Regards Février 1998 - La Cité

Biologie et culture
Eloge de l'imitation

Par Pierre-Marie Baudonnière *


Le mimétisme relève de l'adaptation entre un organisme et son environnement. L'imitation implique une conscience de soi et une conscience de l'autre. Elle serait à l'origine du langage et de l'humanisation.

Un grand nombre de situations et de comportements sont considérés comme relevant du mimétisme au sens large. Pourtant, sous cette appellation très générale, se cachent des conduites aux niveaux évolutifs profondément différents. Certaines formes sont présentes chez les végétaux, d'autres se rencontrent chez les oiseaux, d'autres encore apparaissent comme spécifiques de l'espèce humaine. Le mimétisme ne commence pas avec le règne animal, il s'agit d'un puissant moyen de sélection et d'adaptation que l'on rencontre dans toute la chaîne du vivant, aussi bien chez les végétaux que chez les animaux. De plus, les cas ne sont pas rares de forme de mimétisme entre végétaux et animaux. C'est vrai entre poissons et végétaux, entre insectes et végétaux, entre oiseaux et végétaux, entre mammifères et végétaux, mais aussi entre humains et végétaux, dans le camouflage, par exemple.

Le mimétisme peut être passif ou actif. Il peut se présenter sous la forme d'une apparence, d'un trait biologique ou d'un trait comportemental. Il doit être conçu comme un cas particulier de l'ensemble des mécanismes d'adaptation dans la cosélection entre un organisme et son environnement. Il est plus spectaculaire que les autres, parce qu'il attire notre attention, mais il n'est pas de nature différente. Pour survivre, chaque membre d'une espèce doit posséder un ensemble de caractéristiques adaptées à l'ensemble des propriétés de l'environnement dans lequel il évolue. Si tel n'est pas le cas, il y a risque de disparition ou nécessité impérieuse de changer d'environnement. Etre adapté signifie que les besoins vitaux peuvent être satisfaits et que la probabilité de survie est suffisamment importante pour permettre la reproduction de l'espèce.

Les " stratégies " de survie sont multiples et le mimétisme n'en est qu'une parmi d'autres, plus spectaculaire pour l'oeil humain. Le cas du caméléon est parmi les plus connus. Le corps de certains poissons comme la rascasse se fond avec les rochers. Des poissons plats peuvent prendre la couleur du fond sur lequel ils se posent en quelques jours seulement. La seiche est capable de changer de couleur en moins d'une seconde à l'approche d'un danger.

Le terme de camouflage est utilisé pour décrire la similitude visuelle entre un animal et son environnement visuel. Ce procédé se rencontre chez les insectes, les poissons, les batraciens, les reptiles ou encore les oiseaux. Ces formes de camouflages sont diverses, elles peuvent parfois prendre d'autres voies, comme signaler sa nocivité à un prédateur éventuel, comme chez certains papillons d'Amérique du Sud.

 
Une stratégie de survie très spectaculaire pour l'oeil humain

Selon que l'on se place du point de vue de la proie ou de celui du prédateur, les comportements mimétiques n'ont pas la même signification. Le mimétisme de la proie n'est qu'un effet du hasard, lui permettant de leurrer le prédateur. Ce n'est que parce que certaines mutations génétiques se sont produites que la proie " potentielle " s'est vue protégée. Une ressemblance fortuite, une odeur par chance repoussante, une apparence trompeuse...toutes ces caractéristiques peuvent permettre une survie, voire le développement d'une espèce sans objectif réel de la part de ses membres. Le prédateur éventuel peut aussi utiliser des leurres, c'est l'exemple de ce crabe muni d'un appendice sur son dos lui permettant de simuler un petit ver qu'il agite au-dessus de sa tête afin d'attirer des poissons.

Ce n'est pas toujours en raison d'une mutation génétique que des phénomènes mimétiques apparaissent, cela peut aussi provenir de rencontres fortuites entre des caractéristiques d'une espèce et un environnement particulier.

L'exemple des phasmes est assez illustratif: verts dans des branches vertes et marron dans des branches marron. C'est aussi l'exemple de certains serpents tropicaux dont la peau est exactement de la couleur des feuillages qu'ils fréquentent.

Les végétaux aussi peuvent avoir recours au mimétisme afin d'attirer certains insectes. Les orchidées sont bien connues pour donner l'apparence des insectes qu'elles souhaitent attirer, l'une d'entre elles émet en plus une substance chimique dont l'odeur rappelle celle émise par la femelle de certaines guêpes permettant d'attirer encore plus sûrement les insectes mâles et d'assurer le transport des pollens de fleur en fleur, pour la fertilisation. Les comportements mimétiques sont individuels mais aussi collectifs. Dans de nombreuses espèces de poissons, les déplacements sont collectivement synchronisés. Ce sont ces comportements synchronisés qui, dans certaines espèces, donnent des illusions mimétiques aux prédateurs éventuels. Le banc de poissons en se déplaçant donne parfois l'impression d'un énorme requin grâce aux reflets des écailles dans le soleil.

 
" Apprentissage par observation " et " facilitation sociale "

Chez les mammifères, les comportements mimétiques sont toujours très importants. Dans de nombreuses circonstances, ils sont essentiels à la cohésion du groupe et la coordination des comportements, particulièrement chez les espèces vivant en collectivité. Lorsqu'une vache se lève et entame un déplacement, les autres la suivent en empruntant le même chemin. Les moutons de Panurge sont assez célèbres pour attester de ce même type de comportement chez les ovidés. Il en est de même dans les comportements de fuite chez des antilopes et chez les oiseaux. L'envol d'un seul pigeon provoque le départ de l'ensemble du groupe.

D'autres formes de mimétismes, tout aussi impressionnantes, sont observables chez les manchots, regroupés en colonie. Leurs déplacements se font le plus souvent en une longue rangée de plusieurs dizaines de mètres. On les voit alors se synchroniser et se dandiner l'un derrière l'autre, adoptant les mêmes oscillations de la tête de gauche à droite de façon très outrancière et prendre la même démarche que l'animal qui le précède.

Chez de nombreuses espèces d'oiseaux, les cas de mimétisme vocal sont fréquents et ne se limitent pas exclusivement à un âge précoce. L'exemple de l'étourneau l'illustre. Ces oiseaux vivent en bandes dans des zones géographiquement circonscrites; leurs chants se différencient d'une bande à l'autre. Les capacités imitatives des étourneaux sont telles qu'ils peuvent reproduire des bruits de tracteur, des aboiements de chien... Ces vocalisations sont alors incorporées au corpus de la bande et transmises aux jeunes par les " pères " qui apprennent aux petits le dialecte de la bande. Un autre exemple est celui de l'appariement des chants entre des espèces vivant sur le même territoire comme c'est le cas de l'oiseau lyre d'Australie.80% des vocalisations de ces oiseaux consistent en des cris empruntés à d'autres espèces (y compris des mammifères), des sons d'instruments de musique et d'autres bruits de l'environnement.

Entre animaux, les premières études concernant ces comportements en sont venues à distinguer entre deux formes de mimétisme, une dite " intelligente " et une autre dite " instinctive ". Le mimétisme instinctif était considéré comme reflétant simplement une tendance à copier des actes simples tandis que le mimétisme intelligent semblait requérir une intention consciente pour bénéficier de l'exemple d'un autre individu. Cette distinction de base a longtemps persisté. Aujourd'hui, le terme de " facilitation sociale " a remplacé celui de mimétisme instinctif, parce que le terme " d'instinct " crée plus de problèmes qu'il n'en résout. D'un autre côté, il existe une tendance à réserver le terme "d'imitation" ou encore celui "d'imitation vraie" à la place de mimétisme intelligent, l'implication étant que l'imitation vraie serait beaucoup plus que la simple copie des comportements d'un autre individu.

 
Continuelle sélectivité de l'imitation chez les humains

Plus récemment, reflétant l'intérêt dominant pour les processus d'apprentissages dans le champ de la psychologie animale, le terme "d'apprentissage par observation" a largement supplanté l'ancien terme d'imitation intelligente, suggérant ainsi que les comportements en question recouvrent tous ceux qui n'ont pas été spécifiquement sélectionnés par l'histoire de l'évolution des espèces.

Chez les babouins, comme chez la plupart des primates supérieurs, les comportements mimétiques sont très importants et utilisés dans des contextes très divers. Ils règlent les déplacements de la troupe, permettent des apprentissages et la cohésion du groupe.

L'apprentissage par observation, même s'il n'est pas spécifique des primates (d'autres exemples sont bien connus chez les oiseaux et le rat), tient une place essentielle chez ces derniers, à tel point que certains auteurs font l'hypothèse d'une forme de " transmission culturelle " chez certains primates supérieurs comme le chimpanzé et, dans une moindre mesure, chez des macaques japonais. L'existence d'une transmission culturelle impliquerait que des comportements acquis puissent se transmettre de génération en génération et ne pas s'éteindre avec la disparition de son découvreur. Les quelques exemples de transmissions culturelles que l'on trouve dans la littérature demeurent cependant fragiles. L'existence de " transmissions culturelles " chez les chimpanzés est assez contestée et beaucoup se refusent à y voir un prélude aux cultures humaines. Bien souvent, ces traditions n'ont aucune valeur adaptative et sont purement anecdotiques. De plus, la majorité des traditions animales a un caractère utilitaire immédiat, et il semble que la plupart ne puissent survivre à des modifications importantes du milieu. Il paraît donc plus réaliste de ne voir en elles qu'un épiphénomène lié aux grandes capacités d'apprentissage des chimpanzés vivant en collectivité.

Avec le mimétisme, on restait dans la sphère des réactions grégaires n'impliquant pas de conscience de soi, mais seulement un certain degré de reconnaissance du fait que les attributs de l'autre sont voisins des siens. L'apprentissage par observation impliquait une identification de la similitude des moyens entre modèle et imitateur, mais sans véritable attribution d'intentionnalité à autrui. Ce n'est qu'avec l'imitation que cette double forme d'intentionnalité va apparaître. L'imitation est spécifique de l'espèce humaine, responsable de l'apparition du langage, de la pensée symbolique, d'une forme élaborée de conscience de soi et de conscience d'autrui. Elle est la base de la " culture ".

L'imitation est de nature différente pour deux raisons: la première est que, contrairement au mimétisme, elle suppose une intentionnalité, même non consciente de la part de l'imitateur; la seconde est qu'elle paraît spécifique de l'espèce humaine. C'est en tout cas la thèse que nous défendons.

L'imitation chez l'homme a été longtemps décriée et souvent dévaluée. Il s'agit pourtant d'un comportement essentiel pour la survie et le développement de l'espèce. Imiter, c'est refaire ce qu'un autre être vivant a déjà fait devant (avant) soi. Cette reproduction peut être immédiate, décalée ou différée. Dans tous les cas, elle suppose que le comportement modèle soit décodé et interprété de façon suffisamment correcte pour que production et reproduction puissent être perçues comme semblables.

Pour l'espèce humaine, les comportements imitatifs sont d'une importance considérable tout au long de la vie, de la naissance à l'âge adulte. Puissant moyen d'apprentissage aussi bien social que cognitif, puissant moyen de transmission des traditions culturelles, ils permettent le maintien de la cohésion sociale entre membres d'une même culture. Enfin, et c'est peut-être un des éléments les plus importants, ils sont, nous semble-t-il, à la base de l'humanisation, puisque propres à l'espèce humaine et inaccessibles aux primates non humains.

Nous voudrions insister sur l'aspect peut-être le plus controversé dans les représentations communes concernant l'imitation. Pour certains, imitation n'est synonyme que de conformisme: en imitant, l'imitateur ne fait que reproduire les comportements d'autrui. Il s'agit donc d'attitudes passives, sans originalité ni créativité. Combien de fois a-t-on entendu ce point du vue ! Ce n'est pas notre avis. L'imitation est avant tout sélective, contrairement à la plupart des comportements mimétiques. On n'imite pas n'importe qui, n'importe quoi, n'importe quand, ni n'importe où. Quels que soient les types d'imitation, leur sélectivité est continuelle.

L'enfant ne choisit pas n'importe quel modèle pour communiquer au moyen de l'imitation immédiate. De même, ce n'est pas le hasard qui régit le choix des actes faisant l'objet d'apprentissage par observation. L'imitateur professionnel choisit très précisément les personnalités qu'il décide de caricaturer. Les modèles retenus dans le faire-semblant sont les plus prestigieux aux yeux des imitateurs. Ce sont rarement les perdants qui sont sélectionnés dans les imitations.

 
L'imitation, le moyen qui a rendu possible la culture

De la même manière, on n'imite pas n'importe quoi. Le bébé de 3 jours ne tente pas d'imiter des vocalisations qu'il est incapable de produire. Ce sont le plus souvent les actes originaux, non habituels qui attirent l'attention de l'enfant de 2 ou 3 ans et qui le conduisent à tenter de les reproduire (peut-être afin de mieux les comprendre ou de se les approprier). Dans les jeux de rôle chez l'enfant de 4 ou 5ans, les situations sont le plus souvent chargées émotionnellement. On joue au loup ou aux crocodiles parce que l'on en a peur. On reprend les rôles parentaux, les rôles de frère et soeur, celui du bébé après la naissance d'un petit frère ou d'une petite soeur. Ce n'est, là encore, pas le hasard qui guide la sélection des modèles.

On n'a pas recours à l'imitation n'importe quand, ni n'importe où. Aux différents âges de la vie, les différentes formes d'imitation n'ont ni les mêmes fréquences de survenue, ni les mêmes fonctions mais elles sont présentes. L'imitation immédiate, qui constitue le moyen prédominant de communication entre enfants du même âge, vers 2 à 3ans, deviendra imitation moquerie à 5 à 6 ans. Enfin, le lieu où elles se déroulent n'est pas indifférent. Tous les lieux ne sont pas équivalents. L'imitation immédiate requiert l'intimité d'une communication dyadique isolée, tandis que le spectacle théâtral nécessite la présence de spectateurs.

En raison de cette sélectivité et de la double conscience de soi et d'autrui qu'elle présuppose, nous considérons que l'imitation constitue le fondement de l'humanisation et le moyen qui a rendu possible la culture..

 


* Docteur en psychologie, directeur de recherches au CNRS, dirige l'équipe de psychobiologie du développement du Laboratoire de neurosciences cognitives et imagerie cérébrale à l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris.Ses recherches portent sur le développement sensori-moteur et cognitif du jeune enfant.A publié le Mimétisme et l'imitation, collection Dominos, éditions Flammarion, 1997.

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