Regards Février 1998 - La Planète

Pologne
Les inquiétudes d'Izabela Jaruga-Nowacka *

Par Françoise Amossé


Entretien avec Jaruga-Nowacka
Voir aussi La Pologne et l'Europe, l'opinion en chiffres , Etat des lieux

Quelles sont les attentes des Polonais vis-à-vis de l'UE ?

Izabela Jaruga-Nowacka: Elles sont immenses. Les Polonais se souviennent d'abord que l'Europe occidentale a abandonné leur pays pour mieux sortir de la Seconde Guerre mondiale. Ils se considèrent comme européens mais estiment que les décisions politiques contemporaines les ont isolés, si bien qu'aujourd'hui entrer dans l'Union européenne a tendance à aller de soi. Ce rappel historique est important pour comprendre la détermination de la population alors qu'en revanche, il est peu discuté des conséquences de l'intégration à l'Union économique européenne. C'est ainsi que les producteurs de lait viennent d'apprendre avec surprise que la qualité du lait produit jusque là est bien en deçà des normes européennes et qu'ils ne pourront pas le vendre sur le marché européen ! En même temps, les Polonais sont conscients qu'il n'y a pas d'alternative. Sur le plan politique, ils considèrent en général que cette adhésion peut être un atout pour la stabilisation du pays. Sur le plan économique, ils estiment en général que le respect des contraintes ne constitue pas un handicap: ce serait un moyen d'améliorer la qualité de la production.

 
Comme s'il fallait " souffrir " pour mériter l'entrée dans l'Union européenne ?

 
I. J.-N.: En fait, il y a maints efforts à fournir en matière de réorganisation objective de l'économie polonaise. Mais les conséquences économiques et sociales ne manquent pas d'être inquiétantes. Il ne faudrait pas, par exemple, que la Pologne bénéficiât moins de fonds structurels de développement que la Grèce ou le Portugal. Ces fonds sont importants quoiqu'ils ne résolvent pas tout puisque l'expérience montre qu'un pays comme la Grèce, avec ou sans fonds européens, demeure dans de grandes difficultés économiques. Un problème potentiel pour la Pologne risque de se poser: celui de la terre, puisqu'ici la terre est relativement bon marché. L'achat par des étrangers fortunés de terre en Pologne n'irait pas sans provoquer des tensions sociales et politiques. Enfin, le chômage, phénomène relativement récent, nécessite une attention particulière. Or, nous savons bien qu'en entrant dans l'UE, dans les conditions actuelles, même avec les exemptions prévues ou un temps d'adaptation, le chômage ne baissera pas. Il aura même plutôt tendance à augmenter.

 
Vous parlez de stabilisation politique mais il semble que les positionnements des partis qui se succèdent au pouvoir restent complexes...

 
I. J.-N.: Il est encore difficile de situer les partis politiques selon les critères européens en vigueur. Les partis dits " de gauche ", post-communiste ou social-démocrate, de notre point de vue, ne sont pas vraiment de gauche. Et l'actuelle majorité, Solidarité, émanation du syndicat, a constitué une coalition de droite, avec des libéraux. Notre parti est un parti social-démocrate, clairement hors de l'Alliance démocratique qui se dit de gauche: dans le précédent parlement, l'Alliance était au pouvoir, nous étions dans l'opposition de gauche. La situation est devenue en effet plus complexe aujourd'hui. L'Alliance démocratique, désormais dans l'opposition, a gauchi son discours et reconnaît volontiers que l'Union du travail avait raison en son temps sur les questions sociales. Malheureusement, notre parti n'a pas passé la barre des 5% lors des dernières législatives et a perdu ses députés. Tout comme nous ne parvenons pas à créer le grand débat public qui s'impose sur l'entrée dans l'UE. Nous avions d'abord exigé qu'un débat sur l'Europe ait lieu au Parlement et nous avons proposé une stratégie nationale d'intégration à l'Europe. Un plan a été effectivement lancé du Parlement, il y a un an. Mais, seuls subsistent des clubs de discussion, réunissant des intellectuels.n

 
Traduit par BRUNO DRWESKI

 


* Dirigeante du parti Union du Travail.Ex-députée à la Diète.

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La Pologne et l'Europe, l'opinion en chiffres


57% des Polonais pensent que l'adaptation de l'agriculture à l'UE sera difficile ou très difficile, 21% plutôt difficile, 5% facile.43% des Polonais pensent que l'adaptation culturelle sera difficile et très difficile, 24% plutôt difficile,13% facile.36% que l'adaptation à une nouvelle discipline de travail sera difficile ou très difficile, 21% plutôt difficile, autant facile.33% que celle-ci sera difficile ou très difficile pour les entreprises polonaises, 37% plutôt difficile, 10%, facile.

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Etat des lieux


Population: 38,6 millions d'habitants. Taux de chômage officiel: 11,4%. Taux de croissance: 5,5%. Part de l'agriculture dans l'activité (1996): 6,6% Pourcentage des exportations vers l'UE (1996): 64,6% Agriculture: la terre polonaise, qui nourrit deux millions d'agriculteurs, est morcelée au point que 75% de la surface exploitée sont inférieurs à un hectare. Industrie: la crainte d'affronter une situation sociale difficile a jusqu'à présent dissuadé les différents gouvernements d'entamer en grand les restructurations. Depuis 1989, plus de deux millions de petites et moyennes entreprises ont vu le jour.

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