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La révolte des chômeurs
Par Jackie Viruega |
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Entretien avec Yves Clot * |
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Le mouvement des chômeurs radicalise le débat sur l'emploi.
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Quand les chômeurs ont commencé à se manifester, bien des gens se sont étonnés qu'ils ne l'aient pas fait plus tôt.
Le pensez-vous aussi ?
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Yves Clot : Les premières organisations de chômeurs sont nées il y a quinze ans.
Elles avaient déjà occupé, sporadiquement, des antennes d'Assedic.
Mais pour atteindre le seuil critique qui leur a permis d'entrer en scène aussi visiblement, elles ont dû franchir des obstacles considérables.
Ce n'est qu'à force d'audace et d'intuition, que certaines d'entre elles ont impulsé une démarche collective de revendication.
L'idée paraissait impensable à bien des experts, des chercheurs et des gestionnaires - de l'Etat et des systèmes de chômage - car ils perçoivent les chômeurs comme des objets de gestion de politiques publiques, pas des sujets d'action politique et sociale.
Cela en dit long sur la déréalisation de certaines institutions.
Cette lutte a mis des années à s'imposer, en grande partie parce que la qualité de citoyens aptes à jouer un rôle social est déniée aux chômeurs, considérés comme des exclus, des victimes passives, auxquels on offre de la compassion et une aide matérielle insuffisante. C'est ce travail de refoulement que rompt le mouvement des chômeurs.
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Comment analysez-vous la spécificité de ce mouvement ?
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Y.
C.: Son originalité vient de ce qu'il est parvenu à exister là où l'isolement est le plus profond et l'organisation la plus difficile.
Malgré l'exclusion, le mépris, il a réussi à faire bouger la situation.
Il a mûri en franchissant des obstacles.
Du coup, il est radical.
Il apporte sur la scène sociale le dynamisme qu'il tire de son histoire, de son expérience spécifique.
C'est la maturation d'une révolte contre l'atteinte à la dignité des chômeurs, contre l'aliénation qu'ils subissent, non reconnues depuis trop longtemps (1).
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Et qui pose autrement la question du travail ?
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Y.
C.: L'économie dans laquelle nous vivons considère le travail humain comme un résidu dans la circulation du capital.
Or ce mode de gestion économique qui fait la chasse au travail est en contradiction avec l'efficacité sociale: celle-ci ne passe que par le travail.
Les systèmes socio-techniques fonctionnent, dans le secteur public comme le privé, parce que leurs salariés font en sorte qu'ils fonctionnent malgré tout.
Ils comblent, par leurs compétences, le fossé entre la réalité et les handicaps des formes d'organisation dans lesquelles on les place, en prenant sur eux pour que " ça marche ".
La croyance en un fonctionnement d'organisations techniques sans hommes nie le réel.
Pourtant, depuis quelques années, une " croisade " contre le travail s'est développée à l'initiative de certains intellectuels, qui prennent à la lettre l'idée que le machinisme chasse l'homme.
Ils témoignent ainsi de leur méconnaissance.
La technique simplifie les tâches en même temps qu'elle accroît l'indétermination des systèmes.
Seul le travail - les échanges, la réflexion collective, le sens que prend une activité pour celui qui l'exerce - conditionne alors la réussite.
La confusion règne en partie à cause de l'hypothèse suivante: le travail aurait moins d'importance parce que sa durée diminue - ce qui est loin d'être le cas en réalité. De toute façon, la baisse quantitative du temps de travail, mouvement séculaire lié aux gains de productivité, ne porte pas atteinte à la fonction psychologique du travail dans la vie, car celle-ci n'est pas liée au temps qu'on y passe. Comme le langage ou la sexualité, le travail a une fonction anthropologique. Le travail n'est pas un objet de consommation. Il permet de s'inscrire dans une histoire, un héritage transmis et à transmettre, une chaîne symbolique où chacun apporte sa contribution. Il relève de la transmission. Il permet à l'humain de s'acquitter de sa tâche d'humain en quelque sorte, grâce à des occupations en rupture avec ses préoccupations personnelles, non directement intéressées même si elles sont rémunérées. Elles procèdent de la réalisation de soi mais par la médiation de l'autre, dans une histoire générale qui n'appartient pas seulement au sujet. Le temps qu'on y passe ne fait rien à l'affaire. Mieux vaut qu'il soit court, mais le travail permet de sortir de soi, c'est une manifestation de l'altérité constitutive du sujet. Le monde se différencie. Les activités où se trouve le travail sont plus nombreuses, en dépit du fait qu'il y occupe, en tendance, de moins en moins de temps. Le fait de considérer le travail comme une activité parmi d'autres n'en fait pas une activité comme les autres. Félicitons-nous de cette diversification du champ des possibles: l'individu subit moins, choisit plus, cherche à réaliser ici les connaissances qu'il a emmagasinées là. L'entrée massive des femmes dans le monde du travail a contribué à cette évolution, car elles se soumettent moins au cloisonnement entre les différentes activités sociales. La marge d'action de l'individu est bien plus large qu'en d'autres périodes historiques. La vie est de moins en moins un destin. Plusieurs vies en une nous semblent dues. Tant mieux.
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Elle prend hélas la forme d'un destin pour des millions de personnes...
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| Y. C.: Le chômage massif s'inscrit en faux contre cette évolution positive. La privation d'emploi des uns va de pair avec le surmenage des autres. Nous vivons une période très dure où les hommes sont maltraités, au mépris du droit et de la dignité. Si on considère le salariat comme un rapport social, une forme historique du travail fondée sur la subordination employeur-travailleur, le chômage est une figure folle, aboutie jusqu'au paradoxe, du salariat. Il ne reste à l'ex-salarié, privé de salaire, que la subordination, et au travailleur précaire une sorte de néo-domesticité. Des générations entières ont été placées depuis la fin du XIXe siècle sur la scène du salariat. On leur a répété pendant des décennies que l'instruction et la qualification étaient déterminantes. On les prive aujourd'hui d'une place dans la société, alors que les attentes à l'égard du monde sont plus fortes qu'autrefois. Les jeunes, notamment, sont en souffrance. Le ressentiment social est immense, car l'avenir est offert et simultanément refusé. Ignorer à quel point les gens ont besoin de travailler pour vivre, pas seulement matériellement, nous conduit vers un " cataclysme anthropologique ". C'est le sens de l'existence qui est en jeu. Nous vivons le syndrome de l'homme en trop, à qui on ne demande rien. A cette faille dans l'inscription sociale, des jeunes répondent par la violence: ils préfèrent le pire au néant. Pour exister. Leur attente est: " à quoi sert de vivre ? ". La question du travail n'est pas prise sous cet angle, cette face cachée du monde, qu'il faut ramener à la surface. |
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1. Les chômeurs en mouvement, Société française, 2e trimestre 1997, 75F, B.P.226, 75 865 Paris Cedex 18. * Psychologue à la chaire de psychologie du travail du Conservatoire national des arts et métiers.
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