|
Economie
Par Yves Dimicoli * |
|
|
|
La crise monétaire et boursière en Asie de l'Est, sa contagion mondiale traduisent le déchaînement des marchés financiers contre l'emploi et la croissance réelle.
De l'urgence de changer toute la construction financière.
La gravité de la crise asiatique est encore assez largement sous-estimée: on se contente d'y voir un phénomène régional aux effets limités pour les pays de l'OCDE. Sa persistance et la rapidité de sa contagion expriment, au contraire, l'exaspération nouvelle des difficultés systémiques avec le déchaînement des marchés financiers contre l'emploi et la croissance réelle. La hausse du dollar, sur lequel nombre de ces pays ont renforcé l'ancrage de leur monnaie nationale pour attirer les capitaux étrangers et exporter toujours plus de marchandises, est à l'origine immédiate du krach. L'industrialisation rapide de certaines zones de cette région, pilotée notamment par de grandes multinationales américaines et japonaises, n'a pas été construite pour répondre aux demandes de développement de tous les Asiatiques. Les capacités importantes qui y ont été développées, dans un but prédominant de rentabilité capitaliste et au prix d'une formidable surexploitation, ont été orientées vers la conquête de parts de marché à l'exportation. Tout au long des années quatre-vingt-dix, sur la base de la promesse des hauts profits engendrés par ce type de croissance rapide et extravertie, ces pays ont reçu une masse importante de capitaux, sous forme de crédits bancaires et d'investissements directs étrangers, bien supérieure au déficit courant. Ce crédit facile a servi à accroître le potentiel productif mais il a encouragé aussi une forte inflation immobilière et boursière avec une débauche de clientélisme et de corruption. L'ensemble est venu se heurter à l'insuffisance de la demande mondiale du fait du chômage massif. La hausse du dollar (et la baisse du yen) a accentué les problèmes de compétitivité et de débouchés. Ces pays se sont engagés dans une très violente concurrence inter-asiatique, qui a pesé d'autant plus sur la demande globale de la région. La croissance jusque là rapide des " pays émergents " d'Asie du Sud-Est s'est trouvée freinée, mettant en lumière la grande fragilité de leurs systèmes bancaires, tandis que leurs monnaies, liées au dollar, ont été vivement attaquées. Aujourd'hui, la Corée du Sud frôle la banqueroute. Le Japon, avec des banques très exposées, risque de tomber à nouveau en récession.
|
|
Cancer financier et guerre économique
Le krach asiatique s'est propagé aux places occidentales. Dans les pays de l'OCDE, les marchés de capitaux ont progressé de façon vertigineuse: la bourse de Wall-Street a crû de 220%, celle de Francfort de 170% et celle de Paris de 95% entre la fin 1991 et la mi 1997. Cette inflation financière n'est pas due seulement à la spéculation. Elle est engendrée par la multiplication des opérations de fusion-acquisition (OPA...) initiées par les grands groupes pour se constituer des réseaux planétaires de domination. Ceux-ci leur permettent de partager de façon monopolisatrice les coûts de recherche-développement dont la croissance devient exponentielle avec la révolution informationnelle. L'année 1996 a enregistré un nouveau record historique. Le montant mondial de ces opérations aurait atteint 1 040 milliards de dollars contre 866 un an plus tôt. Tout cela a stimulé une intense spéculation et l'envolée des produits financiers recherchés par les entreprises pour compenser les charges financières des emprunts. Confrontées à ce cancer financier et à un freinage de leurs débouchés, les entreprises redoublent dans la recherche de gains de productivité contre l'emploi. Cette course à la levée de fonds sur les marchés a fini par susciter une formidable rivalité entre pays, entre zones pour attirer les capitaux et capturer du débouché. Les Etats-Unis usent des privilèges exorbitants du dollar pour faire à la fois de la création monétaire favorable à une croissance réelle de l'emploi et des placements financiers, au détriment du reste du monde. L'Europe occidentale, derrière l'Allemagne, cherche à répliquer en redoublant dans le soutien aux placements financiers avec la marche à la monnaie unique. Alignée sur la monnaie la plus forte (le mark), elle essaye de rivaliser pour attirer les capitaux et les placer. Cela renforce encore la pression contre l'emploi et la croissance réelle, les critères du Traité de Maastricht poussant à réduire les dépenses budgétaires et à restreindre la création monétaire. L'onde de choc n'a pas fini de se propager. Le FMI lui-même a révisé à la baisse ses prévisions de croissance économique mondiale: 3,5% en 1998 contre 4,3% annoncés. En France, Dominique Strauss-Kahn continue d'assurer que la prévision de croissance pour 1998 (3%), qui conditionne la construction budgétaire, sera tenue. Et si la croissance se ralentit ? Y trouvera-t-il des raisons de justifier un nouveau tour de vis budgétaire et une augmentation des prélèvements fiscaux ? Toute l'Europe paraît particulièrement fragilisée, même si elle est moins directement exposée que le Japon. Confrontée à l'impératif d'un taux de change élevé du futur euro pour attirer les capitaux, imposant le maintien de hauts taux d'intérêt, l'Union européenne pourrait subir de plein fouet la pression des exportations asiatiques dopées par des monnaies dépréciées, et celle des exportations américaines confrontées au freinage du débouché en Asie et en Amérique latine. Elle pourrait aussi subir un contrecoup au niveau de ses économies émergentes à l'Est, très exposées à l'onde de choc asiatique.
|
|
Réorienter la construction européenne
La réorientation de la construction européenne est urgente pour répondre aux aspirations à une sécurité commune d'emploi-formation, au lieu de cette précarité galopante qui détruit le " modèle social européen ". Le Sommet extraordinaire sur l'emploi, qui s'est tenu à Luxembourg à la demande de la France, témoigne de la pression formidable de ces aspirations. Mais cela débouche sur des objectifs nouveaux très peu hardis, sans sanction et sans financement, alors que progresse la flexibilité régressive exigée par la perspective de monnaie unique. La construction financière européenne demande donc elle-même à être revisitée. Cette nécessité grandit avec les mouvements sociaux, y compris en Allemagne. C'est vrai en France aussi, où le gouvernement a réaffirmé la promesse des 35 heures sans perte de salaire, avec la création de " centaines de milliers d'emploi ". Cette intention déchaîne le grand patronat financier. Comment tenir les promesses et ne pas capituler, si le crédit demeure rationné pour l'emploi et la croissance réelle, si les charges financières continuent d'asphyxier les petites et moyennes entreprises ? Baisser les charges salariales pour ne pas toucher à la finance conduirait à l'échec. Il est urgent en France de baisser les charges financières qui pèsent contre l'emploi (au lieu des charges sociales), comme y appelait d'ailleurs la déclaration commune PCF-PS du 29 avril dernier. Cela exige une nouvelle mobilisation en coopération du crédit, des banques, des institutions financières. Mais cette baisse, qui doit aller de pair avec une pénalisation des placements financiers, peut aussi être organisée en prenant appui sur le projet, confirmé par le sommet de Luxembourg, d'une intervention nouvelle de la Banque européenne d'investissement en faveur de l'emploi. Il s'agirait alors de réclamer des crédits beaucoup plus importants et à taux d'intérêt très bas pour des montages financiers favorables à l'emploi-formation. Ceux-ci devraient être refinancés par la création monétaire en coopération des banques centrales européennes au lieu de l'appel au marché financier. De telles avancées pourraient être favorisées par une création monétaire commune, avec une monnaie commune européenne articulée aux monnaies nationales, au lieu de la monnaie unique. Elle permettrait des attributions de monnaie aux banques centrales des pays en difficultés, favorisant leurs achats à d'autres pays européens avec des crédits à taux d'intérêt très abaissés dans le cadre de programmes communs de codéveloppement.
|
|
Un nouvel apport de civilisation au monde
Le type de réponse aux événements asiatiques qui tend à prévaloir, sous la pression américaine et du FMI, tire vers un alignement régional sur le dollar pour préserver les intérêts des créanciers au prix de l'austérité sociale et d'un gâchis de liquidités internationales. En même temps, avec le chômage et la précarité explosifs, la croissance réelle très faible en Europe où se prépare, avec l'euro, un affrontement entre places financières, on peut mesurer déjà l'impasse de la tentative de réplique européenne à l'asphyxiante domination américaine. D'affrontements ouverts en trêves précaires entre le dollar et l'euro, le monde entier serait exposé à des périls d'une gravité exceptionnelle pour l'emploi et la paix, tandis que serait tenue écartée de la gestion monétaire mondiale l'écrasante majorité de l'humanité, à commencer par la Chine et l'Inde. La solution ne saurait consister dans l'alternative entre l'alignement sur le dollar ou la guerre contre lui. Coopérer pour un monde de codéveloppement, permettant de partager les coûts et les considérables potentiels de progrès des nouvelles technologies, c'est la seule voie de progrès. Une monnaie commune européenne, avec de nouveaux principes de coopération, de financement, de lutte contre les marchés financiers, et de démocratie offrirait un point d'appui pour maîtriser les mouvements de capitaux, les grands fonds d'investissements et pour stimuler, en coordination, une expansion monétaire et du crédit à l'échelle mondiale, en visant la promotion d'une monnaie commune mondiale, articulée aux monnaies zonales et nationales (1). Cela permettrait de faire reculer la domination du dollar et de toutes les monnaies de puissance, moyennant une très profonde refonte des organisations monétaires et financières internationales. |
|
* Economiste, membre du Comité national du PCF. 1. Paul Boccara, Economie et Politique, octobre 1997.
|