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Nouvelle
Par Gérard Delteil* |
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Cette nouvelle de Gérard Delteil a été spécialement écrite pour Regards.
Ce matin-là, papa s'est levé de très mauvaise humeur. Il a préparé son café, l'a avalé d'un trait et a filé, sans prononcer une parole. Quand maman l'a embrassé sur le front et lui a souhaité bonne chance, il a seulement hoché la tête d'un air excédé. A vrai dire, cela faisait déjà une quinzaine de jours qu'il était à cran. On le sentait préoccupé, tendu, il n'avait goût à rien. La veille par exemple, quand il m'avait accompagné à la médiathèque pour choisir des livres et des disques, j'avais bien compris qu'il avait la tête ailleurs. On voyait qu'il faisait un effort pour être gentil avec moi mais que ça n'allait pas. Je l'avais entendu parler tout bas à maman, comme s'il craignait que j'entende leur conversation. Je ne comprenais pas ce qui le préoccupait. Il ne voulait pas en parler devant moi. Peut-être pour ne pas me traumatiser. Pourtant, je vais bientôt avoir douze ans et je suis tout de même en âge de comprendre beaucoup de choses. Au collège, dès le programme de l'an dernier, on a commencé à nous faire étudier les grandes catastrophes des temps anciens: les guerres, les famines, les épidémies, la misère, le chômage. On nous a même passé des extraits des actualités télévisées de l'époque. Quand on a montré les familles qui dormaient dans la rue, ma copine Nathalie s'est mise à pleurer. Je peux même vous dire que, sur les dix élèves de ma classe, il y en avait huit qui ne voulaient pas y croire. Et quand on a vu tous ces gens qui travaillaient comme des fous pour fabriquer des choses qui ne servaient à rien, tout le monde a dit que c'était exagéré. Moi la première. Mais le prof a insisté: ça n'était pas de la fiction ! Il nous a expliqué qu'on ne nous montrait pas ça pour nous faire de la peine, mais parce que chacun doit connaître l'histoire de la civilisation humaine, pour ne pas oublier et comprendre par quelles difficultés on est passé. D'ailleurs c'est une matière importante: coefficient quatre aux examens, autant que pour les arts graphiques et la musique ! A la fin du trimestre, il y a une sortie scolaire, on doit nous faire visiter une usine où les ouvrières travaillaient quarante heures à la chaîne et parfois davantage. Paraît que toutes les machines sont d'époque. Ils ont même conservé les appareils qui servaient à contrôler l'arrivée et le départ des employés et toutes les statistiques sur les accidents du travail et les maladies professionnelles. C'est mon grand frère, Jean, qui me l'a raconté. Jean vient d'entrer en terminale. Il s'est déjà coltiné plusieurs fois des visites de ce genre. Paraît que c'est très impressionnant la première fois. Mais, d'après lui, le plus spectaculaire, c'est le musée des transports où on voit tous les voyageurs serrés dans le métro et toutes les voitures arrêtées dans les rues jusqu'à perte de vue. Mais papy prétend que le musée des transports est mal conçu, parce qu'il ne donne pas une véritable idée de la vie quotidienne des gens à l'époque. Son propre père, donc mon arrière grand-père, qui a, paraît-il, connu ça dans sa jeunesse, disait que le plus terrible, c'était ce qu'on leur faisait respirer. Evidemment, au musée, ils n'ont pas pu reconstituer les odeurs et les gaz de l'époque, ça serait trop dangereux pour les visiteurs. Je ne sais plus quel historien avait proposé d'en faire sentir un échantillon dans une pièce spéciale, les spécialistes ont étudié la question et déclaré que c'était techniquement possible mais tout de même risqué, tout le monde a protesté et, finalement, les responsables ont dit que la loi sur la santé publique interdit une expérience de ce genre. Dommage, ça m'aurait amusée. Papy s'est fâché quand j'ai dit ça. Vous savez comment sont les personnes âgées, elles ont toujours tendance à exagérer et à déformer leurs histoires de jeunesse. Je me suis posé des tas de questions. Je sais bien que les adultes se trouvent toujours des occupations qui leur prennent un temps fou. Il y a deux mois, par exemple, pendant les élections mondiales, mes parents passaient des heures en conférence vidéo avec des gens de plein de pays. Je me souviens que maman discutait d'une affaire très compliquée avec une dame du Sri Lanka et un monsieur de Buenos-Aires.ça durait tellement longtemps que je commençais à avoir l'impression qu'ils faisaient partie de la famille: on voyait tout le temps leurs têtes sur l'écran mural du salon. Ils préparaient tous les trois une proposition de loi ou de règlement. D'après ce que j'ai compris, papa n'était pas du tout d'accord avec maman. Lui, il correspondait avec d'autres personnes, dans plein de pays aussi. Finalement, ni papa ni maman n'ont réussi à convaincre suffisamment de gens. Mais ça n'est pas pour ça que papa fait la tête. Sur le coup, il se met quelquefois un peu en colère quand il n'arrive pas à imposer ses idées, mais après, comme il dit, il est sportif. Donc, les discussions sur les élections et les lois, ça prend beaucoup de temps parce que tout le monde veut donner son avis. Et puis il n'y a pas que les mondiales, il y a aussi les régionales et les professionnelles où papa s'est présenté deux fois. Mais même pendant toutes ces périodes-là, il a toujours trouvé le temps pour m'emmener à la médiathèque, à la piscine ou au théâtre... Maman n'est revenue à la maison qu'à seize heures. Elle avait l'air un peu fatiguée. J'ai cru qu'elle allait me gronder parce que j'avais commandé deux repas complets au cuisinier robot et que j'avais presque tout jeté. C'était enregistré sur l'ordinateur et elle allait forcément s'en apercevoir. J'avais aussi laissé des miettes sur la moquette du salon et mes affaires traînaient partout. Eh bien, elle n'a pas fait la moindre réflexion. Elle s'est laissée tomber dans un fauteuil en soupirant.
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- Nous avons travaillé près de quatre heures au labo sans arrêter une seconde.
C'est une expérience qu'on ne pouvait pas interrompre.
Je suis complètement morte.
Puis, elle a ajouté, d'un air gêné :
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- Je sais bien que je ne devrais pas dire ça.
Alors que papa...
Ensuite, elle m'a ordonné de faire mon travail scolaire, sur un ton très sec. Je n'ai donc pas osé lui poser la question. J'ai attendu jusqu'à six heures du soir. Papa n'était toujours pas rentré. Qu'est-ce qu'il pouvait bien faire ? J'ai imaginé des tas de choses, même qu'il avait pu être placé en isolement. Mais je ne vois pas papa commettre un délit et, pour qu'on mette quelqu'un en isolement, il faut vraiment qu'il soit dangereux. Papa est d'un caractère très pacifique. Il ne ferait pas de mal à une mouche. A six heures, n'y tenant plus, j'ai demandé à maman :
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- Tu ne veux pas m'expliquer ce qui est arrivé à Papa ?
Maman m'a regardée en hochant la tête.
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- Il a tiré le mauvais numéro.
Il voulait te l'expliquer lui-même ce soir.
Mais bon...
Elle m'a emmenée dans le bureau de papa. En principe, je n'y rentre jamais. Elle a branché le terminal et j'ai pu lire sur l'écran. C'était une lettre électronique à en-tête du Bureau mondial de l'Organisation du Travail.
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Cher Monsieur,
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Nous avons l'honneur de vous informer que vous avez été désigné par tirage au sort pour une semaine de travail manuel pénible.
Comme vous le savez, les progrès de la technologie n'ont pas encore permis de supprimer totalement le travail manuel indispensable au bon fonctionnement de la société.
Faute de volontaires en nombre suffisant, nous sommes donc contraints de procéder annuellement à ce tirage au sort.
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Cette semaine de travail social se déroulera du premier juin au six juin (inclus).
Les horaires ont été fixées de huit heures à midi et de quatorze heures à dix-huit heures.
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Si vos conditions de santé interdisent le travail pénible, vous pouvez faire appel de cette décision auprès de la commission médicale de votre arrondissement.
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Nous certifions que le tirage au sort a été effectué dans les formes prévues par le décret d'application de la loi du 18 janvier 2093.
Certains que vous aurez à coeur d'accomplir cette tâche socialement indispensable, nous vous prions d'agréer etc.etc.
Le texte complet de la loi de janvier 2093 était affiché en tout petits caractères, en bas de l'écran." Eh, oui ", dit maman. Papa rentra épuisé. Il nous embrassa, maman et moi, et réussit à sourire. Puis il secoua la tête.
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| - Je crois que je tiendrai le coup. Mais tout de même, je n'arrive pas à comprendre comment des gens pouvaient accepter de faire ça toute leur vie. |
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* Ecrivain.A publié La Peau des autres, Denoël, 1997, coll.Sueurs froides, Haute tension, le Fantôme de barrage, Comp'Aact, 1997, Les Huit Dragons de jade, P.Picquier, 1997, Au nord du Rio Balsas, Fleuve Noir, 1996. |