Regards Janvier 1998 - Points de vue

Les parcelles autobiographiques de Claude Simon

Par François Mathieu


Claude Simon est un écrivain rare, qui distille ses oeuvres avec une mûre parcimonie: depuis le Tricheur, publié en 1946, il nous a donné à lire une vingtaine d'ouvrages. En ces temps où l'on pourrait croire que, pour exister, des écrivains ont besoin que la critique parle régulièrement d'eux, Claude Simon instaure un autre mode de contact avec le public: celui de l'invitation à la longue lecture, au retour ou à la découverte de son oeuvre passée ou présente. Rien n'est plus vrai, le concernant, que cette phrase de quatrième de couverture d'un de ses plus beaux romans, publiés il y a trente-sept ans: " L'auteur entreprend moins, dans la Route des Flandres, de raconter une histoire que de décrire l'empreinte laissée par elle dans une mémoire et une sensibilité."

A la différence d'autres " nouveaux romanciers " - puisqu'on n'a pu s'empêcher autrefois de l'associer au groupe du Nouveau Roman -, Claude Simon n'a pas publié de traité théorique (1). En revanche, il a toujours commenté son écriture au gré de ses romans. Résumant sa technique romanesque, il disait dans Histoire (1967): " usure, ciseaux et colle se substitu(ent) à la fastidieuse narration du metteur en scène pour restituer à l'action sa foudroyante discontinuité." Le Jardin des Plantes qu'il vient de publier obéit tout autant à cette " grammaire sans syntaxe ". Claude Simon y place en épigraphe cette phrase de Montaigne: " Aucun ne fait certain dessain de sa vie et n'en délibérons qu'à parcelles.(...) Nous sommes tous de lopins et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque momant faict son jeu ". Et, pour briser définitivement la tentation narrative linéaire à laquelle le lecteur peut vouloir se raccrocher, Claude Simon introduit tout à coup, au bout d'une cinquantaine de pages - après que le lecteur a pataugé parmi des " lopins " qu'il aura peut-être tenté d'organiser - la phrase définitive de Flaubert: " Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le comte seront dupés." Rédigeant ses Essais, Montaigne avait le grand dessein, en se peignant " tout entier, et tout nu ", de mieux comprendre les secrets de l'homme et du monde. Il n'en va pas autrement de Claude Simon.

Du chaos préliminaire, des images confuses, touffues et en apparence arbitraires, émerge un tableau de notre siècle avec Claude Simon pour témoin actif. L'homme est mêlé à l'histoire (la guerre d'Espagne, la défaite française) et donc à la politique. Ce faisant, il se révèle quelque peu, livre de nouveaux " lopins " autobiographiques. L'impassibilité froide du romancier est sans doute impossible, tout aussi impossible que le regard glacé de la caméra au service du cinéaste. Claude Simon cite encore, Dostoïevski cette fois: " Traîner l'intimité de mon âme et une jolie description de mes sentiments sur leur marché littéraire serait à mes yeux une inconvenance et une bassesse." Certes, mais: " Je prévois cependant, non sans déplaisir, qu'il sera probablement impossible d'éviter complètement les descriptions de sentiments et les réflexions (peut-être même vulgaires): tant démoralise l'homme tout travail littéraire, même entrepris uniquement pour soi."

Le Jardin des Plantes est un grand roman que l'on ouvre, que l'on lit par petits morceaux, que l'on relit au hasard, que l'on repose, que l'on rouvrira souvent pour un peu mieux comprendre et l'homme et le monde..

 
Claude Simon, le Jardin des Plantes, éditions de Minuit, 380 p., 145 F

 


1. Je signale cependant la parution récente de Claude Simon 2, l'écriture du féminin masculin, textes réunis par Ralph Sarkonak, Lettres modernes, 240 p., 160 F

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