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Les idées de l'an 2000 Par Gérard Streiff |
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Les valeurs de demain émergent aujourd'hui.
Dans le domaine politique aussi.
Echo d'une enquête commanditée par Havas.
On connaît assez bien les grands courants d'opinion qui ont structuré ces dernières années la société française. Schématiquement, on peut distinguer trois grandes séquences. A partir de 1968 et jusqu'au milieu des années soixante-dix, une idéologie libertaire, moderniste et progressiste, parcourt la société. Puis, peu à peu, vont s'imposer les canons du libéralisme, du chacun pour soi, de l'argent-roi. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, s'expriment fortement tout à la fois une insatisfaction massive, une demande de protection, de nouvelles formes de contestation, une revendication humaniste revivifiée. Il ne s'agit pas d'un retour aux années soixante-huitardes ni d'un oubli des années quatre-vingt. C'est une sorte d'assimilation critique de ces périodes, pour tenter de faire du neuf.
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Malaises d'aujourd'hui, peut-être idéologies de demain
Et demain ? Quelles seront les idées dominantes de l'an 2000 ? Soucieux d'anticiper, des universitaires traquent l'idée émergente, des experts décortiquent les malaises d'aujourd'hui qui seront peut-être les idéologies de demain. C'est le cas de l'Observatoire international des tendances sociologiques, intitulé Foreseen, une structure créée par le patron de l'agence Havas, Alain de Pouzilhac, et piloté par Bernard Cathelat, également dirigeant du Centre de communication avancée, le CCA. Cet organisme vient de sortir trois petits ouvrages (1). Ces enquêtes ont des visées tout à la fois mercantiles - il s'agit de cerner le marché du futur -, corporatistes - car on s'y inquiète de la manière de gérer l'entreprise demain - et politiques: " C'est à ce prix que la classe dirigeante actuelle peut rester aux affaires ", avouent les auteurs (2). Il n'est pas interdit cependant d'en tirer quelques enseignements. Ainsi, dans le domaine politique, trois thèmes semblent revenir de manière quasi obsédante: le retour des valeurs, de la valeur humaine au premier chef; le besoin de nouvelles solidarités; l'envie de participer et d'être dirigé autrement. Des aspirations fortes mais habitées aussi de tendances contradictoires, d'où peuvent donc surgir le pire ou le meilleur.
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Volonté de recréer des règles du jeu collectif
Le retour des valeurs ? Il se manifestedans le refus des mega-institutions qui dépossèdent, des diktats technologiques qui écrasent, des tyrannies de l'économie. Dans le refus croissant aussi du chacun-pour-soi. Certains y verront peut-être un alibi pour plaquer un discours moralisateur sur des réalités plus triviales, chercher à moraliser le profit, le libéralisme, voire la supranationalité. Et puis il y a de la religiosité dans l'air. N'empêche, forte est la volonté de recréer des règles du jeu collectif car il y va de l'intérêt personnel, un jeu où chacun adhère volontairement. Exemple: le déroulement de ces journées de circulation alternée, en raison de la pollution, marquées par une sorte de regain de civisme, de volonté revendiquée de vivre ensemble. Besoin de solidarités nouvelles ? Il y a une grande demande de proximité, de nouvelle communauté d'intérêts, de partage. La famille, revue et corrigée, est à la mode. Evidemment, là encore, ces aspirations peuvent nourrir des attitudes contradictoires.Çà et là s'opèrent des glissements progressifs vers la constitution de clans, de tribus, de bandes, de sectes, voire de ghettos. Ces aspirations peuvent aussi s'orienter vers le repli identitaire, le nationalisme, l'intégrisme, le refus de l'autre. Mais cette tendance solidaire peut générer une citoyenneté nouvelle qui fédère des forces dispersées au lieu de les marginaliser, une énergie retrouvée pour le militantisme et des interactivités réelles, une relance des manifestations collectives et des soutiens inédits entre gens différents, comme en décembre 1995 ou lors de toutes les grandes luttes qui se sont déroulées depuis, comme celle des routiers.
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Citoyenneté nouvelle qui fédère des forces dispersées
Diriger autrement ? Personne ne dit qu'il n'y a plus besoin de dirigeants ni ne rejette l'autorité. Tout au contraire, le besoin d'un autre type de dirigeants est fort. C'est aussi une des facettes de la nouvelle citoyenneté. Certes, la crise de légitimité des élites est très profonde. Les hommes politiques sont dans le lot. Mais aussi les technocrates, les patrons, les gens de média, les gourous du show biz. Les citoyens, dans le même temps où ils souhaitent de plus en plus maîtriser leur vie, où ils sont extrêmement pragmatiques, attendent un projet alternatif de société susceptible de rompre avec le désespoir de la crise, une esquisse de nouvelle civilisation. Non des recettes toutes faites ni des certitudes. On n'attend pas du politique qu'il remplace le prêtre ou le philosophe mais qu'il dise quel avenir construire. Et la méthode importe tout autant. L'allergie à l'égard des procédés distants, autoritaristes est grande. Certes, là encore rien n'est joué. Chez nombre de gens, le culte du chef, de l'ordre à tout prix, fait un retour en force. Mais l'avenir est plutôt au dialogue permanent, à de nouveaux rapports de confiance.
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Entre barbarie et humanitude, le choix pour un siècle
Le siècle qui s'annonce sera un siècle de droite " tranche Jacques Julliard dans son dernier livre (3). Plus sagace, Albert Jacquard estime que " le siècle qui commence peut être celui de la barbarie triomphante ou celui de l'humanitude triomphante " (4). Une " humanitude " que la visée communiste entend favoriser, d'autant plus qu'" il ne s'agit pas de faire entrer dans la société des conceptions élaborées en dehors d'elle mais de libérer des aspirations qu'elle contient " (5). |
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1. Bernard Cathelat, l'Impératif moral.Le retour des clans.Quelles élites pour le XXIe siècle ?, Denoël. 2. Extraits de Quelles élites pour le XXIe siècle ? 3. La Faute aux élites, Gallimard, 242 p., 120 F 4. La Légende de demain, Flammarion-Aubier, 250 p., 295 F 5. Robert Hue.Rapport du 13/11/1997 devant le Conseil national du PCF
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