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Rencontres philosophiques
Par Jean-Paul Jouary |
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De séance en séance, les Rencontres philosophiques initiées par espacesmarx et regards, et les débats intenses qu'elles suscitent dans le public confirment que la réflexion philosophique permet d'aborder sur le fond les problèmes essentiels qui se posent aux peuples.
Nous avions attiré l'attention sur l'intérêt exceptionnel du Pari mélancolique publié cet automne par le philosophe Daniel Bensaïd (Regards, septembre 97). Le 27 novembre dernier, l'auteur en exposait quelques idées fortes, aussitôt mises en discussion jusqu'à ce que l'heure tardive oblige à quitter la salle.
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Une mélancolie active, avec l'énergie d'agir pour une cause incertaine
Daniel Bensaïd commençait par faire sienne la crainte d'Hannah Arendt que " la politique disparaisse du monde " au moment où une politique de réaction engendre des possibilités nouvelles de renouveau. Une figure du politique dessinée à la Renaissance s'efface ainsi, accréditant l'illusion qu'avec la mondialisation du capitalisme rien n'est plus possible aux niveaux nationaux, et que l'accélération du temps et l'éclatement des espaces dépossèdent la citoyenneté de toute prise sur les décisions. Daniel Bensaïd analyse la question de l'immigration (quelle idée de l'étranger ? Quel " dedans " et quel " dehors " ? Quel rapport avec la crise et le statut de citoyen ? etc.), celle du temps (imposer que l'on prenne le temps des débats, lesquels, même perdus, font avancer les mentalités), celle des décisions énergétiques, bioéthiques, artistiques, celle des nécessaires médiations politiques (partis, organisations...), pour aborder enfin celle de " Révolution ": celle-ci suppose une accélération du temps longtemps liée à des croyances et lyrismes catastrophiques. Il résultait de ces analyses l'idée que d'une politique déployée dans l'espace d'" errance " entre l'Etat et la société, et le temps qui " assimile la mémoire et laisse place à l'inédit ": ni Dieu, ni un " sens de l'histoire ", ni des " lois scientifiques " ne garantissent plus les changements radicaux dont l'époque a pourtant besoin. Il faut donc " parier ", sur la base de " tendances réelles " (Marx), " parier de façon mélancolique ", au sens classique d'une " conscience lucide d'un grand écart entre le nécessaire et le possible ". Mélancolie active, souligne Bensaïd, avec l'énergie absolue d'agir pour une cause incertaine. C'est dans cette relativité que militer trouve son absolue nécessité, dans un rapport nouveau au politique.
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La temporalité liée à toute activité citoyenne
Le propre de ces Rencontres philosophiques réside à la fois dans la qualité des exposés et la richesse des discussions. Une foule de questions et interventions: sur la " mélancolie ", la mondialisation, l'" étranger ", le rêve et l'idéal, le rôle de l'économie, le plaisir, l'idée de " défaites enrichissantes ", la temporalité liée à toute activité citoyenne, Baudelaire et Hegel, les " possibles", ou l'idée de " pessimisme actif "... Daniel Bensaïd précise le rapport entre l'urgence et la nécessité de prendre le temps, le plaisir de militer et le refus de la " gonflette ", la mémoire des vaincus et ce qui dans cette mémoire est porteur de victoires, l'universalité de la solidarité de classe et le problème central de la " visée " révolutionnaire, la " nouvelle citoyenneté " et l'exigence de rassembler " toutes les formes de radicalité "... Impossible de rendre compte de toute cette richesse en quelques lignes, qui ne peuvent prétendre qu'alimenter le désir de participer à ces Rencontres philosophiques. Cette quatrième séance s'achevait comme les précédentes sur la problématique de pouvoir... Celle-ci était au centre de la suivante. Le 4 décembre, en effet, le philosophe Henri Maler exposait quelques idées que Michel Foucault a élaborées sur le rapport entre pouvoir et rébellion...
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Michel Foucault et la politique de la philosophie
Henri Maler commençait par rappeler que la " politique de la philosophie " qu'entreprit d'élaborer Michel Foucault, fut plus que méprisée par les marxistes français (communistes compris), et précisait qu'il l'exposerait " de façon a-critique ", pour en souligner la cohérence et la portée. Foucault ne légifère pas: il " diagnostique le présent de ce que nous sommes ", à partir d'une démarche philosophique nourrie d'apports extérieurs, toujours prête à se redéfinir. Foucault ne prophétise pas: il problématise, secoue les évidences, loin d'une certaine tendance marxiste alors dominante, à " prendre en otage le présent pour un avenir promis ". Foucault n'universalise pas, ne prétend à aucune " vérité de tout, sur tout, sur tous, à tous ": il " spécifie ", en rébellion contre une certaine façon de philosopher. Pour Foucault, le point de vue du droit ne conduit pas à comprendre le pouvoir. Celui-ci n'est pas une " substance possédée " mais un " exercice " qui transite entre les personnes en relation. C'est pourquoi on ne comprend les rapports de pouvoir qu'en analysant les résistances au pouvoir, en se plaçant du " point de vue de la rébellion ", en " le saisissant par ses effets et ses extrémités ". Maler rappelle que Foucault s'opposa plus aux schématismes marxistes qu'à Marx lui-même. Foucault dressera ainsi une cartographie des relations de pouvoir, ce qui rend les corps dociles, les disciplines scolaires ou militaires, l'enfermement de la " folie ", l'hygiénisme et la médecine, autant que les massacres et les techniques de gouvernement. Au bout de cet extraordinaire déchiffrement, la certitude qu'on ne peut s'attaquer aux rapports d'exploitation sans s'attaquer aux rapports de pouvoir, et la découverte que tout pouvoir d'Etat repose sur les stratégies de pouvoir à l'oeuvre dans la société. C'est pourquoi pouvoirs et résistances sont multiples et spécifiques. Foucault ne propose rien, sinon des démarches de réformes critiques (à ne pas confondre avec le " réformisme " qui traite les symptômes sans s'en prendre aux causes), une " éthique de la politique " qui ne saurait laisser aucun révolutionnaire indifférent.
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Les " hésitations fécondes " sur l'idée de rupture
Une fois encore s'ensuit un débat foisonnant: et Lénine ? Et l'émancipation ? Quelles priorités ? Quels rapports de forces favorables aux gens ? Quelle " démocratie " ? Quel nouveau type d'intellectuel ? Comment penser la logique de rupture ? Quelle place pour l'universel ? Henri Maler quitte alors son discours a-critique et va plus avant dans les " hésitations fécondes " de Foucault sur l'idée de rupture (à propos de la révolution iranienne qu'il investit de son " journalisme d'idées "). Un universel ? Oui: la liberté, les savoirs et pouvoirs qui en sont constitutifs, sans aucune " nature humaine " préexistante. Une idée de " révolution " ? Oui et non. Maler lit un texte magnifique sur les soulèvements populaires, où Foucault critique une certaine conception des révolutions, qui " acclimate " les soulèvements et invente la " profession de révolutionnaire "." Est-elle si désirable, CETTE révolution ? ", interroge Foucault... N'y a-t-il pas dans ces hésitations et questions de quoi nourrir celles que débattent aujourd'hui tous ceux qui " parient " sur le changement social, le dépassement du capitalisme, avec la résolution sincère de tirer toutes les leçons de notre siècle ? Ces Rencontres philosophiques, toujours inédites et imprévisibles, prouvent une fois encore que le débat politique exige que l'on pose les questions à un niveau théorique suffisant. A suivre... |
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* Stella Baruk, enseignante et chercheuse en pédagogie est l'auteur du Dictionnaire de mathématiques élémentaires aux éditions du Seuil.Elle propose, dans son dernier livre paru, Comptes pour petits et grands aux éditions Magnard (248 p., 69 F), une autre façon de penser et d'enseigner le langage des nombres. ** Sylviane Gasquet, professeur agrégée de mathématiques, est membre du Conseil national des programmes au ministère de l'Education nationale.Elle vient de publier le Mythe des maths, le malentendu des mathématiques scolaires chez Syros (180 p., 85 F).
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