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Communisme
Par Françoise Amossé |
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Débat entre Nicolas Werth*, Marc Ferro** et Frédérick Genevée*** |
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Peut-on avoir une approche a-historique d'une époque où la répression devient un mode de fonctionnement répondant à sa propre logique ? Peut-on identifier les régimes à leurs crimes ? Quelques questions que se posent les participants à ce débat autour du Livre noir sur le communisme paru chez Robert Laffont.
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Quatre-vingt-cinq millions de morts attribués au communisme dans le monde: le principe de comptabilité des crimes a produit un effet impressionnant dans l'opinion.
Quelle validité accordez-vous à ce type d'annonce ?
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Nicolas Werth : Je n'ai, à aucun endroit, dans les chapitres que j'ai rédigés, livré un chiffre global.
J'ai listé un certain nombre de catégories de mortalités, de morts, d'exécutés parce que je souhaitais éviter un chiffre d'annonce spectaculaire.
Nous disposons à l'heure actuelle d'approximations beaucoup plus proches qu'il y a dix ou quinze ans.
Mais ainsi qu'il en ressort de discussions que j'ai eues avec le démographe Alain Blum, une surmortalité existe, par exemple, en 1921-1922, due à la famine - cinq millions de morts.
On ignore encore quel pourcentage de personnes sont mortes de faim, d'autres du typhus.
La politique de réquisition menée depuis des années provoquant la diminution pour les paysans de leurs emblavures est sans aucun doute responsable de cette situation.
Mais, auparavant, en 1891, les populations paysannes, dans ces mêmes régions, ont connu des famines et une mortalité avoisinant les 500 000 à 600 000 morts.
Peut-on historiquement placer ces événements exactement sur le même plan que les morts des deux années de la grande terreur ou celles des déportés abandonnés dans les " villages spéciaux " du goulag ? Je ne le pense pas.
Les estimations que j'indique peuvent être interprétées par le lecteur qui peut les additionner mais chacune relève de catégories différentes.
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Marc Ferro : Les faits ont frappé l'opinion pour plusieurs raisons.
La première tient sans aucun doute à ce que le Parti communiste français et d'autres ont nié jusqu'à l'existence même de camps en URSS.
C'est en 1976, pour la première fois, que Georges Marchais a reconnu leur existence sans aller toutefois jusqu'à en dénoncer le caractère criminel.
L'occasion en a été un petit film produit en contrebande, montré à la télévision et dont on ne pouvait nier l'authenticité.
Jusque là, le Parti communiste avait fait amende honorable sur Prague, mais niait l'existence de camps.
Cette dénégation a duré trop longtemps pour ne pas susciter ce choc en retour.
En ce qui concerne les chiffres - et je fais confiance aux travaux de Nicolas Werth -, il convient en effet d'opérer la distinction dont il parle.
Mais identifier le communisme à des crimes me paraît une mystification que je veux lever et je le fais avec d'autant plus de tranquillité d'âme que, non seulement je n'ai jamais été communiste mais encore, je n'ai aucune appartenance ancienne à me "reprocher" éventuellement.
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Autre effet frappant, la tentative de parallèle entre communisme et nazisme...
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Marc Ferro : On pourrait aussi bien identifier la démocratie américaine à l'extermination de 80% des Indiens, le libéralisme anglais à celle des aborigènes d'Australie, etc.
Identifier les régimes à leurs crimes est abusif, c'est vrai pour l'URSS, encore plus vrai pour l'idéal communiste, même si tel est l'objectif avéré d'un certain nombre d'écrits, de ceux de François Furet à ceux de Stéphane Courtois.
Il convient de rappeler que les nazis se sont toujours identifiés au régime.
Ils ne l'ont jamais remis en cause.
Aucun d'entre eux n'a condamné le génocide des juifs et les cruautés commises.
Les communistes d'URSS, eux, ont critiqué leur propre régime, ne l'identifiant pas, de cette manière, au communisme.
Plusieurs remises en cause violentes ont d'ailleurs eu lieu, parmi les plus connues, citons celle de Khrouchtchev, de Dubcek jusqu'à celle de Gorbatchev.
Il faudrait encore ajouter que des communistes ont quitté leur parti en signe de contestation.
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Frédérick Genevée : Il y a effectivement une approche a-historique à éviter.
D'un côté, il me semble possible de convenir que des régimes se réclamant du communisme ont pu commettre des crimes contre l'humanité.
De l'autre, il apparaît, par exemple, que c'est un pays communiste, le Vietnam, qui a mis à bas le régime de Pol Pot.
Le point de vue de l'histoire doit prévaloir dans nos analyses.
De la même façon, partir d'une définition juridique comme celle de " crimes contre l'humanité " ne peut se substituer à une démarche inverse basée sur la recherche historique dont l'aboutissement permettra de qualifier la nature d'un régime.
Quant à la globalisation des chiffres, elle amène Stéphane Courtois à imputer au nazisme 25 millions de morts alors que le bilan de la Seconde Guerre mondiale est d'au moins 50 millions.
Cette démarche n'a donc aucun intérêt scientifique.
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La prise de pouvoir en 1917 par Lénine et les bolcheviks, l'instrumentalisation que l'on connaît maintenant de la violence par l'Etat naissant, intervient alors que se termine la très meurtrière Première Guerre mondiale.
La période, dans la Russie d'alors, n'est pas non plus exempte de violences.
Ne convient-il pas, de ce point de vue, d'examiner le contexte social et politique pour mieux comprendre " comment ce qui s'est passé a pu se passer " ?
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Nicolas Werth : Il est vrai qu'à partir de 1902 et jusqu'en 1933, le début du siècle est marqué par de grandes guerres paysannes.
Octobre 1917 est certes une coupure fondamentale mais, dans un contexte plus vaste, celui de la Première Guerre mondiale.
Au printemps 1917, le rejet, la négation de toute sorte d'autorité de l'Etat voit naître une sorte d'utopie paysanne contre la ville, contre l'autorité venue d'en haut pour vivre ce vieux rêve, partager les terres.
Les travaux récents montrent qu'entre 1917 et 1922, alors qu'on a toujours parlé de la guerre civile entre les Rouges et les Blancs, apparaît une autre dimension, l'affrontement entre les Rouges et les Verts, entre la ville et la campagne, entre les bolcheviks qui sont des gens de la ville pour l'essentiel et cet océan paysan.
Après une sorte de trêve, la guerre contre la paysannerie reprend en 1928 jusqu'en 1933.
Nous ne possédons pas encore suffisamment d'éléments pour savoir exactement qui étaient ceux qui réprimaient les paysans.
Les rapports des Tchéka font état d'une violence et d'une barbarie inouïes dans l'écrasement des rébellions paysannes, mais aussi des communistes eux-mêmes.
Tous ces paysans étaient pour la plupart armés, puisqu'ils revenaient de l'armée.
Les affrontements des années 1917-1922 n'étaient pas de la même nature que ceux qui ont eu lieu plus tard, en 1929-1932, dans la mesure où la population n'avait plus d'armes, ne résistait plus.
Mais c'est dans cette première période que s'est forgée cette répression anti-paysanne et anti-populaire.
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Marc Ferro : Des violences et des morts, il y en avait déjà eu en 1905.
L'accumulation, chez ces paysans, de la haine de tout ce qui les opprime aboutit à des explosions sanguinaires.
Dans un texte, Rosanov-Varvarin écrit que les révolutionnaires de 1905, qui sont en général des petits bourgeois de la ville, applaudissaient au spectacle.
Cependant, lorsqu'ils ont voulu reprendre leurs beaux pardessus et rentrer à la maison, leurs pelisses avaient disparu et les maisons étaient en flammes...
Le discours révolutionnaire est une chose, la réalité paysanne en est une autre.
En 1917, les révoltes paysannes ont eu lieu bien avant les décrets sur la terre.
Dans l'armée, les violences ont lieu bien avant que les mots d'ordre bolcheviques ne soient connus.
La bolchevisation de l'histoire par les bolcheviks et les communistes a eu pour effet de créditer Lénine et les bolcheviks de toutes les violences qui se sont produites plus tard.
Mais cette bolchevisation de l'histoire trouve son explication dans la légitimation que recherchait le pouvoir.
Il fallait assumer pour apparaître légitimé puisqu'il ne faut pas oublier que les bolcheviks n'étaient que relativement majoritaires en 1917.
Lénine va condamner ceux qui condamnent les violences, dont les bolcheviks ne sont pas forcément responsables, et va encourager ce jeu, stigmatisant par exemple un Zinoviev effrayé par la tournure que prennent les événements.
On aurait naguère parlé de dialectique (rires) entre la violence qu'on instrumentalise et la légitimation de cette violence.
C'est seulement à partir des années 30 que le pouvoir va exercer seul, " d'en haut ", la violence que l'on connaît; alors que, jusque là, une sorte de " partage " fait loi.
Mais le léninisme, à l'intérieur de la doctrine bolchevique, implique une certaine violence d'Etat.
Certaines pratiques de l'époque stalinienne découlent de l'application de la doctrine et vont modeler l'image du rôle que se font les communistes dans l'histoire.
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Frédérick Genevée : Le rôle de la Première Guerre mondiale sur les événements de 1917 mérite qu'on s'y arrête un instant.
Il y a indiscutablement des éléments de causes à effets entre la guerre mondiale, Octobre 1917 et la nature du régime soviétique dans la mesure où elle crée une légitimation de la violence.
Dans le Passé d'une illusion, François Furet prétend qu'il n'y a pas de cause à la Première Guerre mondiale parce que les historiens n'arrivent pas à se mettre d'accord.
Or, l'Etat russe porte une grande responsabilité dans le déclenchement de la guerre.
Le léninisme, qu'il faut distinguer du bolchevisme, se trouve à la conjonction de la continuité russe et de cet événement qu'est la Première Guerre mondiale.
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Marc Ferro : Il est clair que la Première Guerre mondiale a sécrété des violences d'un nouveau type qui se sont appelées " fascisme " et " nazisme ", d'un côté, et " communisme ", de l'autre.
C'est un des paramètres communs à tous les pays.
J'ai trouvé dans cette guerre un des foyers de ces violences inédites qui ne sont pas inhérentes aux régimes seuls.
Parce que si le marxisme préexistait à la guerre de 1914-1918, il restait au rang de discours.
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Le léninisme a eu un rôle structurant dans la vie des partis communistes et des sociétés qui se réclamaient du communisme.
Quel apport lui conférez-vous ?
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Nicolas Werth : Il y a eu un rôle politique très spécifique de Lénine dans la théorie de la prise du pouvoir, qui s'opposait à d'autres, proposant d'autres voies.
Il a occupé un rôle central dans la manière dont il voyait l'instauration du communisme de guerre.
Enfin, même si la tâche était dévolue à Djerzinski, c'est lui qui a imaginé cette police politique.
Tous les éléments d'appréciation à ce sujet ne sont pas encore très clairs.
Le premier texte de constitution de la Tchéka, par exemple, ne donnait pas à celle-ci beaucoup de pouvoirs.
Il n'était pas facile d'expliquer qu'un Etat naissant pouvait avoir une telle police.
Les textes officiels n'ont jamais été fournis, tout s'est passé plus ou moins " sous le manteau ".
Comme l'a dit Djerzinski lui-même, "c'est la vie même qui dicte l'activité de la Tchéka".
L'instrumentalisation de la violence n'a cessé de prendre de l'ampleur pendant la guerre civile et la Tchéka est bientôt devenue une armée dans l'armée.
Des courants continuaient à exprimer leur opposition, sa dissolution a été plusieurs fois évoquée par des bolcheviks et des socialistes-révolutionnaires de gauche.
L'ampleur de la répression effrayait de même que l'entrée dans l'organisation de gens peu respectables.
Mais le procédé et sa finalité ont été pérennisés.
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Il y a la Tchéka, Lénine, mais, Marc Ferro, vous insistez aussi sur le fait que la société " d'en bas " a participé à la terreur et que tout ce qui s'est passé a indéniablement reposé sur les forces sociales.
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Marc Ferro : Les forces sociales étaient actives.
Elles ont eu plusieurs comportements.
Pour les unes, il fallait faire disparaître ceux qui avaient opprimé la société: les grands propriétaires terriens, l'ancienne police, les fonctionnaires.
D'autres souhaitaient s'engager pour que les choses aillent mieux plus tard, c'était le cas de Boukharine, Kameniev, etc.
Ils militaient pour une société plus juste, l'objectif originel de la révolution, et se trouvaient en désaccord avec les premiers.
La troisième catégorie réunit les militants révolutionnaires qui ont certaine vision de l'histoire, les penseurs.
Ils risquaient de tomber sur un écueil: que la doctrine prenne le pas sur les conditions sociales de développement.
Or, Lénine appartient à cette catégorie.
Il a une vision scientiste de l'histoire.
Elle lui fait considérer le dirigeant, le parti comme des médecins qui guérissent une société malade, contraints de temps en temps à opérer de façon chirurgicale.
Cette façon de penser conduit à prendre des décisions telles que la suppression d'une classe sociale, l'exécution de tels groupes.
La pensée exclusivement scientifique explique que Lénine ait été foncièrement antidémocrate.
Cette vision ne laisse aucune alternative.
Lénine estime que l'analyse scientifique aboutit à des conclusions, à la suite desquelles il faut " opérer ".
D'où l'aisance avec laquelle on supprime, on déporte, etc.
Ceux qui s'opposent à cette thérapeutique relèvent de la folie, de l'hérésie.
Ils seront parqués dans des asiles, à l'époque de Staline.
Le parti a en effet " toujours raison ", puisqu'il incarne l'histoire, la science...
Aujourd'hui, on en rit.
Le Parti communiste français a eu cette attitude pendant longtemps.
Je peux en témoigner personnellement pour les années cinquante.
Sur n'importe quel événement, il paraissait incongru d'avoir une opinion " tant que le parti n'avait pas délibéré ".
En URSS, il a fallu attendre la Perestroïka pour qu'un communiste puisse publiquement parler en son nom personnel et dise: " je pense que..."
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| Frédérick Genevée : Octobre 1917, de par l'initiative de Lénine, est l'épisode phare d'une réelle dynamique révolutionnaire qui réclame la terre aux paysans, le pouvoir aux soviets, ou encore la paix immédiate, même si certaines ne figuraient pas dans le programme du parti. La répression du mouvement ouvrier n'est pas non plus une vue de l'esprit, comme en atteste la Commune de Paris ou la répression antibolchevique de juillet 1917. De plus, les bolcheviks, au moins jusqu'en 1923, ont pensé leurs décisions dans la perspective d'une révolution mondiale. Ces facteurs doivent être rappelés pour comprendre leur attitude. Cela dit, je partage l'opinion que Lénine a une responsabilité centrale dans l'instrumentalisation de la violence révolutionnaire. Notamment parce qu'avec le léninisme domine la conception d'un parti qui se pense comme extérieur à la société. J'ai aussi le sentiment que, jusqu'à la période stalinienne, rien n'était joué. Les critiques de Lénine sur le communisme de guerre ou la bureaucratisation ont été réelles. La période de la NEP atteste aussi d'une grande capacité d'innovation. Avec la phase stalinienne, le point de non-retour est atteint. La répression devient alors un mode de fonctionnement répondant à sa propre logique. |
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* Nicolas Werth chargé de recherches au CNRS.A publié: Etre communiste en URSS sous Staline, Gallimard,1981; la Vie quotidienne des paysans russes de la Révolution à la Collectivisation, Hachette, 1984; Histoire de l'URSS, de l'Empire russe à la CEI, PUF, 1992; Rapports secrets soviétiques.La société russe dans les rapports confidentiels 1921-1991 (avec Gaël Moullec), Gallimard, 1995. ** Marc Ferro Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, codirecteur des Annales.A publié notamment: la Révolution de 1917, Albin Michel, 1997; Naissance et effondrement du régime communiste en Russie, Livre de Poche, 1997; Histoire des colonisations, des conquêtes aux indépendances (XIIIe-XXe siècle), le Seuil, 1996; l'Internationale, histoire d'un chant, Noesis, 1996. ***Frédérick Genevée Agrégé d'histoire et rédacteur en chef des Cahiers d'Histoire.
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