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Savoirs scolaires en débats
Par Annick Davisse * |
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Voir aussi Paroles de lycéens |
| Moi et plusieurs de mes camarades on est d'avis qu'on aurait pu nous dispenser de philosophie en classe technologique ", ainsi commence le mémoire de stage d'une enseignante qui débute en Seine-Saint-Denis (1). Face à cette déclaration d'élèves, l'enseignante ne renonce évidemment pas à leur enseigner la philo, mais elle entend leur point de vue et s'efforce de construire des ponts entre ce qui les intéresse (et qu'elle peut interpréter comme donnant matière à " philosopher ") et les savoirs de la philosophie comme discipline d'enseignement, y compris les " grands textes ". Cette démarche est aussi celle de Bénédicte, qui débute en lycée sensible, " qu'est-ce qui pèse sur les élèves en anglais, qui les empêche de parler ? C'est qu'ils pensent ne pas bien parler, ils ont honte de ne pas savoir. Considérer le rapport au savoir de ces élèves comme une énigme, c'est un défi pour l'enseignant ". Aux élèves de seconde qui se lassent du manuel, elle propose un extrait d'une pièce d'Oscar Wilde, " Mais Madame, c'est de la vraie littérature ou c'est écrit pour nous ? " s'enquièrent alors ses élèves, très fiers que ce soit bien " de la vraie ". Lorsque Thierry, pour que les collégien(ne)s apprennent en EPS, interroge basket des rues et foot des cités, c'est parce que précisément l'école n'est ni la rue, ni l'endroit où les élèves ne feraient que ce qu'ils aiment déjà, mais que pour autant on ne peut aujourd'hui enseigner sans se soucier de ce " déjà " qui oriente implication ou rejet." Travailler à partir des représentations - dit Jean-Yves Rochex - c'est travailler à en partir.[...] C'est de se confronter avec les différents registres de normativité propres à la culture qui est instituant pour le sujet (...) les apprentissages sont nécessairement des activités portant sur des pratiques discursives, conceptuelles, artistiques, techniques, sportives, etc., " intérieurement normées " selon le terme de Georges Canguilhem " (2). Dans ces défis, le métier d'enseignant se charge d'exigences nouvelles et former cette professionnalité appelle des mises à jour: il ne faut pas moins de savoirs disciplinaires, mais que ceux-ci portent aussi sur les raisons d'être des disciplines, leur histoire. Ce n'est pas du " simplifié " qui peut faire sens mais ce qui, dans l'épaisseur des significations culturelles, a rendu tel champ de savoir indispensable pour l'humanité et mérite aujourd'hui d'être démocratisé, rendu populaire, accessible à tous. Autre urgence, celle d'apprendre, selon la belle expression qu'utilise Denis Paget (3), à " construire des situations et des savoirs chargés d'enjeux (pour soi-même et pour connaître le monde) permettant aux jeunes (...) d'engager quelque chose d'eux-mêmes dans ce que le lycée donne à apprendre ". Il y a à ce sujet beaucoup à changer dans les pratiques de la classe pour que, dès l'école élémentaire et jusqu'à...l'IUFM, les élèves soient réellement concernés, engagés, alors même que la société produit plutôt des contre-modèles (par exemple, la compréhension de la diversité sociale des publics pas plus que l'esprit de débat ne sont de rigueur dans les émissions télévisées de Cavada). Cela suppose à la fois une éthique professionnelle de démocratisation incluant l'héritage revisité des " méthodes actives " ou des " pédagogies nouvelles ", la possibilité matérielle de travail de groupe, de personnalisation (donc de diminution des effectifs), et un lourd travail en en recherche, en formation.. |
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* Formatrice à l'IUFM de Créteil, inspectrice pédagogique, anime un travail de terrain sur l'enseignement en " zones difficiles ". 1. Publié avec d'autres mémoires de professeurs stagiaires de l'IUFM de Créteil (dont celui de Thierry cité ci-dessous) dans Pourvu qu'ils apprennent, présentation et commentaires d'Annick Davisse et Jean-Yves Rochex (CRDP de Créteil 1998).La citation qui suit est extraite de Pourvu qu'ils m'écoutent, publication précédente ayant trait à l'autorité et à la discipline (CRDP de Créteil 1995). 2. Cf.B.Charlot, E.Bautier et J.-Y.Rochex: Ecole et savoir dans les banlieues et ailleurs (Armand Colin 1993). 3. " Pour aller vers un vrai niveau baccalauréat pour tous ", dans l'Université syndicaliste (SNES) du 6/12/1997.
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Paroles de lycéens
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Le questionnaire ministériel intitulé "Quels savoirs enseigner dans les lycées ?" circule dans les établissements.
Quelle est son utilité ? se sont d'abord demandé trois élèves, Marie en terminale, Nadège et Cyril en 1ere, qui trouvent les questions "trop précises" et auraient préféré " parler de leur vie au lycée de manière plus globale ".
Tous trois envisagent de mener des études supérieures, qu'ils ont déja définies (école du Louvre, fac de lettres, école d'infirmière) mais objectent " comment savoir ce qui sera utile ? " quand on leur demande "ce qui est le plus important dans ce qu'ils apprennent au lycée".
Qu'est-ce qui les ennuie ? " Pas une matière, plutôt un prof qui manque de pédagogie ".
Quel est le remède ? " Le travail de groupe, les sorties scolaires, le suivi individuel de l'élève, les intervenants extérieurs ".
Qu'est-ce qui leur paraît inutile ? Le terme leur semble mal choisi, mais ils se posent des questions sur les choix d'orientation, sur la place des sciences par exemple dans les filières littéraires, trouvent " les matières trop divisées ", réclament " plus de cohérence ".
C'est le fil conducteur des réponses de nos trois lycéens: ils veulent de l'esprit critique, des débats sur les sujets contemporains, plus de philosophie, une " meilleure approche du monde ", un rapprochement entre les matières ( par exemple des dissertations sur des sujets englobant littérature, philo et histoire).
Bref, une formation générale.
A la question " pourquoi apprendre ? ", ils notent d'ailleurs en premier lieu " pour acquérir une culture générale ", avant même l'orientation, le souci de " réussir son examen " ne venant, pour deux d'entre eux, qu'en quatrième position.
Ils revendiquent très fortement, en parallèle, une reconnaissance accrue dans la vie scolaire.
Qu'on en juge: " On ne nous demande jamais notre avis "; "l'administration ne nous considère pas comme des citoyens"; " on ne nous donne pas assez de responsabilités "; " il n'y a pas de salles pour les élèves ".
Ils aimeraient "que chaque élève aille en conseil de classe "; "qu'on écoute plus les élèves sur leur situation et le fonctionnement du lycée, qu'on respecte leurs droits"; ils proposent même " d'élaborer collectivement le règlement intérieur (du lycée) ".
Ce qu'ils veulent ? " Considérer le lycée comme un lieu d'épanouissement ".n
Nous publierons le mois prochain les lettres de lecteurs sur l'école qui nous sont parvenues.
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