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Une bataille en chair et en esprit Par François Mathieu |
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Dans un entretien recueilli au lendemain de la remise du prix Goncourt (1), Patrick Rambaud, déjà lauréat la semaine précédente du prix de l'Académie française, dit de son roman, la Bataille (2): " C'est un reportage en 1809, avec une recherche de témoins.
Je vais voir et je raconte..." Nul doute possible, ce polygraphe, romancier mais aussi auteur notamment de parodies, de sketches dits par l'humoriste Bernard Haller, de scénarios pour Jean-Pierre Mocky, d'un spectacle monté par Jérôme Savary et de parodies, sait raconter.
Au grand plaisir du lecteur.
Le sujet de son roman, Patrick Rambaud l'a trouvé dans une lettre de Balzac à Mme Hanska: " Là, j'entreprends de vous initier à toutes les horreurs, à toutes les beautés d'un champ de bataille; ma bataille, c'est Essling, Essling avec toutes ses conséquences ". Le projet de Balzac était précis: sa Bataille eût été écrite, comme si lui-même y avait assisté. Le projet souvent répété ne verra jamais le jour, c'est que, sans doute, Balzac, trop napoléonien, ne put jamais se résoudre à peindre la scène de boucherie des 21 et 22 mai 1809 qui se solde par la mort de 27 000 Autrichiens et de 16 000 Français et qui, surtout, marque le début, cinq semaines avant Wagram, de la défaite napoléonienne. Patrick Rambaud a donc repris l'ambitieux projet de Balzac et l'a mené à bien dans un récit captivant qui n'exclut pas une distanciation critique, et selon une technique qui doit grandement à la règle classique des trois unités. Essling est à portée de longue vue de Vienne. Les deux témoins principaux, le peintre, colonel et homme de liaison, Louis-François Lejeune, et Henri Beyle, le futur Stendhal, alors sous-commissaire à l'intendance, assistent de près ou de loin à la bataille qui durera tout juste trente heures. Vienne est occupée, la soldatesque française s'y livre au pillage avec le même naturel que pendant les répits que laissent les combats. Pendant ce temps, à travers le Danube, gros des eaux du début du printemps, les hommes du génie construisent à la hâte un pont voulu par Napoléon pour livrer sa bataille. Puis les hommes se battent à distance de portée de fusil, au corps à corps. Cette bataille, Patrick Rambaud l'a peinte avec maîtrise, sans concession, avec l'honnêteté d'un historien (il joint d'ailleurs en fin de livre la longue liste des ouvrages qu'il a consultés). Mais en rester là n'eût été que rédiger un récit historique. Etre romancier, c'est faire vivre (ou mourir) des hommes sous les yeux du lecteur, et Patrick Rambaud l'est: sous sa plume, l'événement a pris chair et esprit. Essling est la dernière bataille où les maréchaux se battent à la tête de leurs hommes. Les uns comme les autres sont essentiellement fatigués d'être loin de chez eux, fatigués de l'incertitude d'être encore en vie le lendemain. Ils sont égaux devant la mort, tel le maréchal Lannes qui meurt dans un nuage de puanteur dû à sa propre décomposition. Transformés en fauves, ils aspirent à la quiétude de leur château ou de leur ferme en France. Mais même au plus cruel du combat, la plupart d'entre eux garde leur fond d'humanité. Le docteur Percy, dont les aides n'ont que vingt secondes pour couper un bras, une jambe, n'oublie pas de donner des conseils et souligne qu'il a aujourd'hui horreur de ce qu'il est obligé de faire ou d'ordonner. Patrick Rambaud le suggère: ces hommes ne sont pas naturellement cruels et insensibles, ce sont les circonstances qui les font faire ce qu'ils font... Quant à Napoléon, qui n'a rien du portrait hagiographique des planches d'images d'Epinal ou des encensements de certains historiens, Patrick Rambaud lui fait dire au coeur du roman: " Ils me détestent tous ! [...] Si je perds, ces canailles vont me trahir. Ils seraient même capables de me tuer.[...] Ils me détestent et je n'aime personne.[...] Je sais qu'une force me pousse et que rien ne peut l'empêcher. Je dois avancer malgré moi et contre eux." Un bon moment assurément.n F. M. |
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1. " Patrick Rambaud: le roman ne démontre pas, il montre ", dans l'entretien réalisé par Jean-Claude Lebrun, l'Humanité du 12 novembre 1997. 2. Patrick Rambaud, la Bataille, éditions Grasset, 302 p., 108 F.
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