Regards Février 1998 - L'Evénement

La révolte des chômeurs
La grande peur des salariés

Par Jean-Claude Oliva


Christophe Dejours *
Voir aussi Pour ne plus tolérer l'intolérable

Derrière le drame du chômeur, se trouve la souffrance du salarié. Et singulièrement dans la peur de la précarisation généralisée.

 
Votre dernier ouvrage tente d'élucider ce que vous appelez " la banalisation de l'injustice sociale " et notamment du chômage.

 
Christophe Dejours : Le développement du chômage et des inégalités avec l'augmentation de l'injustice et de la souffrance qui en résultent pour une partie de la population, ont un rapport direct avec le travail et son organisation. C'est autour du rapport au travail que se constitue la tolérance à l'injustice avec le consentement d'une majorité de nos concitoyens. Quand on mène des enquêtes sur le terrain, on se rend compte que la souffrance n'est pas que du côté des chômeurs mais qu'il y a aussi une souffrance incroyable chez ceux qui travaillent, une souffrance qui n'a rien à envier au passé. Ils souffrent de formes d'organisation discriminatoires, injustes, menaçantes. Ce système génère des injustices et des inégalités, tout le monde le sait mais personne, ou presque, ne le dit. Mais pour que ce " management à la menace " fonctionne, il faut la collaboration de beaucoup de gens. La peur apparaît chez ceux qui travaillent et la menace chez ceux qui dirigent. La peur a fait son entrée dans le monde du travail ordinaire: peur de la précarisation, que tout le monde ressent, et menace par une évaluation à la fois omniprésente et incompréhensible. Ce n'est pas un repère pour le travail mais un élément qui peut tout à coup faire basculer la reconnaissance de l'utilité de chacun. Et ce système fonctionne avec beaucoup de gens: pourquoi consentent-ils - pourquoi consentons-nous - à des actes moralement réprouvables ? Le rapport de forces, le calcul d'intérêt économique ne peuvent tout expliquer. Il existe des stratégies de défense contre la souffrance morale éprouvée dans ce genre de situations, quand on fait des choses dont on n'est pas très fier. Ces stratégies de défense qui engourdissent le sens moral, engourdissent aussi la sensibilité au malheur des autres., cassent la " communauté de sensibilité ". Ainsi l'injustice peut se développer, la pauvreté s'accroître, toutes les formes de marginalisation se déploient mais cela ne me concerne pas ! C'est dans l'exercice du rapport au travail qu'on apprend à s'insensibiliser, à se soumettre et aussi à dominer. Cela va jusqu'à considérer que, quand on fait du mal, c'est du bien. Il s'agit d'une rationalisation au sens psychologique: ce n'est pas très bien mais c'est pour une bonne cause ! C'est pour sauver la France ! C'est pour l'économie ! C'est pour le marché ! C'est pour sauver les entreprises ! Etc. Et c'est la guerre: argument final qui retourne le mal en bien. Le violent paradoxe est de faire appel au sens moral des Français pour qu'ils se sacrifient à une cause économique amorale.

 
Comment expliquez-vous ce mouvement des chômeurs, sans précédent dans notre société, et le large soutien dont il bénéficie dans l'opinion publique ?

 
C. D.: Je ne crois pas à un large soutien de la population. On se contente de peu. Où sont les manifestations de protestation après l'expulsion des chômeurs par les CRS ? On admet certes que les chômeurs ont des raisons de manifester...au même titre que l'on admet la guerre économique et qu'il faut continuer à dégraisser ! Ce qui me semble le plus important, c'est d'abord que les chômeurs s'organisent. Ce n'est pas rien, ils sont dans les pires conditions pour le faire. Ensuite pour que ce mouvement ait un lendemain, une signification sociale, une traduction politique, il faut casser le consentement des autres au système qui crée l'injustice. A cet égard, l'événement le plus intéressant est la présence de la CGT, c'est-à-dire d'une organisation qui a un pied dans le monde du travail. C'est un véritable défi à la coupure qui désolidarise le destin des exclus de celui des " nantis ".

Les médias se sont fait l'écho de ce mouvement car il a mobilisé la solidarité d'une petite partie de la population: les gens qui ont déjà fait un pas vers les chômeurs. Je pense à tous les praticiens, bénévoles des associations et institutionnels (travailleurs sociaux, enseignants, médecins, etc.) qui font face à la souffrance dans leur activité. Ceux-là ont joué le rôle d'intermédiaire avec les médias et le reste de la société.

La société française a changé: nous avons appris de nouvelles formes de domination et de soumission grâce à l'entreprise. Ce système reste très solide, il n'est pas sur le point de s'effondrer car il permet encore de dégager des sommes énormes.dont certains peuvent bénéficier. Même si la redistribution est inégalitaire, il y a suffisamment de richesses produites pour escompter la collaboration à exercer la domination voire s'y soumettre.n

 


* Professeur au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), directeur du laboratoire de psychologie du travail du CNAM.

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Pour ne plus tolérer l'intolérable


Ni résignation ni dénonciation du système néolibéral qui plonge notre pays et le monde dans une spirale sans fin d'inégalités, l'essai que vient de publier Christophe Dejours se situe sur un autre registre. Le spécialiste de la souffrance au travail est toujours confronté à la question: pourquoi le travail est-il tantôt pathogène, tantôt structurant ? Aussi il concentre son effort d'analyse sur les conduites humaines, sur ce qui amène chacun de nous à accepter voire à se soumettre à l'injustice généralisée. Pour lui, l'individu n'est pas dupe et ne peut se réduire à un " homo economicus " mû par le seul calcul d'intérêt, il est porteur d'un sens moral. A l'heure où d'aucuns souhaitent mettre l'Homme au centre des préoccupations de la société, de faire de l'humain le coeur d'un projet politique, voici un ouvrage qui se place sur le terrain de la subjectivité pour comprendre le recul du syndicalisme et plus généralement de l'action collective pour le changement au cours des quinze dernières années. J.-C. O.

Christophe Dejours, Souffrance en France - la banalisation de l'injustice sociale - Editions du Seuil, 200p.

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