Regards Février 1998 - Points de vue

Allemagne
Un mouvement plus politique qu'il n'y paraît

Par Pierre Levy


L'Allemagne a connu, fin 1997, une mobilisation des étudiants d'une ampleur qui a surpris jusqu'à ses propres acteurs.

Dans un pays où n'existe aucun syndicat étudiant organisé au niveau national, une coordination permanente revendicative pourrait être mise en place. C'est l'une des questions mises à l'ordre du jour par nombre de délégués de différentes facs pour la prochaine période. Pour l'heure, il convient de noter les facteurs qui ont déclenché la mobilisation et d'analyser la signification politique et sociale que celle-ci a revêtu. Felix Stumpf (1), dirigeant de l'association générale des étudiants de Giessen, la ville de Hesse d'où est parti le mouvement, souligne les conditions d'enseignement catastrophiques qu'ont découvertes les nouveaux entrants. Des cours magistraux accueillent fréquemment mille auditeurs. L'asphyxie budgétaire est à l'origine de cette situation, plus dégradée encore qu'en France. Au début des années 1990, on dénombrait 1,8 million d'étudiants pour environ 900 000 places théoriques. Parallèlement, le nombre de bénéficiaires de bourses a constamment décru, et ne dépasse pas aujourd'hui 15% du total. La moitié des étudiants se voient contraints de se salarier, dans des conditions souvent détestables, et la proportion d'enfants d'ouvriers dans l'enseignement supérieur est repassée sous la barre des 20%.

Face à un mouvement qui s'est poursuivi plusieurs semaines durant et qui a concerné plusieurs centaines de milliers d'étudiants (50 000 à 60 000 se sont retrouvés lors de la manifestation centrale de Bonn le 27 novembre 1997), les différents pouvoirs politiques ont témoigné de leur " sympathie " alors même que les gouvernements des Länder (majoritairement dominés par les sociaux-démocrates) et le gouvernement fédéral du chancelier Kohl se renvoyaient la balle...pour finalement ne rien faire. En réalité, l'austérité budgétaire, qui touche tous les domaines de ce qu'on appelle outre-Rhin " l'Etat social ", n'est pas seulement la conséquence d'une politique ultra-libérale. Elle est aussi une voie privilégiée pour mettre en oeuvre un remodelage profond de la société tout entière. C'est vrai par exemple pour la protection sociale en matière de santé ou de retraites, où les restrictions budgétaires doivent promouvoir les solutions d'assurance ou de capitalisation individuelle. Le domaine de l'éducation est à cet égard particulièrement éclairant. La " pensée unique " prend notamment comme thème privilégié " l'inefficacité " du système universitaire actuel et assimile désormais la formation à un investissement personnel pour un avenir professionnel étroit, qui devrait être financé par les individus eux-mêmes... Sont donc particulièrement en ligne de mire les enseignements de philosophie, de sociologie, voire de sciences politiques, avec les consquences prévisibles sur le potentiel culturel et critique du pays. La recherche fondamentale n'est pas épargnée. Que, dans ces conditions, se soit développée une mobilisation sans précédent, en quelques jours, renvoie tout à la fois aux revendications immédiates sur les moyens et à la remise en cause de la logique " néo-libérale " dans ses fondements mêmes. N'est-il pas significatif que les étudiants de Francfort aient délibérément manifesté devant le siège de la Deutsche Bank (le plus grand groupe bancaire privé) aux cris de " Rendez-nous notre argent ! ". Les commentateurs de droite ou de gauche, qui se sont plu à souligner la" dépolitisation " des étudiants seraient probablement bien inspirés d'être prudents. A Berlin, un groupe de manifestants défilait sous une banderole où figuraient ces mots: " Imaginez que nous allions voter..." A neuf mois des élections générales, les partis sont mis au défi d'apporter de véritables réponses de société aux enjeux pointés par les étudiants.n P. L.

 


1. Félix Stumpf était présent au Carrefour européen du 14 décembre à La Défense, à l'invitation du PCF.Il a publié une étude sur le mouvement de cet automne dans la revue allemande Sozialismus de janvier 1998.

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