Regards Février 1998 - Les Idées

Rencontre philosophique
Geneviève Fraisse " Les sexes produisent de l'histoire "

Par Jean-Paul Jouary


Les femmes ont en Geneviève Fraisse leur déléguée interministérielle, responsable auprès du premier ministre. Mais c'est la philosophe que nous avions invitée, et c'est en philosophe qu'elle nous a fait l'amitié de confirmer sa présence à notre rencontre.

Invitée à parler et débattre à propos de son livre la Différence des sexes (PUF, collection " Philosophies"), Geneviève Fraisse commençait par s'inscrire dans la continuité de la " Rencontre " précédente, consacrée par Henri Maler à Michel Foucault, en revenant sur la place de l'intellectuel dans la cité. Michel Foucault opposait à l'intellectuel de type sartrien, intervenant en tant que tel sur tous les sujets possibles, " l'intellectuel spécifique ", intervenant dans la cité à partir de son travail théorique spécifique. Geneviève Fraisse remarquait qu'une intellectuelle féministe voyait redoubler cette spécificité, se trouvant à la fois sujet et objet de son travail.

Elle retrace la genèse théorique et pratique de ses recherches. Souvenir de son militantisme féministe (" J'étais gauchiste ! ") et de son choc lorsque, agrégative de philosophie, elle lit Spinoza qui, dans l'Ethique, aligne pêle-mêle " le délirant, la bavarde et l'enfant " dans le camp de la déraison. La femme, un problème, un blanc. C'était il y a plus de vingt ans, et il était alors difficile de " penser les femmes ". D'autant que les textes philosophiques sur elles n'étaient pas foison. Geneviève Fraisse, sous l'influence de Michel Foucault, s'en va donc chercher dans n'importe quels autres textes (journalistiques, médicaux, militants,...) de quoi prendre frontalement ce problème de l'absence d'objet philosophique " différence des sexes ". Elle conçoit alors cette expression " comme un concept vide, à promouvoir comme objet de recherche philosophique ". Pas comme une définition, mais comme une question. Et son travail commence. Geneviève Fraisse choisit de le caractériser par les résistances qu'il suscite.

 
" Différence des sexes " objet philosophique

Deux anecdotes. Aux USA, un interlocuteur: " La différence des sexes ? Il n'y a rien à en dire ! " En France: " Drôle d'idée !... Les femmes, c'est à la mode ! " Deux anecdotes signifiantes de constantes idéologiques: les femmes ? D'un côté, pures apparences, touchant la vérité sans y avoir accès; de l'autre, objets de vente et de commerce...

Geneviève Fraisse évoque alors l'immense bêtisier que contient l'histoire de la philosophie à propos des femmes, plus nourri d'ailleurs, à ses yeux, de grossièretés que de misogynie. Et de raconter sa propre surprise: des années durant, elle n'avait jamais rien " lu " sur les femmes chez Kant, chez Nietzsche, etc. Et, soudain, la conscience que si l'on ne trouve pas d'objet " différence des sexes " dans les philosophies (peut-être par manque de sujets philosophes féminins, hors Clémence Royer au XIXe siècle et, bien sûr, Hannah Arendt), cette différence y est omniprésente. On y trouve tout de même Amour et Eros comme philosophèmes, une érotique philosophique, une dénégation du mariage comme condition du philosopher. Jusqu'à ce que l'amour lui-même réapparaisse avec Schopenhauer et Kierkegaard.

 
Et l'homme s'accapara le problème des femmes

Geneviève Fraisse remarque alors que si le concept d'égalité fait rupture dans l'histoire récente, à partir du XVIIe siècle, on doit plus l'idée d'égalité des sexes aux philosophies dualistes qu'aux matérialistes, parce que les premières permettent cette égalité au niveau des âmes, alors que les secondes rattachent l'esprit au corps et ses organes reproducteurs.

Mais cette lucidité philosophique sur l'égalité des sexes déboucha sur une prééminence de l'homme, qui, de fait, s'accapara le problème des femmes à leur détriment. C'est ainsi que, depuis deux siècles, la " différence des sexes ", croisement de questions politiques et métaphysiques, constitue un objet à déconstruire pour que le problème des femmes réapparaisse. Et c'est ce croisement que Geneviève Fraisse a constitué comme champ de recherches.

A ses yeux, si certains continuent de dire que sur ce champ " il n'y a rien à dire ", c'est pour trois types de raisons convergents. Le premier: l'humanité ne pouvant se penser à partir du " même " mais à partir de " l'écart ", de la " différence ", cet écart ne peut être son propre objet. Le second, d'ordre psychologique: cette question fait l'objet d'un refoulement. Le troisième, d'ordre politique, tient au contexte d'une société à dominante masculine. Trois raisons pour que la " différence des sexes " engendre du silence au lieu de produire de la pensée. Donc: " rien à en dire "... Les femmes, objet d'échange anthropologique, mais aussi dans la pensée. C'est ainsi qu'en 1793 on ferma les clubs de femmes, " sans âme " selon la légende. Les femmes peuvent aussi, à l'occasion, devenir objets d'échange dans la politique. Ainsi le RPR truffe-t-il ses listes de femmes, puisque " ça a marché pour le PS ". Geneviève Fraisse: " Et pourquoi pas ? Après tout, dans ce cas, être objet peut servir les sujets ! " Exemple-type de cynisme négatif aux effets positifs.

 
Identiques de raison et différents de corps

Et de conclure: la " différence des sexes " n'est pas a-temporelle, elle est historique." Les sexes produisent de l'histoire ". Geneviève Fraisse, pour toutes ces raisons, considère comme impasses tant l'universalisme que le différentialisme. Parce que " nous sommes identiques ET différents ", " la différence des sexes est une question sans réponse, une aporie ". Hommes et femmes sont " identiques de raison et différents de corps ", et l'un ou l'autre aspect l'emporte selon les luttes, les contextes. Mot final: " l'égalité permet de ne plus choisir entre différence et universalité ". C'est pourquoi Geneviève Fraisse propose un " déploiement identitaire dans l'universel, et non dans le repli ".

Le débat est alors lancé, avec une vingtaine de questions, interventions, échanges dans la salle et avec la salle." Pourquoi la misogynie ? " - la peur, psychologique, et la politique..." Pourquoi le féminisme a-t-il si peu parlé du maternel ? "; " et du pouvoir des mères ? "." Puissance ou pouvoir ? ". Geneviève Fraisse remarque que le thème " maternel " a été repris, tandis que " celui de la maternité est resté tabou ". Un participant fait alors remarquer que " tabou " est un mot maori qui signifie justement " vagin ". Surprise dans le public.

Un juriste fait alors remarquer que, dans la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, l'égalité des hommes mettait les femmes entre parenthèses; celle de 1946 plaçait en revanche l'égalité des femmes et des hommes en préambule de la Constitution; celle de 1958, l'actuelle, revenait en arrière en proscrivant les discriminations de race, de religion, mais plus de sexe. Plusieurs interventions commentent cette régression constitutionnelle.

Le débat aborde alors la langue, comme obstacle aux recherches philosophiques sur les femmes. Geneviève Fraisse ajoute qu'en France plus particulièrement, c'est tout le champ du symbolique qui est masculinisé, neutralisant le féminin par l'universel: " les hommes ", dit-on pour parler des deux sexes, là où l'Anglais dit " humain " et le Québécois " les personnes ".

La discussion décrit comment l'histoire ne cesse d'inventer de l'inégalité nouvelle (cf.le " temps partiel ", par exemple). Puis on en vient à évoquer la distinction récente " femmes "/" féminin ", ou l'appel de Julia Kristeva: " Ne vous pressez pas d'institutionnaliser la révolte ! " Cela ne vaut-il pas pour les mouvements des femmes ? Geneviève Fraisse: " Les féministes ont été les premières à effacer l'historicité de la différence des sexes. C'est un vrai problème."

 
Le champ du symbolique masculinisé

Le mot de la fin reviendra cependant à un participant: " Je suis gêné par l'expression d'émancipation des femmes, parce qu'elle suppose que les hommes sont émancipés." Accord unanime pour clore la discussion sur cette sentence...

Il reste tant à accomplir dans les champs politique, économique, social et des mentalités, pour que femmes et hommes s'épanouissent ensemble en repensant leurs relations dans le cadre démocratique. Un tel enjeu de civilisation suppose des actions qui ont besoin de réflexion philosophique, plus que de calculs politiciens et d'objectifs à courte vue....

 


* Ancien ministre.

1. A l'exception des réflexions d'un groupe de travail, Cercle Condorcet-Espaces Marx, qui se propose d'organiser un colloque sur la question en 1998.

2. Voir à ce sujet le Rapport annuel du Conseil d'Etat de 1994.

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