Regards Janvier 1998 - La Cité

Teenagers
L'Amérique, un rêve de pauvres

Par Evelyne Pieiller


Ils mangent au Mac Do du coin des petites horreurs qu'ils engloutissent avec bonheur, en l'accompagnant d'une bonne vieille canette de Coca, la Boisson universelle de la jeunesse. Ils refusent avec une inébranlable fermeté de porter autre chose que des jeans, des Nike ou des Caterpillar, et trouvent du dernier coquet d'arborer un blouson à l'estampille d'une " marque " - ah, la " marque " - de fringues américaines. Quand ils sont particulièrement en forme, ils se saluent à l'aide d'un rituel redoutablement compliqué emprunté aux bandes new-yorkaises. Même les plus allergiques au sport n'ignorent rien de l'existence ô combien dorée de Michael Jordan, même les plus distraits ont repéré les citrouilles de Halloween. C'est agaçant. Evidemment. Notre belle jeunesse semble bien s'américaniser avec un entrain digne d'une meilleure cause, et la mauvaise humeur des plus vieux va croissant. Il faut dire que, par les temps qui courent, ou plutôt qui galopent, on se sent fragiles. Entre l'Europe, son Parlement et son euro, et la " mondialisation " de l'économie, entre la " fatalité " du libéralisme et la complexité de Maastricht, on devient nerveux.Ça se comprend. Alors, tous ces...teen agers qui ont l'air de revendiquer le modèle américain comme le seul qui soit désirable, ce n'est pas fait pour vous arranger vraiment le moral. On en aurait presque le sentiment parfois, entre Batman et Barbie, entre rollers et tags, entre Net et Télé, que la fameuse " exception " française va se dissoudre dans l'American dream. Oh, my God ! C'est bien sûr, comme toujours, un peu plus compliqué.

D'abord, parce que ça fait un bout de temps que l'influence américaine est à l'oeuvre dans notre douce France. A la Libération déjà, pour se contenter de souvenirs encore proches, on a découvert les cigarettes blondes, les bas nylon, le chewing-gum, et la puissance nord-américaine. Le Grand Frère était riche et généreux. Dans la foulée, on a aimé le jazz, la Série noire, les vamps, Hollywood, et puis le rock'n roll, et puis, oui, déjà, les jeans, et les vitamines, et puis Dallas, et le jogging, et le training... Pourtant, pourtant, même si ça fait cinquante ans qu'on est sous influence, on l'est à notre façon. On adopte, mais on adapte.

 
Du rock'n roll au rap en passant par le yé yé

On a adopté par exemple le rock'n roll. Et le folk et la pop et, et, et... Mais, en même temps, on invente le yé yé. Qui n'est pas le yeah yeah made in USA. Il n'y a peut-être pas de quoi se vanter, les tubes des années 60 ne sont pas forcément immortels, il n'empêche. On ne cale pas. Et ce sont les chansonnettes twist de Johnny, de Sylvie, de Sheila, des Chats sauvages et des Chaussettes noires qui permettront à Bashung, aux Rita Mitsouko, à Thiéfaine, de trouver leur place. Bien sûr, il y a d'autres " parrains ", de la " rive gauche " à Gainsbourg, entre autres. Mais, mais le fait qu'ait pu apparaître ce mélange-là, de rythmes rock ou pop, retravaillés pour sonner familièrement, malgré tout, à nos oreilles frenchy, et de mots de notre langue, énervés par des onomatopées, ce fut le contraire d'une " colonisation ": une appropriation.

On pourrait craindre néanmoins qu'aujourd'hui le combat ne soit plus difficile à mener. Or, les " rappers " ont procédé à peu près de la même façon que les twisters. Le rap, au départ, est une sorte de jeu auquel se livraient les Noirs. Un peu compétition. Ils venaient dans la salle des fêtes du quartier éprouver leur capacité à intéresser le public. Sur une tribune de fortune, proche du ring, ils proposaient un texte qu'ils scandaient, modulaient, phrasaient, toujours prêts à l'improvisation, quasiment sans musique, puis sur une musique déjà connue, qui ne servait que de support. Plus tard, la musique fut " bidouillée " sur cassettes, objet d'un montage sauvage, d'une reconstruction ludique. Mais les paroles demeuraient l'essentiel: de l'agit-prop, plus ou moins lyrique, mêlant les influences de l'inspiration gospel, du discours des Black Panthers et le parler ghetto. Si nos cités se sont emparées du rap, c'est parce qu'elles s'y retrouvaient. Enfin, une parole de pauvres, d'exclus du système, une parole de groupe auquel s'identifier. Et le rap français s'est mis à faire entendre la voix des banlieues, des mauvais élèves, des futurs chômeurs, des gars pas trop fréquentables, des oubliés de la course à la réussite, de ceux qui se sentent humiliés, offensés, et fâchés. C'est assez formidable. D'autant que, du coup, se trouve renoué le lien avec une vieille tradition, celle du chant poème politique, entre harangue et ballade, qui, de Jehan Rictus à Bruand entre autres, fut l'une des grandes beautés de la chanson populaire.

Bien sûr, on peut se demander pourquoi diable il faut d'abord s'inspirer du rap américain pour qu'émerge à nouveau ce chant des faubourgs. Ah, c'est une sacrée question. Qu'on peut comparer à celle que soulevait le twist. On peut supposer, tout d'abord, que les futurs rappers et leur énorme public ne trouvaient rien, dans le paysage ambiant, qui puisse leur correspondre. C'est énorme, comme manque, si on veut bien s'y attarder. Enorme... Et que, s'ils se sont retrouvés dans le rap américain, c'est qu'ils ont vu, enfin, des gens qui leur ressemblaient, qui ne cherchaient pas à se faire passer pour ce qu'ils n'étaient pas, mais qui, au contraire, faisaient de leur identité de perdants du système une fierté, et une revendication.

 
Super-tennis, survêtement capuche et blouson

Tout ça, qui est, finalement, parfaitement joyeux, ne semble guère expliquer en revanche pourquoi nos chères têtes blondes et brunes consomment de l'américanité avec autant d'obstination. Bon, la musique, d'accord, mais le reste ? Eh bien le reste, c'est pareil, ou presque. Une précision, d'abord. Le marché audiovisuel européen dans l'économie américaine représente le deuxième poste d'exportation. Impressionnant, is'nt it ? Les téléfilms américains représentent 60% du marché européen. Ce n'est pas mal non plus. Malgré ce qu'on ne peut plus appeler prépondérance, mais bien invasion du marché (et ce n'est pas fini, si rien ne bouge), les deux films qui ont réuni le plus grand nombre de spectateurs à Paris et en région parisienne cette année, ce sont le Cinquième Elément de Luc Besson et la Vérité si je mens ! La vérité si je mens ! est indubitablement et intégralement français. Le Besson, c'est tout de suite plus entortillé. Production américaine, scénario et réalisation française, acteurs américains, anglais, français... Qu'est-ce qui leur a plu, aux jeunes, puisqu'on sait que ce sont eux qui font les gros succès publics ? Ce qui leur a plu, c'est Bruce Willis en sauveur-malgré-lui de l'humanité, sur fond de ritournelles bien de chez nous. Ce qui leur a plu, c'est un héros mal élevé, peu porté à l'obéissance, costaud et grande gueule, fauché comme les blés, et qui devient à son corps défendant, mais le coeur quelque peu palpitant, un preux chevalier, sans pour autant devenir correct. Autrement dit, ce qui leur a plu, c'est de, à nouveau, se retrouver. Eux. Pas en clones d'Américains. Mais non. Ils ne connaissent rien vraiment de l'Amérique. Ils ne reconnaîtraient même pas l'hymne national. Et quand ils parlent, ils continuent à parler français. Mots français, et surtout syntaxe française. Pas toujours irréprochable, c'est sûr, mais ce ne sont pas les seuls. Et si vraiment ils veulent faire les malins, ils parlent verlan. Non, s'ils se retrouvent, c'est pour ce qu'ils sont, tels qu'ils s'imaginent, tels qu'ils le ressentent: les absents de l'Histoire, qui pourtant pourraient contribuer à la faire. Ce n'est pas pour autant qu'on va se laisser aller à une charmante béatitude, oui, on est les meilleurs, on reste intacts, on reste étanches. Parce que, quand ils enfilent leurs Nike, ce qui, en douce, les anime, c'est bien un rêve américain. Ou plus exactement, un rêve " capitaliste ", revu et corrigé par ceux qui n'ont pas de capitaux. Les super-tennis, le survêtement-capuche, le blouson, tous ces regrettables attributs, renvoient à une certaine image de la réussite. La réussite de ceux qui n'ont rien pour " réussir ". Ceux qui ne font pas d'études, qui n'ont pas d'argent, mais qui, par la loi " démocratique " du sport, vont quand même devenir riches et célèbres. C'est, évidemment, la même démarche pour les vedettes de la musique: si Madonna a été si vigoureusement appréciée, c'est parce qu'en affirmant son identité de fille d'immigré, " vulgaire ", mal vue, sans une chance au départ, elle a su devenir un symbole. Non, l'américanisation-dans-les-têtes n'est jamais, jusqu'à présent, qu'une étape, un matériau, un moyen.

 
L'américanisation-dans-les-têtes, rien qu'une étape, un moyen

Ce qui, en revanche, est fortement préoccupant, c'est que cette étape soit si souvent nécessaire. Comme si la culture française s'était si radicalement coupée de ses racines populaires qu'elles ne pouvait plus proposer au peuple des pauvres de s'y rattacher. Donc, on bricole, et on naturalise. De plus en plus. Mais existe une autre " américanisation ", celle qui consiste à affirmer que la politique n'est plus qu'une illusion, que seules importent les lois (les lois ?) de l'économie. Quand la jeunesse semble applaudir l'Amérique, elle applaudit essentiellement les ratés du système qui ont su mettre le système en défaut, et à profit. Espérons que semblablement, on saura déchiffrer et s'approprier ce qui met en crise le système, pour le contredire.n E. P.

Dominique Lecourt, Claude Nicolet, Michelle Perrot, Emile Poulat, Paul Ricoeur, Aux sources de la nation française, La Découverte, 150 p., 79 F

Etienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, La Découverte, 310 p., 75 F

 


* Sénatrice de Paris, Secrétaire du Comité national du Parti communiste français.

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