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Paix
Par Jean-Michel Galano |
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Les tentatives pour mettre à mal le processus de paix en Irlande du Nord, sont-elles de nature à lui faire échec ? Le croire serait sous-estimer la réalité d'une politique bien engagée, mais aussi la volonté des Irlandais.
Tony Blair, élu sur la base d'une volonté de changement, s'y appuie pour imposer à la Grande-Bretagne une gigantesque mise aux normes européennes version Maastricht. Changer la Grande-Bretagne, c'est aussi liquider les vestiges de ce que fut son Empire, peut-être d'abord au niveau des mentalités. A mesure que les aspects antisociaux de la politique choisie sont contestés, le règlement définitif de la question de l'Irlande du Nord revêt une importance décisive: là, au moins, pas d'opposition de gauche à craindre, ni de blâme émanant de la communauté internationale. Là surtout, le gouvernement travailliste peut agir avec le soutien d'une bonne partie de l'opinion.
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L'establishment épouse les attentes de l'opinion
C'est ce qui explique sans doute le choix et le maintien de Bo Mowland comme secrétaire d'Etat à l'Irlande du Nord. Juriste, femme chaleureuse et admirée de tous pour l'immense courage dont elle a su faire preuve face à la maladie, elle donne un visage nouveau à la politique britannique, après les années Thatcher et Major, marquées par tant de raide arrogance. Celle-là a délibérément placé son action sous le signe de l'ouverture. Alors que la politique traditionnelle de l'impérialisme s'appuyait sur les gages donnés à l'unionisme, elle a fait le choix d'aller vers " la communauté ", comme on dit ici, dans la diversité de ses composantes. Elle s'est montrée aux côtés des gens simples, protestants et catholiques, et a levé tout préalable à la mise en oeuvre du processus de paix. Ce faisant, l'establishment britannique a su épouser les attentes de l'opinion. Pour autant, la relative lenteur du processus engagé (les discussions devaient commencer le 12 janvier) n'a calmé ni les craintes des uns, ni l'exaspération des autres. C'est dans ce contexte qu'a eu lieu l'assassinat de King Rat, figure tristement emblématique de l'extrémisme protestant en Irlande du Nord. La victime, Billy Wright, chef de la dissidence la plus radicale des groupes paramilitaires loyalistes, coupable présumé de plusieurs assassinats de catholiques choisis au hasard - ce qu'on appelle ici des meurtres sectaires - avait été emprisonnée dans le quartier de haute sécurité de Maze (anciennement Long Kesh, là où sont morts Bobby Sands et les autres grévistes de la faim) pour violences et intimidation. Le bloc 6 de cette prison regroupe loyalistes et républicains, chacun dans une aile différente. Tous sont condamnés à de très longues peines. Curieusement, des prisonniers membres de l'INLA (groupe armé trotskiste, hostile aux pourparlers de paix) ont pu faire pénétrer dans cette institution pénitentiaire, souvent présentée comme la plus sophistiquée et la plus sûre d'Europe, une arme avec laquelle ils ont tué Billy Wright de cinq balles dans le dos.
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Dans le quartier de haute sécurité de Maze
Provocation ? Probablement. Les activités sectaires de Billy Wright lui avaient valu l'ordre de quitter le pays par la direction du groupe paramilitaire protestant auquel il appartenait alors. Il avait répondu en formant son propre groupe dissident, la LVF (!), Loyalist Volunteer Force, ouvertement sectaire et orientée vers l'élimination des catholiques. Criminel de sang-froid, affectant de ne jamais fumer ni boire, ni proférer de jurons, Billy Wright se savait condamné, non seulement par les paramilitaires catholiques, mais aussi par les siens, pour qui il était devenu trop encombrant." La seule question était de savoir qui l'assassinerait. Malheureusement, c'est un groupe républicain qui a succombé à la tentation ", soupire une militante des droits civiques. C'est là que le bât blesse. Dans les heures qui ont suivi la mort du sinistre " King Rat ", deux catholiques ont été tués à leur tour, en représailles, et plusieurs autres blessés. Jusqu'à présent, les familles, les dignitaires religieux des deux communautés et le Sinn Fein ont appelé au refus de l'escalade. La presse a, de son côté, souligné le climat " paranoïaque et schizophrénique " qui sévit depuis des années à Maze, où les prisonniers des deux bords vivent de plus en plus coupés du monde extérieur, repliés sur leur haine, décalés par rapport au processus de paix...
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L'espérence de vivre mieux - et ensemble
Il n'empêche. Les " petits partis " unionistes, très liés aux paramilitaires, disent qu'ils ne participeront pas aux négociations et réclament la démission de Bo Mowland. Quant à l'IRA, jusqu'à quand refrénera-t-elle la tentation de la riposte ? Manifestement, certains dans l'ombre soufflent sur les braises, espérant tirer les marrons du feu. L'opinion publique semble cependant lasse de ces jeux dangereux. Ce qui inquiète en définitive, c'est le décalage grandissant entre la volonté de paix et la survie de quelques groupes armés, de plus en plus éloignés de leur opinion publique, mais auxquels certains politiciens insufflent sporadiquement une vague légitimité. Ils ont contre eux la volonté de l'Etat, mais plus encore une opinion publique puissamment relayée par des institutions religieuses toujours influentes en Irlande du Nord. D'autant plus que l'amélioration de la situation économique en République d'Irlande amène certaines fractions de la société à rêver de " dividendes de la paix ". En définitive, " c'est l'espérance de vivre mieux qui peut donner aux uns et aux autres la volonté de vivre ensemble ", me dit un jeune étudiant en pharmacie rencontré dans un pub du centre de Belfast. Il ne veut pas que je dise à quelle " section de la communauté " il appartient, ce qui m'interdit de le nommer. Laissons-lui, pour l'instant, le dernier mot.. |
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1. Félix Stumpf était présent au Carrefour européen du 14 décembre à La Défense, à l'invitation du PCF.Il a publié une étude sur le mouvement de cet automne dans la revue allemande Sozialismus de janvier 1998. |