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Alimentation
Par Jean-Claude Oliva |
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A table ! Les premiers aliments issus d'organismes génétiquement modifiés sont dans nos assiettes.
Interrogations réelles et peurs sans fondement s'emmêlent de façon inextricable dans le dossier des organismes génétiquement modifiés (OGM). Essayons tout de même d'y voir clair. On pourrait dire que l'on a longtemps fait du génie génétique sans le savoir. Nos plantes cultivées résultent de multiples croisements naturels d'abord, puis dus à l'Homme. Nos légumes, nos céréales, nos fruits proviennent des patients travaux de générations d'agriculteurs qui ont joué aux apprentis-sorciers, certes avec des outils moins puissants que ceux d'aujourd'hui...mais sans rien savoir ou presque de ce qu'ils faisaient: les travaux de Mendel sur les lois de l'hérédité ont été redécouverts au début du siècle et la découverte de l'ADN, support matériel de l'hérédité, remonte à 1953. Depuis le début des années 70, les biotechnologies végétales ont augmenté de façon spectaculaire les possibilités de croisement entre espèces. Et le génie génétique proprement dit, qui permet d'intégrer un gène codant une propriété ou une qualité particulière au patrimoine génétique de la plante, offre un outil encore plus puissant. Outil ambivalent qui peut conduire au remplacement écologique des produits chimiques, engrais et pesticides, permettre d'économiser des ressources naturelles, et développer la production agro-alimentaire, mais qui peut donner encore plus de force au modèle productiviste aujourd'hui dominant et conduire à de nouveaux désastres écologiques. Le maïs transgénique est le premier OGM servi dans nos assiettes au terme d'un feuilleton rocambolesque qui n'a pas peu contribué à semer le trouble. En effet, dans un premier temps à l'initiative de la France, la commission européenne autorise l'importation de maïs transgénique pour la consommation. Il s'agit d'une variété génétiquement modifiée pour résister aux insectes, en particulier la larve de pyrale. Mais les mêmes pouvoirs publics en interdisent la culture début 1997 ! Situation ubuesque qui conduit le professeur Axel Kahn (1) à donner sa démission de la Commission du génie biomoléculaire qu'il présidait depuis dix ans. Finalement, le gouvernement actuel donne le feu vert en novembre dernier pour la mise en culture. En fait, l'interdiction de cultiver ce maïs n'aboutissait qu'à pénaliser les agriculteurs français; contrairement à d'autres plantes, le maïs originaire d'Amérique du Sud ne se croise avec aucune autre variété en Europe. Dans ce cas, tout danger de dissémination semble exclu, ce qui est loin d'être le cas général, comme nous allons le voir.
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La difficulté à évaluer les conséquences des échanges génétiques
Y a-t-il un danger pour l'alimentation ? La toxine Bt, naturellement produite par la bactérie Bacillus thuringiensis, est synthétisée par l'OGM. Elle est généralement considérée comme non toxique, même à haute dose pour les mammifères, les oiseaux et les poissons: elle a d'ailleurs été utilisée massivement comme biopesticide sur la forêt landaise pour lutter contre les chenilles processionnaires. Mais diffusé à l'extérieur, ce biopesticide s'avère inefficace contre une larve qui attaque le maïs de l'intérieur, d'où l'intérêt de l'OGM qui pourrait même permettre de réduire les charges de pesticides chimiques déversées dans l'environnement. Par contre, d'autres considérations, d'ordre économique, sont plus inquiétantes en ce qui concerne le maïs transgénique. Avant d'y venir, il faut aussi noter qu'en règle générale les inquiétudes concernant la dissémination ne sont pas forcément infondées. D'un point de vue scientifique, la difficulté à évaluer les conséquences des échanges génétiques provient du fait qu'ils sont propres aux espèces étudiées: toute extrapolation à d'autres plantes et donc toute généralisation s'avèrent hasardeuses. Ils dépendent en effet de la biologie de la plante transgénique et de l'existence ou non dans l'environnement de mauvaises herbes susceptibles de se croiser avec elle. Une des études les plus importantes à ce sujet a été menée en France par deux équipes de l'Institut national de recherche agronomique (INRA) à Rennes et à Dijon, et un laboratoire du CNRS à Orsay. Elle porte sur les échanges entre une variété de colza transgénique devenu insensible à l'herbicide glufosinate-ammonium et une mauvaise herbe, la ravenelle. Avec 750 000 hectares cultivés, le colza est largement présent en France. La ravenelle fait partie de la même famille botanique, les crucifères, sans être directement apparentée au colza. L'étude a été menée sur quatre générations durant cinq ans. Il apparaît que le colza peut se croiser spontanément avec la ravenelle et produire une quantité non négligeable d'hybrides. Ces dernières sont peu fertiles mais, recroisées avec la ravenelle, le deviendront de plus en plus au fur et à mesure des générations et ressembleront davantage à la mauvaise herbe. Le transgène responsable de l'insensibilité à l'herbicide se transmet aux plantes hybrides mais d'une façon fortement décroissante: 82% à la première génération et 23,5% à la quatrième. Enfin, l'expérimentation a permis de mieux comprendre la grande malléabilité des espèces végétales qui existe dans la nature. Une autre expérience originale a été menée par l'Institut des sciences végétales du CNRS: planter en sol plusieurs variétés d'une même espèce (le lotier corniculé, sorte de luzerne miniature), génétiquement tranformée de manière à produire des molécules différentes de celles excrétées usuellement par les racines de la plante, puis observer les conséquences de ce changement sur la flore bactérienne associée aux racines. Résultat, les populations bactériennes capables de dégrader ces molécules inattendues ont augmenté de 100 à 3 000 fois ! Cette propriété, là encore spécifique à la plante considérée, pourrait être utilisée pour favoriser la croissance de telle ou telle bactérie. Il pourrait s'agir, par exemple, d'une alternative au maïs transgénique (qui résiste à la pyrale par l'introduction d'un gène codant la toxine Bt dans son génome) en favorisant le développement de la bactérie qui produit la toxine.
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Des enjeux économiques majeurs autour des OGM
Autour des OGM, se jouent aussi des enjeux économiques majeurs. Si l'augmentation de la production végétale au niveau de la planète semble indispensable pour faire reculer la famine, la façon dont elle va se produire n'est pas indifférente. Ainsi, les Etats-Unis possédaient déjà en 1997 douze millions d'hectares de cultures transgéniques. Et le vice-président de l'Association des producteurs de maïs américains déclarait: " L'Europe n'aura pas d'autres choix que d'accepter les cultures transgéniques ". En fait, celles-ci apparaissent comme une arme de plus dans la course à la productivité, imposant un modèle de développement qui a pour corollaire les fameux " excédents " agricoles, les terres mises en jachère ou l'abandon des cultures vivrières faute de compétitivité. D'autant que, pour le maïs par exemple, les graines semées sont toujours des hybrides fournies par les semenciers et jamais produits par les cultivateurs; ce qui donne aux firmes le moyen d'orienter toute la filière agricole. Ces arguments notamment conduisent Patrick Le Hyaric, chargé de ces questions à la direction du Parti communiste français, à souhaiter (2) un moratoire généralisé sur les importations et la mise en culture des plantes transgéniques.
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Les associations de consommateurs se mobilisent
Enfin, à juste titre, les associations de consommateurs exigent, une information précise. Le Conseil national de l'alimentation préconise un étiquetage clair mentionnant " organisme génétiquement modifié " ou " issu d'organisme génétiquement modifié ", suivi des motifs de cette modification. La société Nestlé indiquait récemment en rester à l'expression " modifié par les biotechnologies modernes ". D'autres voudraient seulement mentionner " peut ne pas contenir " (sic) d'OGM. L'absence de règles conduit à une opacité qui peut entretenir toutes les craintes. Et, en plus de l'étiquetage, il y a aussi la difficulté à vérifier l'origine et le parcours d'un produit, faute de contrôles suffisants; une difficulté déjà mise en évidence dans l'affaire de la vache folle tant en ce qui concerne l'identification des farines contaminées que des viandes... Parions que ceux qui auront survécu au boeuf aux hormones et à la vache folle parviendront aussi à résister aux OGM ! n J.-C. O. |
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1. Le Monde du 9 décembre 1997. 2. L'Humanité du 2 janvier 1998.
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