Regards Février 1998 - La Planète

Algérie
Résistances sur le front culturel

Par Ahmed Ameziane Zoungari *


Depuis quelques années déjà, la vie socio-culturelle algérienne connaît de grands bouleversements. La lutte politique sur le front culturel s'avère aussi importante que celle menée sur le front socio-politique. Décennie 80: retour sur une histoire contrastée.

Au début des années quatre-vingt, la contestation intégriste et la contestation berbériste se déclenchent presque simultanément et avec la même virulence. Toutes deux prennent une forme armée prolongeant l'affrontement avec les institutions de l'Etat totalitaire d'alors, sur le front militaire. Quand s'éteint la contestation identitaire berbère, en 1984, farouchement réprimée, le relais est déjà assuré par l'activisme militaire des premiers groupes armés islamistes dits (groupes de Bouyali).

L'initiative culturelle identitaire berbère en 1981 s'avérera très tôt une pratique des catégories sociales modestes. Elle reste longtemps marquée du sceau de la régionalisation. Des universitaires et des " académiciens " s'expriment de leur exil. Ils confortent le caractère élitiste, régional, voire régionaliste, de cette lutte socio-culturelle et politique. Des expressions plus ou moins spontanées d'investissements prennent forme dans des pratiques comme la peinture, la chanson, le théâtre populaire, grâce en grande partie à l'engagement personnel de l'écrivain Kateb Yassine. Ce dernier ne manque pas d'intervenir dans le domaine littéraire et esthétique. Naissent alors des conférences (avec l'écrivain Mouloud Mammeri dont l'interdiction de s'exprimer en 1981 à la Maison de la Culture de Tizi Ouzou sera à l'origine de la révolte en Kabylie), des représentations théâtrales (théâtre de la mer, théâtre du TROran avec Kaki et Alloula, théâtre du TRAConstantine ou de Annaba et bien entendu celui de Sidi Bel Abbès), des tournées culturelles. Toutes ces initiatives tentent de prolonger, artificiellement, une mobilisation qui avait commencé dans le cadre de la révolution agraire, une décennie plus tôt et qui donnait, depuis la mort subite de Boumédienne, des signes manifestes d'essoufflement.

Le phénomène le plus saillant de cette lutte des années quatre-vingt est sans aucun doute la pratique de la chanson et surtout le renouvellement de la mélodie de la chanson populaire émigrée et/ou kabyle. L'intérêt scientifique (objectiviste) et le penchant idéologique (subjectivité) pour la langue et la culture berbères, baptisée depuis " tamazight ", se développent parallèlement à cette pratique militante, se consolident pour se renforcer. Une offensive d'envergure est encouragée pour porter la contestation au sein même des institutions de l'Etat algérien. Cela va se produire avec les luttes revendicatives autour des inscriptions de nouveaux nés à l'état civil, particulièrement dans les régions berbérophones de Kabylie. Sur un plan organique et/ou organisationnel, ce courant culturaliste va tenter de profiter de la mobilisation des débuts de la décennie quatre-vingt pour amorcer un regroupement. Il prend l'apparence de cercles d'études et de recherches para-universitaires (Séminaire de Yayouren - été 1982; Séminaire de Tizi Ouzou - printemps 1989).

 
Dans le sillage de la révolte identitariste berbère

Dans le sillage de la révolte identitariste berbère s'engage un deuxième front qui pose avec timidité, puis avec plus de virulence, l'épineux problème de la citoyenneté féminine à propos du statut et du code de la famille. L'ouverture de ce front vient tout naturellement renforcer l'offensive démocratique et libertaire contre ce que l'on croyait alors être les ultimes tentatives de sauvegarde de l'hégémonie de l'Etat militaire et policier et de son parti unique. Ce dernier, tenu en laisse depuis plus d'une décennie par une gérontocratie populiste et bureaucratique, avait de plus en plus de mal à produire et faire produire, à assumer sa gestion idéologique: la population algérienne compte alors plus de 85% de moins de trente ans. Cette société se trouve en passe de vivre de profondes mutations dans un monde lui-même en proie à une accélération vertigineuse des transformations culturelles et politiques. Mutations que les émissions de télévision locales ou diffusées par satellites donnent à voir quotidiennement à des esprits " curieux du moindre rien " parce qu'assoiffés de tout...

C'est dans ce monde en bouleversement et en mutation que le combat moderniste s'engage en Algérie, à partir d'un imaginaire excité de l'extérieur par l'esprit de curiosité, par l'instinct de mimétisme, par l'attrait du progrès et par la tentation d'émancipation, malgré la tutelle lénifiante, absurde et désuète des caciques. Ces derniers, pourtant, n'ont ni la culture, ni les compétences, ni le savoir et encore moins le savoir-faire d'une jeunesse avide de connaissances. Conditionnée par la rente et le gain facile, la nomenklatura avait pris l'habitude fâcheuse de traiter "à la baïonnette" et par le mépris (hogra), les revendications d'émancipation, n'hésitant pas à recourir à la torture et au terrorisme politique, etc.

 
Une jeunesse avide de connaissance face aux caciques avides de gain

Le système politique et ses rouages socio-culturels ont été hermétiquement verrouillés. Après les mises au pas des organisations de la nébuleuse du parti unique, après les purges massives des institutions syndicales et politiques à l'intérieur même du parti, la contestation sociale et idéologique cherche à se doter de ses propres institutions. Les groupes de recherche et de travail universitaire, les associations libres et/ou caritatives, les cercles, les amicales, les clubs divers (sports, échecs, équitation, équipe de foot de quartier, etc.) sont créés.

Ces structures parallèles développent une dynamique d'autonomisation qui devient incontrôlable. Elles échappent totalement à la mainmise directe des appareils idéologiques du parti et de l'Etat, se soustraient à leur contrôle en se passant de subventions, etc. L'Etat se voit dans l'obligation de céder du terrain sur les li-bertés. Il cherche à organiser le cadre juridique légal dans lequel ces associations et ces organisations n'ont plus qu'à s'inscrire pour pouvoir agir ouvertement. Des associations de défense des droits de la femme et/ou de l'enfant (elles seraient au nombre d'une trentaine aujourd'hui) naissent alors. Elles continuent, cahin-caha, à mobiliser de plus en plus de jeunes malgré le climat de folie et de démence meurtrière qui sévit.

L'explosion d'octobre 1988 qui doit logiquement confirmer ce mouvement d'émancipation va montrer les faiblesses et les tares de cette maladie infantile de la démocratie en Algérie. Ce qui est apparu dès les premiers jours des événements de 1988, c'est l'ampleur du travail souterrain et pernicieux qui avait été mené par des fractions réactionnaires du parti unique. Des centaines de jeunes casseurs se sont retrouvés dans la rue en apparence contre l'Etat mais surtout contre les démocrates. Ils sont embrigadés et sommairement travaillés par l'idéologie fasciste de l'arabo-islamisme présenté comme réponse à la demande culturelle et linguistique franco-berbère. Très vite, la logique de clivage traverse tous les mouvements: associations d'intellectuels (celle du RAIS, ou l'union des écrivains algériens, également), regroupements jusque-là rendus possibles par le mouvement progressiste et anti-impérialiste des années 70.

 
Le constat d'échec du verrouillage imposé par le parti unique

Après quelques mobilisations spectaculaires et malgré une sauvage et barbare répression, après les réajustements constitutionnels (révision de la constitution en 1989 et instauration du pluralisme) la lutte politique s'engage résolument. Elle révèle à l'observateur averti qu'il ne s'agit en fait que d'un intermède, le temps que le pouvoir retrouve sa cohésion et s'octroie des moyens de reprise en main d'une société jeune et turbulente. Durant les cinq années qui voient la première grave crise au sein du FLN et le desserrement de son étau policier et militaire sur la société civile, l'émergence de résistances va être captée essentiellement par l'opposition aussi bien celle issue du berbérisme que celle issue du fondamentalisme islamiste.

Contrairement au début de la décennie, le mouvement démocratique et son allié, l'identitarisme berbérisant (ou amazighisant), renonce à la lutte armée contre l'Etat et ses institutions. Il s'engage dans le combat politique et institutionnel, tandis que la nébuleuse islamo-baathiste prend une option ferme pour l'affrontement militaire avec l'Etat, pour en venir à une généralisation de la guerre contre toute la société. La raison première est évidente: le constat d'échec du verrouillage imposé par le parti unique depuis trente ans et l'échec lamentable de l'idéologie nationaliste. Elle n'aura pas résisté à la réalité des faits, têtus, devant la montée des milieux d'affaires maffieux et leur mainmise sur les réseaux les plus juteux du commerce international. Qui plus est, le constat d'échec de la politique d'arabisation et d'islamisation forcenée et autoritaire ont conduit les forces rétrogrades à recourir à la violence organisée, de plus en plus barbare, de plus en plus médiatisée. Les événements récents en sont la conséquence logique et la plus spectaculaire..

 
Algérie, 1998

 
Le mois prochain: la décennie quatre-vingt-dix

 


* Universitaire.

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