Regards Janvier 1998 - La Planète

Cuba
En attendant le pape

Par Myriam Barbera


A Cuba, les défis semblent se déplacer. Les Etats-Unis s'acharnent sur la révolution que l'île a eu le culot de réaliser sous son nez. Sortie de l'isolement politique, ouverte à l'économie de marché, Cuba veut demeurer indépendante et socialiste. Elle oscille entre ouverture politique et crispations. Et elle reçoit le pape.

Longtemps, la Havane a fait face grâce aux échanges avec Moscou et ses alliés à l'embargo américain. Depuis la chute à l'Est, Washington a cru pouvoir atteindre enfin son objectif. Mais en 1996, après six ans de privations encore plus terribles qu'auparavant, Cuba a atteint 7,8% de taux de croissance - contre 0,7% en 1994 et 2,5% en 1995 - et on y mange un peu moins mal. L'isolement de l'île est moins grand. Les Etats-Unis n'ont pu interdire les échanges commerciaux avec elle, de nombreux pays rejettent la loi dite " Helms Burton ", qui menace de sanctions tout pays commerçant avec Cuba. L'Organisation des Etats américains, (OEA) la refuse en 1996, à l'unanimité (moins les USA). Le Canada et le Mexique, liés par un accord de libre-échange avec les Etats-Unis (Alena) ont pris des mesures de rétorsion contre les entreprises américaines si les leurs étaient sanctionnées. L'Union européenne a condamné l'extra-territorialité de la loi " Helms Burton ". Elle qui a cédé aux pressions américaines, via l'Espagne, en conditionnant un accord avec Cuba à la " démocratisation " et au " respect des droits de l'Homme " et qui a divisé par deux l'aide humanitaire qu'elle accordait à l'île, est dans le même temps, le premier partenaire commercial de Cuba. L'Espagne vient au premier rang par pays, suivie de la France, de l'Italie et des Pays-Bas.

Cuba sort aussi de l'isolement politique.137 pays approuvent la levée de l'embargo à l'ONU (contre 59 en 1992). L'épiscopat américain de même que celui des pays d'Amérique latine ont condamné l'embargo. Le pape a réitéré son refus. Sa venue à La Havane peut avoir des retombées incalculables.

Cette évolution ne suffit pas à compenser la perte des partenaires d'Europe de l'Est - qui absorbaient 86% des exportations et assuraient 87% des importations en 1988. Enfin, dans l'impossibilité de renégocier sa dette, Cuba se voit interdire depuis dix ans tout recours aux crédits internationaux. Elle ne peut qu'emprunter à court terme et à des taux usuraires pour importer l'essentiel. Son récent succès, issu de l'ouverture économique peut l'étouffer si la croissance n'est pas maîtrisée. Tout en recherchant de nouvelles sources de financement, des réductions drastiques d'intrants sont prévues pour 1998 et le taux de croissance est révisé à la baisse.

On est fondé à se demander si la révolution cubaine survivra à son ouverture économique. Les réformes économiques qui ont suivi la crise des " Balseros " de l'été 1994 n'ont pas que des effets bénéfiques. Les investissements étrangers, les sociétés joint-ventures, la légalisation du dollar, les autorisations de s'installer à son compte (petis restaurants, locations de chambres, etc.) ont permis à certains de vivre mieux. La réorganisation de l'agriculture, la fin des subventions et la restructuration des entreprises d'Etat non rentables, l'appel à l'efficacité économique, plus ou moins accompagné de stimulants matériels en devises, ont rendu l'appareil productif plus efficient. Mais des salariés en surnombre, incités à s'orienter vers les zones rurales, préfèrent les petits boulots des villes. Quelques Cubains deviennent riches et beaucoup manquent de l'essentiel. La prostitution, la drogue, la corruption sont de retour. Ceux qui n'ont pas droit au dollar (médecins, avocats, etc.) le réclament.

 
Un peuple encore attaché à sa révolution et à sa souveraineté

Le mécontentement est réel chez les Cubains toujours aussi attachés à la souveraineté nationale, à l'indépendance de leur île, à la révolution qu'ils ont réalisée il y a trente-sept ans. Sous-estimer ces sentiments renforcés par l'hostilité et le harcèlement permanent (1) des Etats-Unis peut conduire à bien des déconvenues. Mais la révolution qui a appris à lire aux paysans analphabètes, qui a conduit leurs fils et leurs filles dans les universités, celle qui a sorti les femmes de leur cuisine, celle qui traite ses enfants autrement que ceux qu'on assassine à Rio de Janeiro, cette révolution qui se veut socialiste peut-elle affronter les nouveaux défis sans que le peuple en soit le promoteur ? Evidemment, seuls les Cubains peuvent répondre.

Le besoin de démocratie prendra tous les chemins qui se présenteront à lui. Celui du parti communiste et des " parlements ouvriers " nouvellement créés, mais pas seulement. Que risque le régime à prendre en compte les avis de tous ? C'est sans doute le point de vue des dirigeants cubains lorsqu'ils acceptent la venue d'agences de presse étrangères, l'organisation d'ONG réellement indépendantes, lorsqu'ils libèrent des prisonniers politiques sur demande d'organisations humanitaires, lorsque Fidel Castro invite le pape, lorsqu'il rencontre les " dialoguistes ", (exilés cubains dits modérés de Miami) ou encore quand le cardinal cubain annonce le sens de la visite papale à la télévision. Chaque progrès en ce sens est suivi d'une attaque des Etats - Unis (1). Les ingérences sont légion, comme le financement d'ONG cubaines acceptant d'oeuvrer à une " transition pacifique (...) vers une société libre et ouverte (..)sans Fidel ni Raoul Castro " (2). Ce qui entraîne chaque fois des ripostes massives du peuple cubain, et quelques crispations des dirigeants. Des réunions sont interdites, des journalistes tracassés, comme après l'affaire des avionnettes en février 1996.

 
L'église catholique, la seule institution nationale autonome

La visite du pape, du 21 au 25 janvier, est d'autant plus importante que l'Eglise catholique est la seule institution nationale autonome du pays. Pour la conférence des évêques catholiques de Cuba (1er novembre): " Le pape vient annoncer, au Cubain d'aujourd'hui, la vérité sur Jésus Christ et sur l'homme lui même, afin qu'il puisse espérer." Mais la mission de l'Eglise " est aussi la vie personnelle, familiale, matrimoniale, professionnelle, scientifique, technique, économique, artistique sportive et politique qui constituent l'ordre temporel.(...) Ces réalités ne sont pas régies par des lois aveugles et exclusivement autonomes qui se déroulent à la marge de l'éthique ".

Sur une population peu religieuse, l'Eglise cubaine a une influence limitée. Les croyants sont plus sensibles à un syncrétisme afro-cubain, la Santeria, ou au protestantisme. Les ONG liées à l'Eglise catholique affirment vouloir " aider les gens " et les " former au civisme ". L'Eglise sera-t-elle le relais d'un prochain parti politique à Cuba ? Elle s'en défend. Mais elle ne cache ni ses contacts, ni une convergence de positions avec l'opposition dite modérée dans l'île, même si elle n'emploie pas le même langage. Toutes deux se prononcent contre le blocus américain, pour la souveraineté nationale, pour le multipartisme et, tout en affirmant respecter les acquis de la révolution, toutes deux lorgnent vers un retour au capitalisme. Moins prudente, en 1994, après la fuite des " Balseros ", la hiérarchie catholique cubaine évoquait un mécontentement " pas politique au commencement, (mais qui) peut inclure cette dimension ", ajoutant que " beaucoup de gens ne s'identifient pas avec le modèle de vie qu'a engendré Cuba " (3). Une lettre pastorale de 1993 dénonçait " l'existence d'un seul parti, d'une seule presse, d'une seule télévision et le contrôle excessif des organes de sécurité d'Etat " tout en appelant à la réconciliation de tous les Cubains. Le pape entend " renforcer cette Eglise ". Fidel Castro n'ignore pas le danger mais il parie sur la sortie définitive de l'isolement politique. La visite du pape apparaît comme une priorité.

 
La doctrine du parti unique réaffirmée par le congrès du PCC

En octobre dernier, le congrès du Parti communiste de Cuba renforcé sa filiation à José Marti, unissant davantage la révolution "marxiste-léniniste" et "martienne" et la défense de l'indépendance nationale (face à une agression militaire considérée comme une menace permanente). Le congrès a réaffirmé la doctrine du parti unique. Il a adopté un document économique axé sur l'efficacité et la discipline dans la production, sur le rationnement des importations. Enfin, il a entendu la remarque de Fidel Castro: "prenez soin de Raoul !" comme le passage du relais à son frère. Cela rassure et inquiète à la fois. Le général Raoul Castro, c'est l'armée cubaine, colonne vertébrale de la révolution, reconvertie et très engagée dans la production et dans l'ouverture économique. Mais on se souvient aussi de son discours de mars 1996, assimilant à une " cinquième colonne " quelques intellectuels. Et de ces économistes - communistes - du Centre d'études d'Amérique, "réorientés" vers d'autres centres de travail. Ils continuent d'ailleurs à faire des propositions pour faire progresser la révolution. Ils sont sans doute une des chances de Cuba, tout comme la nouvelle génération de cadres qui arrive discrètement aux commandes et qui comprend des personnalités de valeur. Cette génération tiendra-t-elle ses promesses ? Mais est-ce seulement une question de génération ? n M. B.

 


1. Neuf bombes ont explosé récemment, attentats imputés à la mafia salvadorienne inspirée de Miami.

2. Bill Clinton devant l'organisation " Freedom House " selon Wireless File, 10 octobre 1995.

3. La Documentation catholique, 31/05/95.

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