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Afrique du Sud
Par Françoise Py |
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Entretien avec Jeremy Cronin* |
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Développer l'Afrique du Sud, c'est l'ambition de l'ANC, qui tient son Congrès début décembre.
Avec quels moyens, à l'aide de quelles alliances politiques ? Selon quelles stratégies ? Quelques repères.
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Comment se prépare ce congrès de l'ANC ?
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Jeremy Cronin : Les documents officiels, préparatoires du débat réaffirment la nécessité d'une ANC qui, bien que n'étant pas socialiste, est tout de même, avant tout, un mouvement populaire sensible aux problèmes de travailleurs et des plus démunis; d'une ANC comprenant des socialistes, des communistes.
L'ANC dont le pays a besoin aujourd'hui.
Nous venons de vivre un sommet tripartite, présidé par Nelson Mandela, entre les trois organisations de l'Alliance (1), qui a notamment débattu du GEAR (2) au sujet duquel nous ne sommes pas tous d'accord.
Une résolution a été adoptée qui réaffirme le rôle actif, interventionniste de l'Etat dans l'économie et présente un programme politique.
Nous avons aussi décidé de renforcer le COSATU avec des cadres de l'ANC et du Parti, et de renforcer l'ANC avec des cadres du COSATU et du Parti.
C'est donc une alliance organique où le poids de la classe ouvrière doit être conséquent.
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Peut-on distinguer le rôle du SACP dans l'exécutif, c'est-à-dire au gouvernement ?
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J.
C.: Le ministre de la Police, le ministre des Travaux publics, le ministre de l'Industrie, le vice-ministre de la Défense sont...communistes.
Ils sont ministres de l'ANC.
Soixante-trois députés sont membres du SACP, parmi les 220 de l'ANC, sur 400 députés au total (3).
Les problèmes, les défis sont gigantesques.
Ce travail ne peut se faire que dans et avec l'ANC.
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Le COSATU a qualifié le plan macro-économique (GEAR) de " monstre".
Est-ce un plan de restrictions budgétaires ?
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J.
C.: C'est précisément le débat.
Quelle espèce d'animal est-ce ? Ce plan a été créé pour résoudre les problèmes survenus sur les marchés financiers après la chute du rand de 20%, l'année dernière.
La situation est moins problématique sur les marchés financiers qu'il y a une quinzaine de mois.
C'est important parce que c'est ainsi que les forces du capital tentent de déstabiliser un gouvernement progressiste.
En avril 1994, lorsque nous avons remporté les élections, il y avait 2 à 3 semaines de réserves de devises étrangères.
Les investissements étrangers attirés par les taux d'intérêts très élevés sont revenus.
Pas dans la production, mais à la Bourse.
C'est mieux que rien, nos réserves sont moins faibles qu'auparavant.
Le déficit budgétaire n'est pas énorme: 4% (5,2% l'année dernière).
Le coût de la dette, lui, est trop lourd: 20% de notre revenu ! C'est à ça que doit répondre le plan.
Un programme de discipline fiscale assez ferme.
La gauche ne doit pas être indisciplinée.
Nous avons des atouts publics à utiliser de façon efficace et rigoureuse.
Pas de populisme économique ingérable à moyen terme.
Mais cette discipline ne doit pas empêcher de commencer ce grand mais coûteux processus de développement industriel.
C'est la clé de tout développement aujourd'hui, surtout dans les pays du tiers monde.
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Vous suggériez que ce plan macro-économique avait d'autres ambitions ?
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J.
C.: Il évoque le marché du travail, parle d'accord social, comporte une série d'idées, de programmes, de suggestions qui ne sont pas d'ordre macro-économique, ni monétaire.
La rigueur vis à vis du déficit budgétaire ne nous empêche pas de veiller à ce que le plan macro-économique ne remplace le développement.
Le danger existe.
Ce plan gouvernemental fut présenté au Parlement en juin 1996 comme non négociable.
Ce n'était pas acceptable.
Nous l'avons dit, le COSATU l'a dit, beaucoup de membres de l'ANC l'ont dit.
Il y eut résistance entre le mouvement et le gouvernement.
Nelson Mandela a lui-même dit qu'" il n'y a pas une politique écrite pour toujours ".
Mais il faut qu'il y ait discussion.
Le gouvernement n'a pas renoncé, mais il y a accord pour que l'on en débatte.
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Donc, le plan peut être remis en cause ?
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J.
C.: Oui, Mandela l'a dit au Congrès du COSATU.
C'est symbolique.
C'est très important que l'Alliance ne soit pas fixée sur la macro-économie.
C'est le libéralisme qui en fait sa religion.
Il faut ajuster un plan macro-économique à une politique et non l'inverse.
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Vous dites: priorité au développement.
Cela passe-t-il par des restructurations ?
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J.
C.: Tout un programme de restructurations, des atouts publics comme l'électricité, dont il a fallu changer les objectifs pour s'adapter à de nouveaux défis (4), à de nouvelles méthodes.
Autre exemple, les télécommunications, Telekom.
Comment faire accéder la majorité de la population aux téléphones ? Les capacités financières et surtout technologiques de la compagnie publique sont très limitées.
D'où la nécessité de trouver des partenaires internationaux.
Pour l'apport d'investissements, de technologies, de formation.
Le gouvernement et les syndicats de ce secteur ont conclu un accord: 30% de la compagnie à des compagnies malaisiennes et nord-américaines, 70% au domaine public et national.
Pour nous, le défi, c'est de s'assurer que la télécommunication devienne un bien pour tous.
Sans la technologie, c'est impossible.
Le processus a été démocratique.
Nous ne devons pas être poussés par une croyance idéologique: les privatisations, ce serait meilleur en soi, ou mauvais.
Chaque industrie doit être examinée sans a priori idéologique.
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Comment vous assurer la maîtrise durable de cette politique de développement ?
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J.
C.: Le gouvernement doit intervenir avec le budget, l'appareil d'Etat et une politique publique.
Garder un secteur public fort et dynamique.
Le sous-développpement est grand, les ressources limitées.
Mobilisation de la population, des forces populaires, mais aussi des secteurs privés est indispensable.
C'est notre stratégie de croissance et de développement qui doit diriger et non le marché et la recherche du profit.
Nous voulons pousser le marché et le changer aussi - par exemple développer la législation du travail - et travailler avec le secteur privé.
Ce n'est pas facile.
C'est la lutte des classes.
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Comment agir sur un terrain capitaliste, dans un monde dominé par le capitalisme ? Comment ouvrir des perspectives socialistes qui n'attendent pas un autre moment, une autre révolution...un autre peuple ? Les communistes d'Afrique du Sud sont dans une situation inédite et sans doute inattendue...
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J.
C.: 1990, nous sortons de quarante ans de clandestinité.1994, le peuple nous choisit, avec l'ANC, pour conduire les affaires du pays.
Dans la même période, s'effondre à l'Est la tradition avec laquelle nous étions liés.
C'est paradoxal et difficile.
Nous avons, après les élections, une popularité comparable à celle du Parti communiste français après la libération de la France.
En 1990, nous avons dû nous atteler à construire une ANC forte dans la clandestinité, mais peu organisée et sans aucune expérience ni gouvernementale, ni même électorale.
Durant trente ans, tous les efforts du SACP, toute sa vie, ses militants ont concouru à bâtir l'ANC.
Cette tradition continue.
En Afrique du Sud, impossible d'être communiste sans prendre la question nationale très au sérieux.
Les succès de notre politique, nous les aurons avec l'ANC.n
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| Propos recueillis à Johannesburg, lors des voyages organisés par Regards en Afrique du Sud. |
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* Secrétaire général adjoint du Parti communiste d'Afrique du Sud SACP. 1. ANC (African National Congress).COSATU (principale organisation syndicale).SACP (South African Communist Party). 2. GEAR (Growth, Employment and Redistribution), plan pour une macro-économie présenté par le gouvernement d'Afrique du Sud en juin 1996 3. Les députés communistes, membres de l'ANC, se présentent sous l'étiquette ANC.Il n'y a pas de listes du SACP. 4. Un million d'habitations ont été électrifiées en trois ans.
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