Regards Janvier 1998 - Invitation

Stanislas Nordey " Le théâtre n'est pas mort. On peut faire un vrai théâtre public qui marche "

Par Sylviane Gresh


Entretien avec Stanislas Nordey*
Voir aussi Un émerveillement appelé Pasolini

Quel a été votre chemin au théâtre, jusqu'à cette responsabilité que vous assumez aujourd'hui à Saint-Denis ?

 
Stanislas Nordey : J'ai vécu, enfant et adolescent dans un milieu artistique, le cinéma et les arts plastiques, mais le théâtre était vraiment une planète inconnue. Je suis " tombé " dedans en toute innocence. Au début, je voulais être acteur pour être une star; je n'avais aucune idée de ce qu'était le théâtre public. J'ai fait le Conservatoire, formidable école pour espérer devenir le plus grand Hamlet du monde. J'y ai rencontré tout ce que je déteste et que je retrouve beaucoup au théâtre aujourd'hui: le mythe de l'excellence, l'ignorance totale de mots comme " banlieue ", " citoyen ", " public ". Heureusement, alors que je traversais une crise importante, trouvant que tout était triste et la politique pourrie, je suis tombé sur les textes de Pasolini. Ce fut pour moi un grand choc et une rencontre déterminante. Je découvrais un théâtre en prise sur le monde, qui le révèle et permet de mieux y vivre. Pasolini assumait l'endroit du scandale et j'ai pensé que c'était une posture que je pouvais adopter dans l'institution: exister en révolte, ce fut une véritable révolution intérieure. J'ai découvert un poète civique. Dans un texte, il raconte comment un jour, écrivant un poème sur un champ de tulipes rouges, il entendit la nouvelle de l'attentat fasciste de Bologne. Il raconte qu'il a compris, à ce moment-là, qu'il ne s'agissait pas d'écrire sur l'attentat lui-même, mais un poème sur le rouge des tulipes qui serait entièrement traversé par les événements du monde. Ce qui me passionne, c'est d'être au croisement du poétique et du politique. Ce jour, je me suis dit que la poésie pouvait changer le monde et j'en ai été radicalement transformé. Je revendique la fronde et l'insolence et je suis convaincu qu'il faut aller jusqu'au bout de certaines convictions. Je veux faire du théâtre pour faire bouger quelque chose dans le monde.

 
Comment avez-vous travaillé à la sortie du Conservatoire ?

 
S. N.: J'ai d'abord eu la chance d'être accueilli par Jean-Claude Fall à Saint-Denis pour créer Bête de style de Pasolini. La veille de la première, alors qu'il ne savait pas du tout si ça allait marcher, il m'a proposé de faire une résidence de deux ans au Théâtre Gérard-Philipe. C'était une formidable preuve de confiance. Je ne connaissais rien à la banlieue, aux gens qui y vivent, à la vie qu'on y mène, à ce qu'un artiste peut y faire. Des gens du théâtre m'ont emmené sur le terrain et j'ai découvert les ateliers, les rencontres avec les milieux associatifs, les milieux de la santé. Cela a complètement transformé ma manière d'être dans le théâtre.

 
Votre adolescence, votre enfance vous avaient-elles préparé à cette rencontre ?

 
S. N.: Jusqu'à 7 ans, j'ai vécu dans le milieu du cinéma, un monde très bourgeois. Mon père était réalisateur, ma mère comédienne. Nous habitions un appartement de huit pièces boulevard Raspail; mon père était plutôt anarchiste de droite... Mais après sept ans, mes parents ont divorcé et, avec ma mère, nous avons habité une pièce de 15 m2, mon beau-père était plasticien; il y a eu des moments très difficiles mais c'était très joyeux. Léo Ferré venait à la maison. C'était très " d'extrême gauche ". En fait, c'était encore plus compliqué parce que ma grand-mère qui m'a beaucoup élevé était giscardienne... En tous cas, je n'ai pas partagé avec ma génération la déception du mitterrandisme. Il y avait dans ma famille une très grande lucidité, dès 1981, sur Mitterrand.

 
Revenons à votre parcours théâtral.

 
S. N.: A Saint-Denis, j'ai découvert la mixité sociale et le métissage. Pour un grand nombre de gens se pose la question de la survie, c'est-à-dire que de la vie s'y crée forcément à tous moments. C'est un lieu extraordinaire pour un théâtre qui est un lieu de résistance de la parole. Mais Jean-Claude Fall cherchait à changer de lieu, et cela devenait moins motivant pour moi. Je suis retourné à un travail de compagnie. J'ai rencontré les sourds de l'IVT et j'ai monté avec eux Vole mon dragon. Ce fut une belle aventure. A ce moment, je reçois un coup de téléphone de Jean-Pierre Vincent. Il avait été mon professeur au Conservatoire, la dernière année. C'est un formidable pédagogue et je l'aimais beaucoup. Il me dit: " Viens à Nanterre comme artiste associé; on patauge; on veut relancer notre désir de théâtre ". Pour moi, il était le directeur mythique du Théâtre national de Strasbourg. Je lui dis " oui ", mais avec ma troupe. Mes modèles étaient Copeau, Mnouchkine. Je tenais à ce geste communautaire. Il a accepté. Je venais à l'école de la beauté, du théâtre public. J'ai trouvé une énorme institution, un outil surdimensionné, y compris pour les gens qui le dirigent. J'avais envie de tout chambouler; je me disais qu'il fallait aller vite, que la flamme d'un homme de théâtre n'était pas éternelle. Jean-Pierre n'était pas dans les mêmes dispositions, nous avions de gros désaccords, y compris politiques. J'ai été au bout des trois ans et j'ai souhaité partir. A Nanterre, Vincent m'a donné la formidable occasion et la grande liberté de regarder de l'intérieur l'institution, une formidable radiographie de l'état des lieux du théâtre public. Ce fut une école extraordinaire, mais, face à un public totalement identifiable, je ne trouvais plus le désir de monter certains textes pour titiller le bourgeois ! J'avais envie de retravailler en " Compagnie " et cela ne me faisait pas peur. C'était au moment des mouvements sociaux de décembre 1995 contre le projet Juppé. Nous allions dans toutes les manifestations avec cinq ou six camarades sous une banderole " Théâtre des Amandiers ". Quand nous passions, les cheminots et les ouvriers de la RATP applaudissaient. Au début, je ne comprenais vraiment pas. C'était un très grand étonnement, une vraie découverte. J'ai été tenté un moment de quitter le théâtre pour travailler dans le milieu associatif. Ce désir m'a repris très fortement avec les sans-papiers de Saint-Bernard. Je ne peux pas repenser à la violence du coup de hache quand les flics sont entrés, à la manière dont ils ont traité les Africains, sans avoir les larmes aux yeux.

 
Mais vous continuez à faire du théâtre et vous êtes directeur du Théâtre Gérard-Philipe...

 
S. N.: Je n'aurais pas accepté la direction de n'importe quel théâtre et je l'avais fait savoir. Quand Jean-Claude Fall m'a dit qu'il allait être nommé ailleurs et que je devais poser ma candidature, j'ai d'abord été très perplexe et puis je me suis dit: cette ville oui, ce Conseil général oui, ce maire, Braouzec, a des positions courageuses qui me plaisent en matière d'immigration, de conception de la culture. J'ai retrouvé alors l'envie de monter des textes, me confronter à Brecht par exemple. Le ministère n'était pas très chaud pour me nommer après avoir entendu mes positions contre les lois Debré. Braouzec s'est battu pour ma candidature. J'ai envie de montrer à Saint-Denis que le théâtre n'est pas mort, que mes propositions pour un vrai théâtre public peuvent marcher. Je me sens une colère, une indignation constructives.

 
Votre projet, dans ses grandes lignes ?

 
S. N.: C'est finalement un projet sage et tristement raisonnable mais qui remet quelques pendules à l'heure. En avril 1997, dès que je suis arrivé, j'ai rencontré personnellement tous les gens qui travaillaient dans le théâtre. J'ai décidé de tous les garder. Je ne voulais pas commencer par ce qui est devenu une habitude: licencier. Puis j'ai rencontré une cinquantaine de metteurs en scène directeurs de compagnie; je leur ai présenté mon projet et leur ai proposé de travailler ici, à l'intérieur de ce projet. Je veux absolument mettre l'accent sur les Compagnies et rompre avec l'habitude qu'ont prise les Centres dramatiques nationaux de s'échanger mutuellement leurs spectacles. Un des axes les plus importants du projet est le développement d'un théâtre de proximité. Je crois vraiment que si les théâtres ne font pas venir les gens qui habitent dans leur ville (à Saint-Denis, 90 000 habitants), ils mourront. Je ne crois pas que le public de Paris va longtemps continuer à venir en banlieue et il me semble que les théâtres ont justement été créés dans la décentralisation pour s'adresser aux publics locaux. Il y a aujourd'hui une démission totale par rapport à cette démarche et c'est un scandale. Je tiens aussi à l'idée de troupe et avec huit de mes compagnons les plus fidèles, nous allons écumer la ville, rencontrer les gens dans les associations, leur présenter notre projet, non pour qu'en échange ils viennent nous voir, mais pour qu'ils nous connaissent, qu'on leur devienne familiers. Conscients d'être un service public, nous avons décidé de présenter des spectacles du 6 janvier au 28 décembre. Avec les 35 heures et une souplesse du temps de travail, c'est tout à fait possible. Nous souhaitons présenter 24 spectacles dans l'année. La durée de leur exploitation pourra être tout à fait variable, de trois jours à deux mois. En tant que metteur en scène, je souhaite partager les " richesses " et ne pas capturer les subventions pour mes seuls spectacles. Enfin, nous voulons des tarifs uniques et bas. Le théâtre est trop cher et nous allons proposer toutes les places à 50 F, 200 F pour 10 spectacles et pour les Dionysiens, 200 F pour les 24 propositions. Nous souhaitons supprimer toutes les invitations. Nous pensons en effet que, pour refonder quelque chose du service public, il faut qu'aller au théâtre soit un geste. Bien sûr, nous souhaitons faciliter la location, créer un accueil qui fasse déjà rêver comme au Théâtre du Soleil chez Ariane Mnouchkine. Nous voulons créer hors les murs du théâtre, faire du théâtre itinérant, en appartement, multiplier les propositions de théâtres aux Dionysiens qui, parfois, habitent au bout de la ville sans moyens de transports collectifs.

 
Comment vous situez-vous dans le débat actuel autour de la refondation du théâtre public et du rôle de l'Etat ?

 
S. N.: Je me sens très en porte à faux. Je trouve le réveil de certains un peu tardif alors qu'ils dirigent des théâtres nationaux. Il me semble qu'il n'y a pas besoin de grandes réflexions collectives pour prendre quelques décisions salutaires: plafonner le salaire d'un acteur à 35 000 francs, par exemple, ou tout simplement veiller à remplir le cahier des charges. Les textes existent. Le temps est à l'action, pas aux colloques, surtout quand ils réunissent surtout ceux qui sont à la tête d'établissements importants, alors que les compagnies ne sont pas vraiment conviées à la réflexion. Il faut mettre à la tête des institutions des gens qui croient en l'avenir et la force du théâtre. S'ils n'y croient pas, il faut qu'ils abandonnent, qu'ils aillent créer en nomades. Ce n'est pas déshonorant ! Les autres ont de toute manière un devoir de transmission. Il ne faut pas que la nomination à la tête d'une grande structure soit un cadeau de fin de carrière. Quant au rôle de l'Etat, j'attends pour ma part un geste politique fort dans le sens d'un vrai pouvoir de gauche, progressiste.

 


* Stanislas Nordey, jeune metteur en scène d'une trentaine d'années, a été nommé en avril 1997 directeur du Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis.Il veut sortir le théâtre du monde clos dans lequel il s'est parfois enfermé ces dernières années et propose pour le T G-P un projet audacieux, largement ouvert sur la ville." Ce n'est plus temps de colloquer, il faut agir et vite, c'est urgent ", déclare-t-il.

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Un émerveillement appelé Pasolini


Stanislas Nordey affirme que ceux qui ne croient plus au rôle citoyen du théâtre et à la nécessité des liens avec de nouveaux publics doivent démissionner de leur fonction de responsables de théâtres subventionnés. A Saint-Denis, il souhaite que " les citoyens qui paient des impôts locaux " soient fiers de leur théâtre et qu'ils ne craignent pas d'y entrer. Il affirme son inscription dans l'histoire du théâtre en se référant à Vilar, mais surtout à Antoine et Copeau. Il est encore bouleversé et émerveillé d'avoir trouvé le sens de sa vie d'artiste, voilà dix ans, en lisant Pasolini.n

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