peuples (et pas uniquement les gouvernements) sont inclus dans la lutte. Les peuples, c'est-à-dire le nôtre aussi ! Trop longtemps laissé dans l'ignorance des pratiques des divers intérêts privés qui prétendaient faire la politique de la France, il doit exiger et obtenir la transparence sur les objectifs d'un codéveloppement dont les contours sont encore flous.

 
Pour un partenariat qui rompe avec la tradition paternaliste

L'exigence d'un " nouveau partenariat ", rompant avec la tradition paternaliste, affirmée par le premier ministre lors de son voyage en Afrique de l'ouest, est certes légitime. Mais ni le soutien prioritaire aux investissements privés, justifiant de critères de rentabilité, ni l'absence de moyens supplémentaires ne sont véritablement en rupture avec la politique précédente. Or, les entreprises françaises ne réalisent que 5% de leurs investissements en Afrique, alors qu'elles y engrangent 16% de l'excédent du commerce extérieur français ! Un taux de rentabilité qui justifie leurs appétits mais qui ne rencontre pas l'intérêt des populations. Tout autre devrait être la conception du co-développement d'une France progressiste: en liaison avec les entreprises et les services publics, en concertation avec les partenaires africains, elle devrait se fixer comme objectif la réorientation de l'aide publique vers la réalisation de grandes infrastructures énergétiques et industrielles, l'éducation et la santé, après avoir effacé la dette inique et absurde; avec à la clef des emplois ici et là-bas, ce qui ferait de la " maîtrise des flux migratoires " autre chose qu'une incantation. Ce serait la contribution juste et utile d'une ancienne puissance coloniale à la réussite d'une renaissance africaine, et une décision à la hauteur des enjeux qui se posent non seulement en Afrique, mais à l'échelle de la planète. Et cela mérite un large débat parlementaire, en opposition à la diplomatie secrète des affairistes qui a prévalu depuis les indépendances. F. P.

 


1. Cette prise en compte des spécificités africaines n'a, bien sûr, rien à voir avec la vision chiraquienne de la démocratie à l'africaine, teintée de paternalisme et d'intérêts non dissimulés.

2. L'expression est de Julius Nyerere, ancien président de la Tanzanie, citée dans Rencontres avec Julius Nyerere de David Gakunzi zt Ad' Obe Obe.Collection " les passeurs de frontières ", éditions Descartes et Compagnie.

3. Sur ce sujet, le livre de Samir Amin, l'Ethnie à l'assaut des nations, éditions de l'Harmattan 1997, livre des analyses et exemples, en particulier dans l'Afrique contemporaine." ....les segments de la classe dirigeante, éclatée en fractions et groupes, ont alors cherché à se donner une légitimité par tous les moyens.L'argument régional ou ethnique est alors mobilisé à cet effet.Mais il n'est pas le seul: la démocratie l'est également.Les mêmes classes, unifiées derrière le dictateur et son régime autocratique, justifiant leur ralliement au parti unique par les exigences du développement, changent brusquement d'attitude, se regroupent dans des partis multiples et réclament des élections.Le repliement ethniciste doit être également placé dans ce cadre.Il n'est pas le produit spontané de la différence ou l'expression naturelle des consciences populaires.L'ethnicité, comme la démocratie, sont ici véritablement manipulées ".

4. En particulier: Nelson Mandela (ANC, Afrique du Sud), Sam Nujoma (SWAPO, Namibie) Robert Mugabé (ZANU-PF, Zimbabwe), José Eduardo Dos Santos (MPLA, Angola), Joachim Chissano (FRELIMO, Mozambique).

5. SADC, South Africa Development Communauty (communauté de développement de l'Afrique australe).Afrique du Sud, Angola, Botswana, Congo (ex-Zaire), Lesotho, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Seychelles, Swaziland, Tanzanie, Zambie, Zimbabwe.

6. Voir la revue Hérodote, IVe trimestre 1997, Jean-Claude Willame " Gestion verticale et horizontale des crises identitaires; l'exemple du Kivu montagneux ".

7. Voir dans le livre de Samir Amin, la contribution de Joseph Vansy sur le rôle des Etats-Unis dans la décomposition de l'Ethiopie, le plus ancien Etat d'Afrique.

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