Regards Février 1998 - La Création

Art contemporain
La bonne "vue" des artistes

Par Pierre Courcelles


Entretien avec Joel Kermarrec *
Voir aussi Rendez-vous sur: http://www.regards.fr/art_contemporain

Dans la polémique, on entend peu la voix des artistes. Certains ne s'intéressent pas au débat, préférant se consacrer à leur création. D'autres s'y mêlent, apportant une critique d'ordre idéologique et politique.

 
De ces livres, donc...(1)

Joël Kermarrec: Je crois que ces deux livres pataugent sur le ventre mou du " marché de l'art " et, par là, masquent leur propos réel. Le livre de Michaud opère un déplacement. De par sa formation de philosophe qui s'est intéressé au politique, à la politique, il met en place un système de lecture de l'art contemporain de nature ultra-libérale qui se substitue à tout ce qui pourrait être la création. Il décrit des structures qui, pour la liberté de chacun, sont bien plus violentes que le système de liberté bourgeoise où nous sommes. Il milite pour la destruction des structures de l'Etat chargées de l'art contemporain qui, pour n'être pas parfaites, n'en existent pas moins et, dans le principe, sont nécessaires. Les achats d'oeuvres contemporaines par l'Etat comportent sans doute du rebut, comme chaque époque artistique en comporte, je pense au XIXe siècle, notamment, mais c'est aux historiens de demain qu'il reviendra de dégager les oeuvres qui apparaîtront comme le reflet le plus juste de notre société. De ce point de vue, la " proposition " de Jean Clair, consistant à exposer tout ce que l'Etat a acheté pour démontrer l'inintérêt de l'art de notre époque, manque singulièrement de modestie et n'est tout simplement pas pertinente.

 
Yves Michaud et Jean Clair, qu'est-ce qui les unit et qu'est-ce qui les distingue dans leur vision de l'art contemporain ?

 
J. K.: Dans le marasme actuel, dont je dirais qu'il est moins intellectuel que politique, entre élite et indifférence règne une définition de la liberté d'entreprendre ou un " moi je ". Ce sont deux compères. L'un, Jean Clair, fait des choix esthétiques, a une opinion sur le " bon goût " et se préoccupe d'idéologie, l'autre a une position de sociologue, l'art se fait avec de la toile, des pinceaux et de la couleur, il ne se préoccupe pas du contenu de l'oeuvre mais de la structure dans laquelle cette dernière apparaîtra. Ils sont complémentaires, tous les deux parlent de décadence, l'un de celle de la nation, l'autre de celle de l'Etat.

 
Cependant, Jean Clair rejette violemment l'art contemporain, ce n'est pas le cas d'Yves Michaud. Par où communiquent les systèmes de lecture de la création artistique qu'ils mettent en place ?

 
J. K.: Il me semble que le rejet de Jean Clair est une manière pour lui de revenir à ce qu'il a acquis de culture convenable, respectable. Je n'oublie pas qu'en 1972 il fut, aux côtés de François Mathey, l'un des commissaires de " 72/72, douze ans d'art contemporain ", exposition voulue par Georges Pompidou et qui avait pour objectif d'affirmer la vitalité de la création contemporaine en France. Qu'il ait décidé que cette manifestation ne faisait plus partie de son curriculum vitae, c'est son problème. Par ailleurs, bon nombre de ses dires et de ses écrits montrent qu'il n'a pas un sens démocratique fort développé dans le domaine de l'accès aux oeuvres d'art. C'est lui qui affirmait que le public des musées est nuisible à la conservation de la peinture. Et Michaud, de son côté, laisse entendre qu'il ne faut pas qu'il y ait d'aide de l'Etat aux artistes, pas de politique volontariste ambitionnant d'établir le lien entre les créations et leurs publics, comme s'il n'était pas nécessaire de se préoccuper de la question de l'accès du plus grand nombre à la création. Il ne faut pas qu'il y ait de culture populaire, seule l'élite est apte à la culture. Yves Michaud se démarquerait de Jean Clair en annonçant la fin de l'utopie de l'art, c'est-à-dire l'impossibilité de la constitution d'une communauté culturelle à l'échelle de la nation et l'apparition d'une diversité de communautés qui se replient sur leurs choix culturels, mais c'est là s'en prendre au principe républicain, c'est refuser à ces diverses communautés d'universaliser leurs pratiques et de communiquer entre elles. En fait, il n'est pas éloigné de Jean Clair qui défend un universalisme fondé sur l'idée de nation et qui reflète les valeurs d'une communauté élitiste détentrice du bon goût. Ils se retrouvent tous les deux dans le constat qu'il n'est pas possible d'accorder la création, disons savante, l'art noble, le grand art avec les goûts, les valeurs de l'ensemble de la population. Il y a un point commun entre eux qui est l'élitisme. L'un le revendique au nom d'une conception mythologique de la nation, l'autre tente de le dissoudre dans un communautarisme ultra-libéral qui ne dit rien des inégalités entre chacune de ces communautés, de la domination de communautés sur d'autres, donc de l'exclusion. Dans un texte paru dans la revue Esprit, en 1993 (2), il mettait sur le même registre, celui d'une production humaine, donc d'une production de sens, Dysneyland, l'imagerie des supermarchés et ce qu'on trouve dans les musées. Dans ce communautarisme, il n'y a aucune place pour les questionnements de l'individu, pour l'émergence des questions qu'il pose dans son travail car elles nient et la nation, pour l'un, et les structures, pour l'autre. En cela, ils sont les gardiens de la culture acquise, chacun au créneau qu'il s'est choisi.

 
Dans cette polémique à propos de l'art contemporain, on a souvent observé ou déploré l'absence des artistes, comme si leur parole était niée ou confisquée ?

 
J. K.: Personne ne nous la donne, pas plus Yves Michaud que Jean Clair, et, de surcroît, nos positions idéologiques les intéressent peu. Et de l'art contemporain, il n'en est pas essentiellement question. L'art contemporain est ici le voile dans la danse du voile. Lorsque Jean Clair déclare " Les peintres contemporains sont fréquemment daltoniens " (3), qu'est-ce qu'il veut dire ? Qu'il est le seul a posséder la " bonne vue ", bien entendu. Mais ce sont tous les artistes qui ont la " bonne vue ".n

 


* Peintre.

1. Yves Michaud, la Crise de l'art contemporain.Utopie, démocratie et comédie (PUF-Intervention philosophique, 1997).Jean Clair, la Responsabilité de l'artiste.Les avant-gardes entre terreur et raison (Gallimard-le Débat, 1997).

2. Yves Michaud, " Des Beaux-Arts aux bas arts, la fin des absolus esthétiques - et pourquoi ce n'est pas plus mal ", Esprit, décembre 1993.

3. Dans le Figaro du 22 janvier 1997.

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Dans la polémique sur l'art contemporain, chacun a pu prendre la mesure du manque de recul, du manque de référence à l'histoire qui lui est attachée, donc d'une absence de repères. C'est pour cette raison que Regards a pris l'initiative de créer sur son site Internet une base de données sur l'art contemporain. Elle se présente sous la forme d'une chronologie qui débute en 1956 et se poursuivra autant qu'elle sera alimentée. Elle est constituée de trois types de données: une chronologie de la presse, des colloques, des conférences, des débats, etc.; une bibliographie chronologique des livres, catalogues, thèses, etc.; d'une chronologie des expositions organisées en France et, à l'étranger, des expositions, biennales et autres Documenta. Ce que nous mettons en ligne est, selon les années, très lacunaire. Cependant, pour donner une idée du volume de données consultables, ce sont quelque 160 pages dactylographiées qui seront mises en ligne. Cette base est un vaste chantier. Et nous comptons sur les internautes intéressés pour participer au travail de collecte des données manquantes. A cette base sera liée un forum de discussion sur l'art contemporain qui l'enrichira et la fera vivre. Rendez-vous dans la première quinzaine du mois de mars sur http://regards.fr/art_contemporain

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