Regards Février 1998 - Les Idées

Le Manifeste 150 ans après
" Un monde à gagner "...

Par Francette Lazard *


Mieux vaut ne pas anticiper. Et pourtant... Déjà, la dynamique de préparation de la Rencontre internationale prévue en mai prochain à Paris, à l'occasion du 150e anniversaire du Manifeste du Parti communiste, constitue, en elle-même (1), une expérience pleine d'intérêt.

Ce n'est pas, en soi, le nombre des personnalités rassemblées, en France et dans plus de soixante pays, qui crée l'événement. C'est le fait que, cent cinquante ans après la publication du Manifeste, pour la première fois depuis les grandes fractures de 1914/1917, tous les courants de pensée qui, d'une façon ou d'une autre, s'enracinent dans l'histoire séculaire des mouvements d'émancipation, se proposent de confronter leurs analyses, leurs réflexions critiques et leurs visées.

Nous sommes aux antipodes d'une commémoration académique ou emblématique. Les personnalités associées dans le parrainage du projet viennent de tous les continents, des horizons progressistes les plus divers. Elles diffèrent par leurs trajectoires comme par leurs motivations. Qu'il s'agisse du champ de la recherche universitaire ou de l'engagement social et politique. Elles sont communistes, socialistes ou socio-démocrates, personnalités de gauche ou d'extrême gauche, du mouvement social, syndicalistes, écologistes, théologiens de la libération etc. D'un pays à l'autre, dans la diversité des situations, le projet de la Rencontre de Paris en mai 1998 suscite des échos multiples, en résonance avec les initiatives qui marqueront, un peu partout, ce 150e anniversaire au printemps prochain.

Si, au seuil du XXIe siècle, l'évocation du Manifeste du Parti communiste fait ainsi événement, n'est-ce pas le signe d'une montée d'interrogations nouvelles sur les voies possibles d'une alternative au capitalisme ? Sur la base de l'expérience acquise, avec ses avancées, ses tragédies et ses impasses, il s'agit d'explorer la possibilité d'ouvrir en pensée et en actes de nouveaux horizons, pour répondre aux immenses défis contemporains. La dynamique de travail et d'échange lancée avec la préparation de la Rencontre révèle ce qui se cherche et commence à émerger en ce changement de phase de l'histoire. Avec une exigence de modestie et d'ambition.

 
" Tant de vieux amis et d'anciens ennemis "...

Nul en effet ne prétend plus avoir la clé de l'avenir en main. L'expérience du siècle invite chacun à la modestie devant l'épreuve des réalités. Les déchirures du monde incitent à l'ambition dans l'effort de créativité indispensable pour qui refuse d'abdiquer devant la prétendue " loi " du marché. La démarche proposée par les initiateurs de la Rencontre de Paris a mis chacun à l'aise pour parrainer le projet, avec ses réflexions propres, son expérience, ses hypothèses. Le refus des exclusives et des anathèmes incite au débat. Sans éclectisme. Pour éclairer, dans l'échange, les racines et les visées historiques. Pour progresser ensemble, dans une diversité respectée. L'un des parrains précise ainsi la raison de son engagement dans le projet: j'y vois, écrit-il, " tant de vieux amis et d'anciens ennemis "...

Ni colloque universitaire ni congrès politique, la Rencontre se situe précisément au " point de rencontre " de la connaissance et de la politique, de l'investigation critique des enjeux et de la capacité créative de réponse. Le Manifeste ne tire-t-il pas son exceptionnelle " force propulsive " de cette mise en relation révolutionnaire ?

L'échelle des 150 ans invite à suivre la trace de ce " communisme " qui traverse l'époque contemporaine tout entière. F. Engels propose un fil conducteur, en s'interrogeant en 1882, dans l'une de ses dernières préfaces au Manifeste, sur le sens de la dénomination " communiste ". En 1848, écrit-il, " les charlatans sociaux de tout acabit voulaient, à l'aide d'un tas de panacées et avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales sans faire le moindre tort au Capital et au profit...et cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamaient une transformation fondamentale de la société, s'appelait alors communiste: nous ne pouvions hésiter un seul instant sur la dénomination à choisir ".

Les anniversaires jalonnent la vie des peuples comme celle des individus. Ils permettent de repérer les évolutions, incitent à en saisir la portée, à mettre le devenir en perspective. Bien souvent, ils éclairent aussi bien les motivations et les attentes du présent que les processus révolus.

Dans les bouleversements d'aujourd'hui, les forces d'émancipation sont confrontées à un double impératif de créativité et de lucidité critique.

Il est impossible de saisir les possibilités en germe sans déblayer les ruines qui obstruent l'horizon. Il n'y a pas de marche-arrière en histoire. Mais on ne pourra pas avancer sans mettre les plaies à nu, sans se dégager des tabous des doctrines momifiées ou des symboles statufiés. Il s'agit de repérer en leur temps, avec ce qui fut en jeu dans les antagonismes de l'époque, aussi bien les apports et les choix créatifs que les errements destructeurs à travers lesquels se sont façonnés, durant des décennies, les engagements effectifs. A Tours comme à Bad Godesberg. Sans occultation, ni simplification.

Cent cinquante ans après, les jalons que constituent le 50e anniversaire du Manifeste à l'orée du XXe siècle, puis le 100e, en pleine guerre froide, sont à cet égard pleins d'intérêt.

 
1898. L'empreinte du scientisme

C'est l'époque des vastes débats théoriques et politiques d'une social-démocratie en plein essor, forte de toutes les espérances de l'émancipation ouvrière, avec Jaurès et Guesde, Lénine, Kautsky, Rosa Luxembourg et tant d'autres." Comment se réalisera le socialisme ? " Sous ce titre, Jean Jaurès publie une étude critique sur le Manifeste communiste." C'est se tromper soi-même que de répéter les réponses que firent, il y a un demi-siècle, nos aînés et nos maîtres ", souligne-t-il tout en évoquant, avec sa puissance de synthèse, la dimension historique de l'apport du Manifeste: " C'est le mérite décisif de Marx d'avoir rapproché et confondu l'idée socialiste et le mouvement ouvrier." Il situe le texte en son temps, celui des débuts de la révolution industrielle, de la naissance du prolétariat. Il met la conception de la révolution que dessine le Manifeste, articulée selon lui aux révolutions démocratiques bourgeoises du XIXe siècle, en relation avec le programme de réformes qui en concrétise l'ambition." Ce que propose le Manifeste, ce n'est pas la méthode de révolution d'une classe sûre d'elle et dont l'heure est enfin venue: c'est l'expédient de révolution d'une classe impatiente et faible, qui veut brusquer par artifice la marche des choses " note-t-il. Sa conclusion: " Ceux qui se proposent de conduire la démocratie, par de larges et sûres voies, vers l'entier communisme " doivent, " sous peine de se perdre dans le plus vulgaire empirisme et de se dissoudre dans un opportunisme sans règles et sans objet "..., faire en sorte que " le communisme " soit " l'idée directrice et visible de tout le mouvement ". Dans son optimisme historique, la réflexion de Jaurès le conduit à brasser d'un même mouvement la classe ouvrière, son parti et son projet dans le progrès démocratique majoritaire de la nation rassemblée. Bientôt, dans le choc terrible de la Première Guerre mondiale, la IIe Internationale en faillite se disloque.

En 1889, déjà, Rosa Luxembourg réfléchit dans Réforme sociale ou révolution au " grand problème du mouvement social-démocrate ": associer " la bataille de chaque jour avec la grande réforme du monde "..." Les armes théoriques fournies un demi-siècle auparavant " par Marx doivent permette, insiste-t-elle, d'éviter les deux écueils " de l'état de secte et du mouvement réformiste bourgeois ".

Lénine, en ce même début de siècle, médite également sur le Manifeste." Marx a ceci de génial qu'il fut le premier à dégager et à appliquer de façon conséquente l'enseignement que comporte l'histoire universelle. Cet enseignement, c'est la doctrine de la lutte des classes." " La doctrine de Marx, insistera-t-il plus tard, est toute puissante parce qu'elle est vraie. Elle est harmonieuse et complète; elle donne aux hommes une conception cohérente du monde..." L'empreinte du scientisme marque les divers courants de l'époque; Guesde parle de " la science des lois qui président à l'évolution sociale de l'humanité ", Kautsky de la conscience " importée du dehors dans la lutte de classe du prolétariat ". Lénine va développer dans toute sa puissance l'idée d'une " science de la révolution ". Il la relie à un intense effort d'élaboration des conditions et les moyens de l'efficacité d'un parti révolutionnaire, de l'initiative spécifiquement politique dans une attention permanente aux évolutions, aux conjonctures, aux adaptations nécessaires. Mais la grille de lecture de Marx qu'il transmet est celle d'une " théorie " qui porte la vérité et d'un " Parti-guide " dans la prise de pouvoir révolutionnaire. La " doctrine " va devenir dogme avec la systématisation par Staline des " principes du léninisme ".

 
1948. Une " invincible doctrine "

C'est le centenaire du Manifeste. Un " glaive exterminateur "... La formule est de Jdanov. Elle doit être entendue au sens littéral, celui d'un système répressif. Au nom du communisme, du marxisme-léninisme. C'est le temps des grands procès, de l'affaire Lyssenko. L'idée communiste d'émancipation devient dictature obscurantiste. Le PCF revendique alors la fidélité à l'Union soviétique comme " pierre de touche " de l'internationalisme prolétarien. Le Manifeste est très massivement diffusé en France comme l'" arme " d'une " invincible doctrine ". La conception du communisme comme " unité de la science et de la lutte ", comme " science de la révolution " conduit dans la longue durée à la sclérose, à l'exclusion de la créativité intellectuelle et politique.

Cette histoire, si proche et si lointaine déjà, vit dans une mémoire collective marquée par des références fortes. Elle perdrait tout sens à être instrumentalisée ou figée dans les stéréotypes. Son étude sérieuse incite à dépasser les visées unilatérales qui éludent les contradictions et les affrontements de chaque période, dans ce qui fut leurs enjeux, hors desquels rien ne peut se comprendre. Elle suppose l'apport du travail historique dans ses modalités propres. Elle conditionne l'appropriation et la transmission de l'exceptionnel patrimoine humain formé dans les combats de ce siècle. Pour qui veut poursuivre l'aventure historique du communisme, l'investigation critique des tragédies opérées en son nom est une responsabilité politique primordiale. Une mutation.

Cent cinquante ans après, la résonance nationale et internationale de l'anniversaire du Manifeste prend sa source dans une très forte attente de mise en perspective du devenir historique. Les dizaines de contributions déjà déposées (2) dans le travail préparatoire de la Rencontre, les centaines qui s'annoncent du monde entier expriment, dans leur grande diversité, une incontestable volonté de travailler aux élaborations nouvelles.

Chacune des quatre séances plénières sera nourrie par les discussions préalables de la trentaine d'ateliers de travail déjà prévus. Les thèmes exacts, comme la formulation des questions, sont encore en chantier. Mais déjà la charpente du projet est en place.

Le premier thème, " Le communisme, un spectre qui hante...le monde " incite à un retour sur le contexte du Manifeste, sa réception, son histoire; sur sa place dans l'oeuvre de Marx; sur les courants historiques qui s'y enracinent, la social-démocratie, le léninisme; sur 1917, ses causes et son impact sur le siècle, de l'espérance révolutionnaire à l'écroulement du système soviétique; et pourquoi pas, aussi, sur ce moment charnière que fut, il y a trente ans tout juste, l'année 1968 annonciatrice d'un changement d'époque ?

Ce changement d'époque est au centre du second thème: " Les eaux glacées du calcul égoïste: quelle modernité ? " " Bourgeois et prolétaires "... Où en sont les rapports de classes dans le monde d'aujourd'hui ? Plusieurs ateliers devront permettre d'avancer dans la discussion de questions essentielles comme le devenir du travail et du marché du travail, de l'évolution des forces productives de la révolution industrielle à la " révolution informationnelle ", les questions de la propriété, de l'Etat, des " travailleurs associés " et de l'appropriation, avec des éclairages particuliers sur des rapports de domination mis en évidence par les évolutions et les mouvements d'émancipation contemporains.

Ce qui conduit, évidemment, à discuter de la possibilité même d'une intelligence du mouvement historique: Peut-on se projeter dans l'avenir en évitant le messianisme ? Le troisième thème incitera à pousser le débat sur l'utopie, sur la " nécessité " et sur la pertinence d'un projet de transformation sociale. Au moment où la question du " progrès " lui-même fait problème, peut-on appréhender, et comment, le mouvement historique et y déceler un " sens ", des " tendances ", des " lois " ? Celles du " marché " ou de l'économie, par exemple, peuvent-elles être pensées hors du champ de l'histoire ? Comment la prétention à la " science de la révolution " a-t-elle pu engendrer le désastre d'un dogme ? Du modèle au projet, de l'idéal au réel, la notion de communisme est-elle un opérateur d'avenir ?

C'est évidemment la question de la conception même de la révolution et de ses acteurs qui se trouve ainsi mise en perspective dans le quatrième thème de la Rencontre. Un " monde à gagner ", quelle révolution ? Paradoxe ! Les logiques de violence sont aujourd'hui portées au niveau planétaire dans une " guerre " économique présentée par les conservateurs du monde capitaliste comme une fatalité féconde. Peut-on opposer à ces logiques de violence celles de la solidarité et du partage, pour une plus grande efficacité sociale dans une dynamique d'émancipation ? Quelle conception de l'" internationalisme " peut-on dessiner à l'heure de la " mondialisation ", entre nations et continents ? Processus de longue durée et ruptures conjoncturelles, antagonismes et conflits, comment concevoir un dépassement effectif des logiques d'exploitation et de domination ? Comment, par exemple, dépasser le marché du travail pour promouvoir une " sécurité d'emploi et de formation "? La démocratie n'est-elle pas un enjeu révolutionnaire essentiel ? Comment se situe alors, dans le mouvement des rapports de classe, la politique elle-même et avec elle, l'individu-citoyen ? Comment concevoir la politique dans une visée non plus " du " pouvoir à " prendre " mais " des " pouvoirs à construire, à tous niveaux et jusqu'au coeur des mécanismes de l'accumulation financière ? De quelle " forme-parti " a-t-on besoin pour avancer, pour une alternative d'émancipation ?

Le texte fulgurant publié en 1848 par deux jeunes hommes d'à peine trente ans incite à aborder sans détours, 150 ans après, les questions théoriques et politiques les plus vives d'aujourd'hui, pour un " communisme libérateur d'humanité ". Il y a bien là, pour chacun, tout l'enjeu d'un " monde à gagner ".

 


* Membre du comité national du PCF et de la direction d'Espaces Marx

1. Un collectif pluraliste a lancé le projet, que je coordonne, avec le soutien initial d'Espaces Marx.Il est constitué par: Tony Andréani, Daniel Bensaïd, Paul Boccara, Antoine Casanova, Jacques Chambaz, Patrice Cohen-Séat, Suzanne de Brunhoff, Christine Delphy, Eustache Kouvélakis, Georges Labica, Michaël Löwy, Jean Magniadas, Henri Maler, Roger Martelli, Claude Mazauric, Jean-Pierre Page, Jean-Michel Rosenfeld, Catherine Samary, Lucien Sève, Jacques Texier, Raphaël Vahé.

2. Le premier dossier de ces contributions est disponible pour 120 F à l'ordre de " 64 Blanqui ".Les commandes sont à adresser au secrétariat de la Rencontre, 64, Bd.Auguste-Blanqui, 75013 Paris.

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