Regards Décembre 1997 - Invitation

Rachid Boudjedra " Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs "

Par Amar Abdelkrim et Nina Hayat*


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Rachid Boudjedra vit traqué. Condamné à mort par une fatwa intégriste, il se cache, se déguise, s'arme. Et pourtant il résume son dernier livre, la Vie à l'endroit, par le mot espoir. C'est un roman de la peur, un roman de la mort, un roman de la résistance, un roman de la vie où l'auteur se livre à l'exercice périlleux d'être à la fois l'acteur et le spectateur de sa propre histoire. Et l'on comprend assez vite que le personnage principal du roman, Rac, c'est un peu lui-même et son double, habité par la peur de la mort et la narguant tout à la fois.

 
La Vie à l'endroit s'ouvre sur une nuit de carnaval assez particulière. Ni strass, ni paillettes. Ce n'est pas le Brésil, c'est l'Algérie. Dans cette ambiance de fête populaire, on fait la connaissance de Yamaha.

" Yamaha a vraiment existé. Il était connu de tous les Algériens. Yamaha, c'est le surnom donné à la mascotte d'un club de football du quartier populaire de Belcourt. En mai 1995, le C. R. Belcourt a gagné la coupe d'Algérie. La liesse dans Alger, malgré le couvre-feu, animée par Yamaha fut totale. A compter de cette nuit là, le couvre-feu a définitivement été levé." Le roman met en scène trois personnages majeurs: Yamaha, cet enfant de Belcourt, Rac (Rachid, l'auteur) et un personnage féminin, Flo, la compagne, la soeur, l'amie, la mère, l'amante. Trois lieux, trois dates émergent. Alger, le 25 mai 1995, Constantine, le 26 juin 1995 et Annaba le 26 juillet 1995.

" Ces trois lieux sont ceux de l'enfance du narrateur. Ils sont aussi, aujourd'hui, trois lieux d'errance, parce que le personnage, Rac, est contraint d'aller de ville en ville en se déguisant pour ne pas être assassiné. En même temps, l'assassinat de Yamaha par les intégristes, en 1995, pour avoir dirigé cette liesse populaire, quand les intégristes sont opposés à toute forme de joie, de bonheur de vivre, renvoie à l'assassinat de son frère, à Paris, en 1956, par les forces françaises, parce qu'il était un militant du FLN. On se rend compte, avec ces trois repères, que l'Algérie n'a connu, depuis toutes ces années, que la guerre, la violence, et qu'on n'en a pas fini avec la guerre d'Algérie."

 
La Vie à l'endroit renvoie aussi à un autre match, une autre date évoquée dans le Vainqueur de coupe, un roman de Rachid Boudjedra, publié en 1981. Là encore, en pleine guerre d'Algérie, un match de foot est ponctué par un assassinat.

" Ces deux dates sont réelles. Le match entre Angers et Toulouse, finale de la coupe de France, a vraiment eu lieu le 26 mai 1956, comme la coupe d'Algérie, entre le C. R. Belcourt et l'Olympique de Médéa a vraiment eu lieu, le 26 mai 1995. C'est l'histoire réelle qui installe la trame narrative romanesque. Je n'ai fait que redécouvrir ces coïncidences, en écrivant, et non pas avant. J'avais complètement oublié le 26 mai 1956, date de ce match au cours duquel un bachagha a été abattu par un terroriste algérien, comme on disait à l'époque."

 
Le Vainqueur de coupe, et la Vie à l'endroit. Cet aller-retour entre les deux ouvrages, entre l'Algérie d'aujourd'hui, confrontée à la barbarie intégriste, et celle d'hier, plongée dans le drame de la guerre, n'est ni fortuit, ni gratuit.

" Je le fais toujours dans mes livres. J'ai repris certains passages du Vainqueur de coupe, mot pour mot, avec, à chaque fois, une modification. J'aime travailler ainsi, un peu comme les peintres refont les mêmes toiles en les numérotant, avec, dans chacune, une touche de plus, alors que celui qui les observe de façon un peu naïve ne voit pas la différence entre l'une et l'autre."

 
La Vie à l'endroit est un livre sur la peur, une peur obsessionnelle qui le parcourt tout, de façon lancinante, la peur de la mort qu'il s'agit d'apprivoiser, de gérer, avec toutes sortes de subterfuges, de garde-fous: le déguisement, le pistolet, la capsule de cyanure. Le narrateur ne cesse de narguer la mort, de lui faire des pied-de-nez. Voilà bientôt quinze ans qu'il la côtoie, qu'elle l'accompagne et le poursuit.

" J'ai été condamné, pour la première fois, en 1983. C'était, à l'occasion de la traduction, en arabe, de mon deuxième roman, l'Insolation. Le roman, en français, date de 1972, mais la traduction en arabe, dont je me suis chargé, n'a été publiée qu'en 1983, à Alger. Le FIS n'existait pas encore en tant que tel. Les intégristes, qu'on appelait alors " Frères musulmans ", ont exercé des pressions sur la maison d'édition pour empêcher la parution du livre. Ils ont finalement échoué. Mais quand le livre est sorti, en 1983, il y a eu une fatwa, dans les grandes mosquées d'Algérie que les intégristes occupaient déjà, me condamnant à mort. La vraie peur s'est installée en 1987. Ils étaient devenus puissants. Ils ont commencé à m'écrire, à me téléphoner. Mais la peur la plus terrible a commencé, pour moi, en 1990, quand s'est développée la violence intégriste. Oui, je le confirme, c'est un roman de la peur, mais c'est aussi un roman du courage, du courage ordinaire, tout comme la peur est ordinaire, parce que les Algériens vivent aujourd'hui à la fois dans la peur et dans le courage. Sans être des héros, ils arrivent à dépasser la peur, puis la peur les dépasse et ils se retrouvent coincés par elle."

 
Cette peur " vient de l'extérieur, avant, elle venait de l'intérieur. C'est la pire, celle-là " - écrit Rachid Boudjedra. Elle vient de plus loin. Elle remonte à l'enfance.

" C'est sûrement ce qui m'a conduit à devenir écrivain. Bettelheim appelait cela les blessures symboliques. Moi, ma blessure symbolique, c'est le rapport au père, extrêmement violent. J'ai été terrorisé par mon père jusqu'à l'âge adulte. J'ai fonctionné avec cette peur personnelle, intime, jusqu'à ce que je découvre la peur extérieure, celle de l'intégrisme, celle de la condamnation à mort et que je me rende compte que celle-ci est plus facile a gérer que la peur intérieure contre laquelle il n'y a pas de remède."

 
En contrepoint de l'obsession de la mort, celle du suicide remonte, elle aussi, à l'enfance, avec ça et là, des passages à l'acte. Une phrase comme: " Dans tout suicide, il y a le meurtre de l'autre, des autres " appelle quelques éclaircissements.

" Rac pense au suicide parce que la peur pousse au suicide. Il se dit: mieux vaut se suicider proprement, plutôt que se faire égorger, et peut-être mutiler terriblement, comme ça a été le cas pour beaucoup de nos intellectuels. Le suicide est une arme contre les autres. Quand on se tue, on tue aussi l'autre en soi, parce que ceux qui survivent au suicide de l'autre vivent, à leur tour, une espèce de mort. Dans le suicide, il y a toujours un chantage vis-à-vis des autres, uappel à l'amour."

 
Rac souffre aussi de devoir, en permanence, se déguiser pour échapper à la mort et, se faisant, de n'être plus reconnu par les siens. Rachid Boudjedra ne s'en cache pas: quand il rentre en Algérie - et cela se produit souvent - il n'a pas le choix, il est contraint d'en passer par là: les perruques, les turbans, les fausses moustaches etc..

" Dans le déguisement, il y a un phénomène de désidentification. A force de changer de lieu, de maison, à force de changer d'amis et presque de vision des choses, on finit par ne plus savoir exactement qui on est. Si on ajoute à cela le déguisement physique, on ne se reconnaît même plus dans le miroir. C'est une autre forme de mort. La clandestinité m'a souvent placé dans des situations de malaise presque métaphysique. J'ai souvent été hébergé par des amis. On se retrouve là dans un rapport avec des gens qui vous aiment et veulent vous protéger, mais qui fonctionnent dans un monde qui n'a rien à voir avec le vôtre et il m'est arrivé de me dire: qu'est-ce que je fous là ? Il m'est arrivé d'être caché par des ouvriers presque analphabètes... La clandestinité fausse les rapports sociaux. J'ai souvent vécu cela très bien, parfois, très mal."

 
Ce dernier roman, c'est aussi le livre de l'espérance, de la vie, et dans toute cette errance, Rac, le narrateur, se découvre une incroyable rage de vivre, comme si vivre était un acte de résistance, comme si, à côtoyer la mort d'aussi près lui avait redonné goût à lavie.

" Rac n'avait jamais eu très envie de vivre. Il vivait un peu par lâcheté, comme ça, parce qu'il fallait bien vivre, obsédé par la mort, le suicide. Tout d'un coup, il découvre qu'il n'a plus envie de mourir, qu'il n'a surtout pas envie de mourir ! parce que mourir, c'est donner à l'intégrisme une occasion de triompher. Il ne s'agit plus de ne pas mourir parce qu'on veut vivre, mais de rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs. Et du coup, cela donne une vraie pêche, une vraie envie de vivre que je ne connais, personnellement, que depuis six ans. Dans mon livre, le personnage de Yamaha représente cette résistance formidable, mais une résistance décontractée et jubilatoire, peut-être due à ce rapport fataliste à la mort qu'ont beaucoup de gens en Algérie."

 
Flo est la compagne de Rac, prise par " la passion algérienne ". Son histoire familiale et celle de Rac présentent des similitudes.

" C'est l'histoire d'une longue passion amoureuse entre deux personnes qui ont connu presque le même destin. La relation entre Rac et Flo signifie aussi que quels que soient les hommes, les pays, les cultures, les problèmes humains sont les mêmes partout. Flo est Française, chirurgien dans un hôpital d'Alger. Venue très jeune en Algérie, elle vit ce pays passionnément. Avec le terrorisme, elle aussi est menacée. A travers Flo, Rac rend hommage aux étrangers qui vivent aujourd'hui encore en Algérie, qui ne veulent pas partir, malgré toutes les pressions exercées sur eux, qu'il s'agisse de " pieds-noirs " ou de Français arrivés après l'indépendance. La majorité des 600 prêtres présents en Algérie refuse de partir. La société algérienne a toujours été cosmopolite, elle comptait le poète Jean Sénac, le premier intellectuel algérien tué par les intégristes en 1973, le réalisateur Jean Pierre Lledo ou encore le peintre Denis Martinez qui sont tous Algériens, comme moi ! On ne trouve ça ni au Maroc, ni en Tunisie. L'OAS (Organisation de l'armée secrète, composée de factieux qui dans les derniers temps de la lutte d'indépendance algérienne tentèrent d'en retarder l'avènement à coup d'attentats sanglants, NDLR) a essayé de détruire cela. Aujourd'hui, les intégristes musulmans sont une sorte d'OAS bis ! C'est cette Algérie plurielle, généreuse, hospitalière qu'ils ont voulu réduire. Ce qui est merveilleux, c'est qu'ils n'y sont pas parvenus ! Quand je pense que ces intégristes auraient pu prendre le pouvoir, il y a six ans ! S'ils l'avaient pris, nous ne serions pas là pour en parler parce qu'ils auraient fait comme Pol Pot au Cambodge: ils auraient liquidé plusieurs millions de personnes. D'ailleurs, ils l'ont dit. Tous, y compris Abassi Madani: "Nous sommes prêts à liquider le tiers de la population algérienne pour que ce pays soit à nouveau islamisé."

 
Une idée tient à coeur à Rachid Boudjedra: la barbarie des intégristes est un aveu d'échec. Le déferlement de violence insensée que connaît l'Algérie, ces massacres en série ne le contredisent-ils pas ? Il s'explique. Et persiste.

" Quelle est la problématique ? C'est de savoir si l'intégrisme a un avenir en Algérie. Un mouvement politique, religieux, fanatique se met à égorger massivement les femmes, les enfants, les bébés, les vieillards en expliquant que tuer serait une offrande à Dieu ! C'est de la démence. Un mouvement qui agit de la sorte n'a absolument aucun avenir politique. J'ai la conviction de l'échec de l'intégrisme dans ce roman comme dans ma vie. On a tendance à se moquer quand on entend le pouvoir algérien parler de "terrorisme résiduel". Et pourtant, il l'est. Je m'explique: de source sérieuse, on considère qu'en 1991, il y avait quelque 10 000 terroristes médiocrement armés. Aujourd'hui, il n'en resterait plus qu'un millier. Et c'est parce que c'est résiduel que c'est devenu horrible. C'est parce qu'ils n'ont plus de " personnel ", de tueurs à gage qu'ils en arrivent, par groupes, à frapper des populations désarmées. Et je parle, dans mon livre, d'une issue possible avec les réseaux d'auto-protection parce que là où les gens sont armés, là où existent des comités d'autodéfense, les intégristes ne peuvent plus abattre les gens. On le voit bien à Alger, où les assassinats d'intellectuels ont cessé, tandis qu'on assiste à des massacres de paysans dans la Mitidja, par des déments qui ne doutent de rien, contrairement à Rac qui doute de tout. Notre force, à nous, intellectuels, aujourd'hui, face à cette barbarie, c'est que nous doutons quand eux ne doutent de rien, parce qu'ils croient avoir Dieu avec eux. Mais, Dieu, ils l'ont assassiné." n

 
Propos recueillis par Amar Abdelkrim mis en forme par Nina Hayat

 


* Auteur de la Nuit tombe sur Alger la blanche, éditions Tipasias1

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Des livres pour les enfants


Rachid Boudjedra, à l'occasion du Salon du Livre de jeunesse à Montreuil, a écrit trois nouvelles inédites qu'il dédie à tous les enfants du monde, et plus particulièrement aux petits martyres d'Algérie. Ces textes seront lus par l'écrivain lors des rencontres organisées avec les jeunes les mercredi 3, jeudi 4 et vendredi 5 décembre, de 14 h 30 à 15 h 30.

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