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La révolte des chômeurs
Par Jackie Viruega |
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Débat entre Robert Crémieux * François Desanti ** Richard Dethyre *** Claire Villiers **** |
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Les représentants des organisations de chômeurs expliquent l'émergence du mouvement.
Ils mettent en évidence le lien entre revendications immédiates et organisation de la société.
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Richard Dethyre : Le mouvement a démarré à cause de la décision de supprimer les fonds sociaux de l'Unedic, une aide pourtant indispensable.
Ces 600 millions de francs devaient être escamotés sans réactions, en pariant sur l'isolement et la faiblesse des chômeurs.
Cette situation traduit également les difficultés des partenaires sociaux à percevoir, dans la gestion de l'Unedic, la vie quotidienne des chômeurs dont la majorité n'est pas indemnisée, en particulier les précaires.
Ils évaluent mal leur détresse et leur pauvreté, ce qui les conduit au repli sur un mode d'indemnisation du chômage qui nourrit violemment l'exclusion.
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Robert Crémieux : En 1997, la situation des chômeurs s'est considérablement dtériorée du fait d'une série de mesures: la diminution de l'allocation formation reclassement, le durcissement des conditions d'accès à l'Allocation spécifique de solidarité versée par l'Unedic aux chômeurs en fin de droits, le fait de devoir désormais s'inscrire au chômage dans les Assedic alors qu'il y a trois fois moins d'antennes Assedic que d'agences pour l'emploi.
Enfin, la suppression des fonds sociaux, décidée auparavant mais entrée en vigueur le premier octobre, a mis le feu aux poudres.1997 a été une année noire.
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Claire Villiers : La dégradation est incessante depuis 1973, date à laquelle la bataille de Lip a permis l'indemnisation des chômeurs.
On ne gagne décidément que dans les conflits ! En 1992, la dégressivité des indemnités a été instaurée.
La durée grandissante du chômage est un sujet d'angoisse, mais n'oublions pas que la situation des précaires se dégrade de manière catastrophique.
Le régime d'indemnisation n'a pas pris en compte cette catégorie de chômeurs, ni voulu le faire; il a été conçu pour des salariés qui retrouvaient vite un emploi.
Le patronat explique que le système d'assurance chômage n'est pas l'aide sociale - cette élégance n'échappera à personne.
Mais le conseil d'administration de l'Unedic, à l'exception de la CGT, ne dit pas un mot sur la situation des précaires.
Leur indemnisation est pourtant nécessaire au recul de la précarité ! Le mouvement des chômeurs provient de la conjonction d'une série d'événements mais nous l'avons construit depuis des années, tous, pour essayer d'organiser les chômeurs et défendre leurs droits.
C'est notre particularité: revendiquer la défense des droits des chômeurs comme ceux des salariés.
Les salariés ont tout à y gagner.
Ils sont tellement culpabilisés, au point de dire " on ne peut revendiquer parce qu'il y a des chômeurs ".
Si les chômeurs manifestent, pourquoi pas eux ?
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François Desanti : Chaque composante du mouvement a démarré avec son mot d'ordre -prime de Noël, aide d'urgence, etc.- mais toutes sont arrivées ensemble à un contenu revendicatif important: la refonte du système de l'indemnisation du chômage, un revenu minimum quelle que soit la situation au regard de l'assurance chômage, les moratoires concernant les coupures d'énergie et les expulsions pour non-paiement de loyer...
Et, surtout, la question de l'emploi.
La situation des chômeurs et des précaires autant que des salariés est le produit du libéralisme, de l'autoritarisme, de la place qu'on laisse prendre au patronat.
Le mouvement des chômeurs a le mérite d'interroger la place de l'entreprise dans la société: l'entreprise pour qui ? Pourquoi ? Les chômeurs commencent à comprendre qu'ils ont des droits, la culpabilité recule: peut-être, à terme, cela redynamisera-t-il les revendications.
Alors que la situation politique le permettrait, la loi sur les 35 heures n'est pas à l'ordre du jour des luttes dans l'entreprise.
Nous soulevons le débat de la réduction du temps de travail, au-delà des indemnisations.
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R.
D.: La société a un rapport au chômage extrêmement violent, de peur, d'angoisse, de culpabilisation.
Qui n'a pas d'emploi n'a pas de statut.
Si un mouvement social fort n'ouvre pas une porte vers l'espoir, c'est l'horreur économique.
Ce mouvement permet de mettre des visages sur des statistiques.
Il informe le pays que pour 6 millions de personnes, la vie s'arrête le 15 du mois.
Ce qui, jusqu'à présent, n'a pas produit une grande indignation.
Quand nous revendiquons le relèvement des minima sociaux de 1500 F ou plus et aucune allocation inférieure à 4000F ou 5000 F - ce qui empêchera les patrons d'embaucher à ce niveau - nous sommes entendus par les précaires, par tous ceux qui ont peur.
C'est une réponse collective à la violence du libéralisme, la proposition que le social, jusqu'alors présenté comme le handicap majeur à la compétitivité et à la mondialisation, soit un élément de solution.
Si les millions de démunis pouvaient consommer jusqu'à la fin du mois, cela relancerait l'emploi.
Les faits démontrent que les menaces du patronat à propos des 35 heures, qui nuiraient à la compétitivité, ne tiennent pas compte de la réalité puisque 8000 entreprises ferment chaque mois.
Trois réponses différentes à la question de l'emploi: soit plus de précarité à l'anglo-saxonne; soit un statut de l'exclu; soit, comme nous le disons, un dépassement du salariat dans sa forme actuelle.
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F.
D.: Le droit au travail est constitutionnel mais n'est pas respecté pour 5 millions de personnes qui n'ont rien choisi.
Devant le fait accompli du chômage, la société doit prendre des mesures pour que les privés d'emploi puissent vivre ! Pourquoi cela diviserait-il les chômeurs des salariés ? Ces derniers ont tout intérêt à revendiquer la réduction du temps de travail et l'amélioration de leur sort.
C'est une question de société fondamentale: soit les mesures politiques sont prises pour que tous travaillent, et à quelque chose d'utile, soit c'est la barbarie.
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C.
V.: Il s'est beaucoup dit à une époque que les chômeurs étaient des fainéants, ça se dit beaucoup moins.
Mais l'idée de la fatalité du chômage n'a pas encore reculé dans la société.
Ce mouvement peut servir à remettre les idées à l'endroit: l'économie, la société, la politique doivent servir aux hommes.
Face à l'offensive du patronat, relayé par les différents gouvernements, qui tend à rendre le travail de plus en plus précaire, à revenir sur tous les acquis sociaux et les garanties collectives, ce mouvement est le grain de sable quand il revendique le droit de chacun à travailler, à exister.
Il pose la question de la différence entre l'emploi et le travail.
Il met à mal les thèses imbéciles sur la " fin du travail ".
Les chômeurs veulent du travail.
Seulement pour retourner dans le cycle de " l'exploitation capitaliste " ? Le mouvement ouvrier a longtemps revendiqué l'abolition du salariat.
Ce mouvement-là demande: dans quelle société vivons-nous ? Merci aux chômeurs de poser la question.
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R.
C.: Depuis dix ans qu'il existe, le MNCP réclame une meilleure indemnisation des chômeurs et se voit faire le procès d'institutionnaliser le chômage.
C'est une insulte insupportable.
D'autant qu'une catégorie de la population est écartée définitivement d'un emploi, par l'âge, notamment.
Le chômage est déjà pérenne pour eux.
Notre charte rappelle que le droit au travail est fondamental.
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R.
D.: C'est l'état du marché, les conditions dans lesquelles on vend sa force de travail qui font le chômage.
Le travail est une activité humaine qui peut être déconnectée du salariat.
L'absence d'un emploi durable pour 5 millions de personnes les amène à penser qu'ils sont en trop.
Il y a une tentative de théoriser le fait que la société n'offre pas une place à chacun.
L'urgence des chômeurs bouscule cet état de fait.
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F.
D.: L'absence d'emploi ne signifie pas qu'il n'y a pas de travail.
Pour que les services publics, par exemple, soient mieux en capacité de remplir leur mission, il faudrait créer des milliers d'emplois.
C'est une question politique.
Les gens ont besoin d'être rassurés sur le pouvoir du politique par rapport à l'économique.
A propos de la loi des 35 heures, par exemple, ne pourrait-on imaginer des mesures coercitives face à la menace du patronat de délocaliser les entreprises ? Qui respecte la loi ? Seulement les salariés ?
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C.
V.: Notre demande de remettre en cause l'orthodoxie budgétaire signifie qu'il faut répartir autrement les richesses produites en France.
La Bourse a connu cette année une hausse de 30% ! Ce sont les questions de la propriété sociale, de la production et de la répartition des richesses, de l'organisation de la société qui reviennent en débat.
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R.
D.: Je partage cette opinion mais en attirant l'attention sur la difficulté de cette bataille, où l'économisme représente une force que des millons de gens ne se sentent pas de taille à affronter.
C'est certain, d'autre part, qu'il faut se protéger du caractère prédateur du système aujourd'hui.
Le monde est en danger, nous sommes en danger.
Si les chômeurs ne s'étaient pas battus, crié que 57% d'entre eux ne sont pas indemnisés, que chaque année 380 000 chômeurs ne perçoivent pas les droits auxquels ils ont droit, car ils sont isolés, méprisés, sans contrepouvoir, sans recours, ils n'auraient rien gagné ! Pour que les gens réussissent, il faut un mouvement populaire fort.
C'est un message d'espoir.
Nous enregistrons des centaines d'adhésions à nos associations.
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R.
C.: Le mouvement des chômeurs peut tenir des discours théoriques mais doit rester dans le concret: c'est là notre force.
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C.
V.: Partir du concret est une démarche classique.
Les urgences sont telles que les différentes associations peuvent embrayer ensemble.
Il faut être capable d'agir ensemble sans être d'accord sur tout.
Nous le faisons.
Si cela pouvait être un cadeau que les chômeurs font au mouvement social !
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R.
D.: On y retrouve le "tous ensemble", que convoquent cette fois-ci les chômeurs.
C'est pourquoi la distance qu'ont prise les syndicats, exceptée la CGT, est très inquiétante...
D'autant que si demain n'est jamais écrit à l'avance, le mouvement est porteur de réponses d'avenir: c'est la réponse du social à l'économie, la convocation du politique par le social.
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| F. D.: C'est l'urgence qui a rapproché la CGT des associations. Il n'y avait pas le choix, l'unité était indispensable et évidente.n |
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* Mouvement national des chômeurs et précaires (MNPC) ** Comités des chômeurs de la CGT *** Association pour l'emploi, l'information et la solidarité (Apeis) **** Agir contre le chômage (AC ! )
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