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La révolte des chômeurs
Par François Bon * |
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On le sait au vieillissement: une fois je suis revenu à Vitry, là où, de 1977 à 1981, on était mille trois cents de tous les métiers à partager le hall et les machines.
L'usine existe toujours, mais ils ne sont plus que quatre cents.
C'est pareil, le vieillissement, dans les labos, dans les gares, comme un monde qui aurait fermé ses portes et s'éloignerait de celui où, dans la ville, on continue de marcher.
Les autres, tous ceux de mon âge, partis où, devenus quoi ?
Chaque mardi soir, j'ai rendez-vous, ici, sous les immeubles, dans un local de la ville qu'on a réaménagé. Ensemble, on écrit. Elle a travaillé trois ans, dans des bureaux ou des agences. Il y a eu un trou, l'agence a fermé et, depuis, elle cherche. Elle doit avoir dans les vingt-six, une petite fille qu'elle élève seule. Il a fait une licence, d'histoire ou sciences éco, il aime la guitare. On lui a fait faire un stage de deux mois d'informatique. Il espérait ces jours-ci une sorte de contrat- jeune dans une commune périphérique, pour s'occuper des jeunes qui n'ont pas de boulot. Il n'a pas eu le poste. Il a dans les trente-six ans, il était formateur. Resserrement des dispositifs, maintenant il cherche, c'est lui qui s'est retrouvé en formation. Au tourisme. Et puis il y a les grands murs ou grillages autour des usines, quand on sait qu'elles ont fermé. Ceux-là ne traînent pas dans les escaliers de la cité, longtemps ils font comme si: c'est une activité comme une autre, de se dire qu'on fait des démarches, qu'on écrit des lettres. Une activité qu'on peut tenir quatre ou cinq mois, après c'est un peu dur, pour soi-même, de s'entretenir l'illusion que ça sert. A la sortie de l'école maternelle ou primaire, on les revoit. Parce qu'il y a toujours plus de mères que de pères, ceux qui sont là on leur cherche une raison de n'être pas au travail. On cause à deux ou trois, et celui-ci, en blouson, il reste à l'écart. Pour une comme celle-ci, qui a appris d'une tante la couture des jupes plissées, et veut s'établir couturière, même si personne ne porte plus de plissages, trop d'autres répètent le même enchaînement de sigles qu'on leur accroche comme une belle médaille à s'en débarrasser en douceur: CAP, BEP, bac pro. Mais les voitures ne tombent plus en panne, et deux ans de prime à la casse ont débarrassé les rues des tacots consommateurs d'heures d'atelier: aucun garage n'embauche plus de mécaniciens. Dans les grandes surfaces du bord des villes, on embauche parce qu'on dit joliment contrat à durée déterminée. C'est plus simple, plus malléable. Chaque fois qu'on va dans un magasin de vêtements ou qu'on regarde un chef d'équipe, on reconnaît vite que le jeune qui est là regarde un peu de côté, camoufle un peu d'hésitation. Pourquoi s'embarrasser de main-d'oeuvre permanente ? On remplace chaque deux mois le stagiaire. C'est pour eux, les moins de vingt-cinq ans, qu'on ne comprend pas: on avait droit autrefois à l'aventure, partir avec son sac, chercher une chambre dans une ville, et fabriquer sa vie avec ce qu'on apprenait sur la route. Aujourd'hui, forcément qu'ils restent. Il y a aussi ceux dont nulle part il n'est dit la vie ni les paroles. Eux aussi on les rencontre par nos ateliers d'écriture: comme si, pour certains, tout depuis le départ s'était annoncé plus rude. Mais à quelques décennies, dans la collectivité soudée et partageuse, chacun avait sa place: dans l'usine aussi, ils trouvaient quoi faire, derrière un guichet de magasin, ou à la récupération. Maintenant, il y a entre eux et les autres un mur, la consolidation du RMI par quoi survivre, mais quelque chose est perdu, dans l'ordre par exemple de la parole, qui, autrefois, semblait autour d'eux cristalliser un peu plus, comme le rire. Voilà qu'ils sont venus sur la place publique. D'un seul coup, ce qui s'expliquait par un destin revendiqué individuellement, en termes de problèmes chacun sur sa route, ne pas avoir de sécurité quant à la possibilité de garder son toit dans la ville, et que le travail ne se partage pas selon les mérites, basculait dans l'espace public. Ceux qui ne disaient rien affirmaient ce qui jusqu'ici se gardait secret, pour tout ce provisoire que le mot chômage garde en lui, maintenant faux. On sait partout ces visages, parce qu'une fois par semaine ou plusieurs on se met ensemble derrière des feuilles, et que le mot résister devient la base du partage. Je l'ai fait à Montpellier et Lodève, puis à Bordeaux et Nancy. En ce moment, c'est Tours et Bagnolet: je sais que c'est un problème assigné à la collectivité comme ensemble, et que c'est ainsi qu'ils nous l'ont rappelé. Par exemple, ce que, moi, j'y apprends: l'insécurité et le doute, si on leur apprend à les renvoyer sur le monde à l'extérieur de soi, c'est cela qu'ils nous offrent à rebours, comme une caution contre l'obscurcissement du monde. Dans les murs de plus en plus épais du travail, je ne suis pas sûr que cela encore s'entend avec assez de force. F. B. |
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* Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), directeur du laboratoire de psychologie du travail du CNAM. |