Regards Janvier 1998 - La Planète

Vaclav Havel: " Les choses auxquelles je crois "

Par Anne Dufourmantelle


Entretien avec Vaclav Havel *

Soutenir et encourager chez l'homme le respect de l'unique, dans chaque être humain, et créer la capacité de vivre les uns à côté des autres. Témoignage d'un homme politique et néanmoins philosophe, ou l'inverse.

 
Que signifie être un humaniste au début du XXIe siècle ? Pour vous, l'être humain est-il la valeur suprême ?

 
Vaclav Havel : J'hésiterai à me déclarer moi-même un humaniste, cela me semble être une catégorisation, comme si les gens se divisaient en deux genres différents, les humanistes et les autres, les non-humanistes. J'aimerais plutôt parler des choses auxquelles je crois, que je soutiens, pour lesquelles je lutte. Je dirai donc qu'il faut d'abord soutenir chez l'homme le respect de l'unique dans chaque être humain, mais aussi de créer cet espace de la communauté humaine, c'est-à-dire la capacité de vivre les uns à côté des autres. Mais les deux choses seraient impossibles sans le respect d'un ordre plus élevé, c'est-à-dire l'ordre de l'univers.

 
Cet ordre, dont vous parlez dans votre livre (1) et que vous appelez " l'être ", (being, en anglais), vous y faites souvent référence. Cette transcendance de l'être, pensez-vous que vous puissiez en parler en tant qu'homme politique sans faire droit à un discours religieux ?

 
V. H.: Je pense que tout le cosmos ainsi que toute l'existence de l'homme sur cette planète n'est pas une séquence aveugle soumise au hasard. Je le ressens, et je l'ai ressenti pendant toute ma vie, qu'au-delà et derrière toute réalité il y avait un ordre spécifique, un objectif, un dessein. Je pense que les hommes l'ont toujours perçu et c'est cela qui s'est exprimé dans les différentes religions. Dans mon cas spécifique, ce n'est pas la manifestation d'une religiosité mais le vécu d'une expérience élémentaire ainsi que la réflexion abstraite de cette expérience. Je le dis aussi en ma qualité de président, parce qu'il serait insensé que je le taise ou que je le cache.

 
Est-ce que l'exercice du pouvoir implique le sacrifice de vos idéaux les plus chers, ou du moins de certains idéaux philosophiques auxquels vous teniez ?

 
V. H.: Personnellement, je ne sens pas ainsi. Il est évident que l'exercice du pouvoir politique signifie différents sacrifices, quelquefois même des sacrifices douloureux. Parmi ces sacrifices il n'y a pas le fait que je ne puisse pas, lorsque l'occasion se présente, lorsque le besoin s'en fait sentir, me consacrer également à la réflexion philosophique.

 
La culture européenne est-elle menacée ? Si tel est le cas, quelle est alors notre responsabilité la plus immédiate, est-ce la prise de conscience intellectuelle, l'action, la responsabilité pour autrui, selon Lévinas ? Ou quelque chose que vous qualifieriez encore autrement ?

 
V. H.: Je pense que ce n'est pas seulement l'Europe, mais le monde tout entier qui est réellement relié, qui forme une civilisation, une seule, et, devant le monde, il y a différentes menaces. La clé fondamentale qui nous permet de faire face à ces menaces, c'est l'éthique. C'est une reconstruction de la responsabilité humaine et également une reconstruction de la relation à autrui, or cette reconstruction est impensable sans une humilité devant ce qui nous dépasse, et dont nous faisons partie.

 
Face au monde que vous voyez se dessiner sous nos yeux, qu'est-ce qui vous atteint le plus ? Le sens d'une espérance ou bien au contraire une vive préoccupation ?

 
V. H.: Effectivement, je ressens une vive préoccupation, mais c'est l'espoir que je continue à garder, car, sans l'espérance, il est difficile d'imaginer comment je pourrais vivre. L'espérance est une dimension de l'esprit humain, pour moi l'espérance donne le sens à la vie. Grâce à ma fonction de président, j'ai pu voyager beaucoup à travers le monde et j'ai pu me convaincre, lors de ces voyages, de l'unité du monde et de cet aspect multiculturel, multipolaire, de la nature du monde. J'en tire à nouveau la conviction qu'il est nécessaire d'avoir le respect des autres cultures, des autres civilisations. Il m'apparaît évident que le point de départ principal se situe sur le plan moral et métaphysique. D'ailleurs, les cultures, et même les religions différentes dans le monde ne sont pas tellement éloignées les unes des autres, souvent ce sont les mêmes racines que l'on reconnaît à leurs origines, et c'est à ces racines-là qu'il faut retourner. Il faut attirer l'attention sur ces racines, il faut les réanimer.

 
Est-ce que vous pensez que l'on est capable en tant qu'êtres humains d'apprendre de l'histoire ?

 
V. H.: Je pense que c'est le rôle des intellectuels, des historiens, des hommes politiques, d'attirer l'attention sur certaines expériences historiques, d'en tirer des enseignements, d'agir en conséquence et de le diffuser.

 


* Président de la République tchèque.

1. Vaclav Havel, Il est permis d'espérer, Calmann-Lévy, novembre 1997, 162 p., 80 F.

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