Regards Février 1998 - Points de vue

Irrévérence

Par François Mathieu


Il faut le dire d'emblée: si le marché du livre regorge d'une littérature confortable, celle qui brosse le lecteur dans le sens du poil, le flatte, les romans et nouvelles de Daniel Zimmermann n'en font pas partie. Trois de ses récentes parutions, dont une nouvelle édition revue de son Gogol, en témoignent. L'Anus du monde est un roman qui dérange, un roman qui fait mal, un roman qui, refermé, vous hante longtemps. Et, sans nul doute possible, un autre roman, un roman différent de tout ce qu'on a pu lire sur le complexe concentrationnaire des camps de concentration, et qui ne rate pas son effet: Daniel Zimmermann avec, en mémoire, " les trente-sept personnes de sa famille gazées et brûlées par les nazis à Auschwitz et Treblinka ", vient déposer à la barre de tous les tribunaux jugeant et les nazis et leurs auxiliaires zélés et leur dit: vous n'êtes pas seulement responsables de plus de cinquante millions de morts, vous êtes aussi coupables d'avoir fait d'un homme de culture un salaud. Cet homme, c'est le brillant François Katz, " caïman à vingt et un ans ", né d'une mère médecin plutôt à gauche et d'un père expert-comptable, " héros de Verdun, trois fois blessé, cinq citations, Légion d'honneur pour faits d'armes exceptionnels ", bien à droite. De ses origines juives, le jeune Katz n'a gardé que son amour gourmand pour quelques recettes de cuisine traditionnelle (tel le foie haché aux oignons). Et celui qui prépare une thèse sur Dante va vivre l'enfer de son propre sujet, de cercle en cercle, de l'arrestation dans le XIe arrondissement au séjour à Drancy, puis de longs mois à Auschwitz et à Treblinka, et être celui que Dante décriait ainsi: " J'en vis dont la tête était si souillée de merde qu'on ne pouvait savoir s'il était clerc ou laïc." Dans ce parcours initiatique, l'homme non encore humanisé, la bête à concours, est de toutes les horreurs, mais, peu à peu, jusqu'à l'insurrection finale, de l'abomination la plus noire, un homme se dégage dans toute sa complexité. Je l'ai dit, cette lecture dérange. Au risque d'être mal compris, la métaphore dantesque osée par Daniel Zimmermann nous interroge jusqu'au plus profond de nous: qui suis-je ? Quelle est ma nature ? De quoi serais-je capable dans des circonstances extrêmes ? Il est tellement facile de refaire tous les procès de l'histoire assis dans un bon fauteuil ou à sa table de travail.

A la lecture du Dieu devenu homme, c'est le mot " irrévérence " qui vient à l'esprit, tout de suite tempéré par ce que l'on peut sentir d'admiration et de passion pour ceux dont Daniel Zimmermann a fait, par touches successives et brèves, le sujet de ce roman par nouvelles. Ses personnages ne sont autres que certains de ces écrivains - sans qui André Lagarde et Laurent Michard n'auraient pas pu faire leur Lagarde et Michard du XIXe - que nous croyons si bien connaître: Nodier, Mérimée, Balzac, Stendhal, Sue, Musset, Flaubert, Heine, Hugo, Vigny, Lamartine et, bien sûr, puisque c'est Daniel Zimmermann, Dumas (dont il nous a donné, il y a cinq ans, une magistrale et ample biographie, publiée chez Julliard). Les voici, mes maîtres, semble dire l'irrévérencieux, qui les descend de leurs piédestals et les montre dépensiers, intrigants, cruels, amoureux, malades, alcooliques, jaloux, fous, enfantins, mesquins, aigris... Et ces tableaux, pittoresques et touchants, se succèdent de 1820 (la représentation d'une pièce " composée en société par messieurs Dumas et de Leuven ") à 1867 (une autre représentation, mais cette fois d'une pièce du " petit Dumas ", ce qui n'empêche pas le " grand " de prendre pour lui le " tonnerre d'applaudissements ") et, si chacun est bien consacré à un écrivain particulier, ces gens se croisent, se rencontrent...comme dans un roman.n F. M.

 
Daniel Zimmermann, L'Anus du monde, 190 p., 95 F; le Dieu devenu homme, 132 p., 80 F; le Gogol, 192 p., 96 F. Tous trois publiés chez le Cherche-Midi éditeur.

 


1. Félix Stumpf était présent au Carrefour européen du 14 décembre à La Défense, à l'invitation du PCF.Il a publié une étude sur le mouvement de cet automne dans la revue allemande Sozialismus de janvier 1998.

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