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Rencontres philosophiques
Par Jean-Paul Monferran |
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La troisième rencontre philosophique avait pour thème le cynisme.
Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire sont revenus sur l'aventure de ce concept.
Que peuvent espérer de mieux deux auteurs reprenant la question du cynisme pour tenter de contribuer à réenraciner " les convictions progressistes dans le mouvement même du monde " (1) qu'un débat allant crescendo jusqu'à se dérouler directement dans la salle, entre leurs " auditeurs ", pendant plus d'un quart d'heure ? Sans doute, la matière et la manière même dont Arnaud Spire et Jean-Paul Jouary ont inauguré cette troisième " rencontre philosophique " organisé sous l'égide de Regards n'a-t-elle pas peu compté dans cette nouveauté: le premier évoquant les " deux livres " que l'un et l'autre avaient failli écrire chacun de leur côté - sur le " cynisme ", d'une part, sur " les principes ", d'autre part - le second donnant la substance du livre-auquel-vous-avez-échappé, pour paraphraser une expression familière aux lecteurs de Charlie Hebdo. Rien de moins, a dit Spire, qu'un ouvrage qui aurait séparé le bon grain de l'ivraie, le " bon " cynisme antique, subversif à souhait, du " mauvais ", celui qui ne renverrait aujourd'hui qu'aux modes de domination des puissants. Et puis, chemin faisant, l'idée que ce n'est pas si simple qu'un western où l'on dégainerait à vingt-cinq siècles de distance... Retours sur l'histoire d'un mot - cynique ne vient-il pas de chien ? - sur l'histoire de ces acceptions, sur l'histoire du rapport entre théorie et pratique de Diogène à Marx (ce fut l'un des temps forts de la discussion qui s'ensuivit), non pas de manière abstraite, mais dans le symptôme que constitue le cynisme d'une certaine relation entre le dire et le faire. Histoire aussi de son approche de plus en plus complexe par les auteurs eux-mêmes: " Le cynisme ne sert à rien, mais sans le cynisme, rien n'est possible " (Jean-Paul Jouary); " Au fil de mon travail, j'ai pensé que le cynisme, en tant que divorce entre le dire et le faire, n'est pas l'apanage des puissants. Les communistes n'ont-ils pas eux aussi dit de belles choses, alors que les réalités étaient bien différentes ? " (Arnaud Spire). Reprenons: le cynisme " antique " avait sans doute une fonction critique radicale, mais échappait-il entièrement à une certaine auto-instrumentalisation, d'autant qu'il posait en quelque sorte en principe la seule absence de principes ? Le cynisme " moderne " n'interroge-t-il pas tout le spectre des modes de domination, y compris ceux qui ont pu se pérenniser ou naître là où le projet affiché était de les abolir ? Comment, dès lors, aller au-delà de " la vengeance du réel ", comment faire vivre le principe espérance dans le monde d'aujourd'hui, quand celui-ci semble se réduire au " rire triomphant des puissants " et à " la tournure en dérision inoffensive des dominés " ? Drôle de pied au mur pour tout un chacun - une soixantaine de " chacun " ce soir-là - que chacun aborda à sa façon, parfois en contestant la proposition formulée par Jouary et Spire: tous les principes étrangers au mouvement propre des êtres humains ayant fait la preuve de leur nocivité, et l'absence de tout principe les condamnant à la barbarie, il est urgent pour l'humanité de trouver en elle-même, et partout, les principes de son émancipation. N'est-ce pas là très exactement ce que l'on peut entendre par communisme - par delà les réécritures, les dévoiements pratiques, le " mensonge produisant le crime " (Spire), que l'histoire a pu assimiler à ce terme - au sens où Marx le concevait: " Le mouvement réel qui abolit l'état actuel " ? Débats... Sur " l'idéal ", sur ce qu'une certaine vulgate a pu dire de " l'histoire déterminée par des lois ", sur le " couple vérité-liberté", sur " l'hédonisme " ou le principe de plaisir dans la visée de transformation sociale, sur le fait - précision donnée par Jouary - que tout ce qui se donne pour transformation du réel n'a pas forcément partie liée avec le communisme, mais qu'il " s'agit de repenser le communisme en le réconciliant avec sa propre essence ". Ajout: " Faire ce que l'on croit juste et croire à ce que l'on fait, petit " a " du communisme moderne ". La boucle était tout sauf bouclée... |
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1. Servitudes et grandeurs du cynisme, Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire, éditions Desclée de Brouwer. |