Regards Janvier 1998 - La Planète

Algérie
L'espoir de ceux qui résistent

Par Jacques Fath *


Il est rare que l'actualité internationale fasse l'objet d'un aussi vif débat que celui qui se déroule en France et en Europe à propos de l'Algérie. La densité historique des relations franco-algériennes - malgré leurs difficultés - l'explique en partie. L'émotion aussi.

La crise algérienne est internationalisée de fait: des organisations politiques ou associatives françaises s'en mêlent et appellent à cette internationalisation; l'Internationale socialiste fait de même; certaines organisations algériennes demandent une intervention extérieure; la présence de réseaux intégristes en Europe constitue en soi un facteur d'internatio- nalisation; les actes terroristes eux-mêmes soulèvent la question des ramifications et des soutiens internationaux du terrorisme; enfin, les relations franco-algériennes et euro-algériennes sont l'occasion de débats, au Parlement européen par exemple, sur les tragiques évolutions dans ce pays.

Cette internationalisation est elle-même au coeur du débat politique. Ce n'est donc pas elle qui pose problème, mais le sens politique des pressions qui s'exercent ainsi de l'extérieur, sur l'Algérie.

 
Demander " qui tue ? ", une façon de faire de la politque

Deux questions liées sont posées: qui tue ? et faut-il s'ingérer dans les affaires algériennes ? Les positions en présence cristallisent des oppositions fortes qui traversent, de façon diversifiée, les forces politiques françaises, notamment à gauche, la presse et les médias, le monde syndical et associatif et une grande partie, certainement, de l'opinion publique. Ces oppositions reflètent, partiellement et non mécaniquement, celles qui divisent les forces politiques et sociales algériennes. En fait, tout le monde parle de la même chose. C'est la présentation des faits, leur interprétation et la vision politique qu'on en donne qui structurent les oppositions.

Personne n'oserait nier, dans notre pays, comme en Algérie, la réalité des atrocités intégristes. Le dernier rapport d'Amnesty international (1) - organisation pourtant très accusatrice vis-à-vis des autorités militaires algériennes - parle de groupes armés " responsables de massacres de grande ampleur " (pages 4 et 5). L'organisation souligne, à juste titre que " des membres du FIS, dont certains responsables ainsi que des sympathisants de ce mouvement, ont commencé en 1992 à former des groupes armés d'opposition " (page 6). Amnesty indique aussi que " des communiqués du GIA justifient fréquemment de tels crimes et les revendiquent " (page 21). En Algérie, même le FFS, parti politique pourtant signataire de l'Accord de Rome, reconnaît, par la voix de son secrétaire général, Ahmed Djeddai, qu'" il y a aujourd'hui une profonde prise de conscience populaire selon laquelle l'islamisme politique est porteur de violence " (2).

Inversement, en France comme en Algérie, il est reconnu que des militaires se sont rendus coupables de crimes. Les démocrates algériens en témoignent. Le général Lamari (3), lui-même, l'a admis publiquement dans des déclarations faites au mensuel El Djeich, reprises par l'ensemble des grands quotidiens algériens. Il y a par ailleurs la grave question des massacres de cet automne, perpétrés sans que l'armée ne soit intervenue - pourquoi ? - et les accusations d'arbitraire et d'excès dans une répression qui vise essentiellement les intégristes.

Les faits semblent à peu près établis pour tout le monde, mais le débat n'en reste pas moins très aigu. C'est qu'en réalité la question est plus complexe et surtout beaucoup plus politique. Elle l'est tellement que l'information est, elle-même, objet de confrontations et d'instrumentalisation politique, comme on l'a vu récemment à propos de ces invraisemblables révélations, tendant à disculper le terrorisme intégriste, concernant l'origine des attentats commis sur notre territoire durant l'été 1995 (4). Le débat politique indispensable ne peut de toute façon se réduire à la seule identification des culpabilités, même si celle-ci, puisqu'il y a crime, et des crimes de cruauté exceptionnelle, revêt une importance particulière.

 
Que signifie la violence politique ?

Des forces politiques et des stratégies y sont à l'oeuvre, dans le cadre d'un enchevêtrement de contradictions très complexe issues de l'histoire algérienne elle-même, dans lequel il faut resituer la question. Cette violence a entraîné la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes (entre 80 000 et 100 000 victimes), ainsi que des destructions considérables de biens publics (entreprises ou institutions), a déstabilisé et traumatisé la société. Représailles, vengeances particulières, développement de maffias sont les fruits de cette déstabilisation.

Le terrorisme n'est pas aveugle. Il n'est pas le fait d'irresponsables. Il constitue un moyen politique de pression et de chantage d'une mouvance islamiste - en particulier dans ses tendances les plus radicales: FIS, AIS, GIA - qui en revendique la paternité en ne cachant pas son objectif: tenter de s'emparer du pouvoir pour instaurer un Etat islamique; essayer dans ce but de briser les assises du pouvoir actuel par la peur et le conditionnement idéologique.

Les forces de l'islamisme politique se nourrissent des frustrations sociales et humaines très profondes issues de la crise algérienne. C'est dans ce cadre qu'une jeunesse au chômage, sans espoir pour l'avenir en arrive à accepter l'endoctrinement et la violence comme moyen privilégié de contestation du régime et du refus de la corruption et des inégalités.

 
Quelle intervention internationale ?

Pour certains, il s'agirait d'une " guerre civile ", comme si le peuple algérien n'était pas celui qui subit la violence, comme si la solution pouvait résider dans une " négociation ", un " dialogue " entre des belligérants qui auraient chacun le même genre de responsabilités et de légitimité. Et plus la violence se fait barbare et sanglante, plus la pression internationale au " dialogue " se fait insistante. Au nom du refus de la sauvagerie et du terrorisme intégriste - qui frappe l'Algérie, ne l'oublions pas, depuis les années quatre-vingt - il faudrait aujourd'hui négocier avec l'intégrisme et contribuer ainsi à l'accession du FIS et de ses métastases terroristes au pouvoir. Ce que refusent les forces démocrates et républicaines algériennes, dans leur ensemble, en rejetant l'ingérence étrangère et la création d'une Commission internationale d'enquête. Elles insistent légitimement sur le rôle utile que pourraient cependant jouer la France et les Quinze dans le démantèlement des réseaux de soutien logistique au terrorisme (propagande, financement, armement) abrités en Europe. Elles soulignent aussi l'attachement profond et culturel - issu d'une indépendance gagnée douloureusement - du peuple algérien à la souveraineté.

L'issue à cette crise tragique dépendra avant tout du peuple algérien lui-même. Personne ne peut croire, que la solution pourrait venir de l'extérieur. Mais le chemin risque d'être long. Et l'Algérie est en situation d'urgence. Alors, si responsabilité internationale il y a - et, n'en doutons pas, il y en a une - elle est avant tout dans la solidarité, dans la promotion des échanges et de la coopération pour aider ce pays à sortir de la tragédie.

 
Celles et ceux qui veulent vivre debout

On peut avoir, en France, des perceptions différentes des causes et des enjeux de la crise algérienne. Mais ce qui importe aujourd'hui est de faire grandir la solidarité envers le peuple algérien et pour toutes celles et ceux qui résistent et qui veulent vivre debout malgré les crimes, les menaces et les pressions.

Au delà des partis politiques connus qui regroupent les démocrates et progressistes algériens, c'est tout une société qui résiste. Ce sont des femmes courageuses, des jeunes, des syndicalistes, des intellectuels, des artistes...toute une société civile qui défie quotidiennement la peur. Ils veulent être tout simplement des citoyens dignes de ce nom dans une Algérie républicaine. Ils veulent que le terrorisme et les massacres s'arrêtent. Ils veulent aussi que l'on parle de la vie, de leur vie, car c'est leur résistance et leur espoir. Il faut les écouter et les soutenir.

 


* Collaborateur du comité national du PCF, notamment pour les questions du Proche-Orient et de l'Algérie.

1. Rapport du 18/11/1997

2. El Watan, 3/11/1997

3. Le général Lamari, considéré comme le n°2 du régime, principal chef militaire.

4. Voir notamment le Monde, le Figaro, l'Humanité.

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