Regards Décembre 1997 - Les Idées

Rencontres philosophiques
Georges Labica, redécouvrir Engels

Par Jean-Paul Jouary


Voir aussi Les textes du centenaire

Deuxième des seize " rencontres philosophiques " initiées par Regards et Espaces Marx, le jeudi 23 octobre dernier. Le public était nombreux à écouter Georges Labica et débattre avec d'un célèbre inconnu: Friedrich Engels

Georges Labica commençait par remarquer qu'aucun travail n'avait été, avant le Colloque international de 1995, consacré à Engels, " comme si Marx-Engels n'était qu'un seul nom, tant la figure d'Engels demeure éclipsée derrière celle de Marx ". Or, remarquait-il, " c'est par l'oeuvre d'Engels que le marxisme a été popularisé dans le monde ".

Labica écartait d'emblée la Dialectique de la nature, dont on sait qu'elle fut éditée à partir de brouillons, à Moscou, de façon si incohérente qu'elle demeure entièrement à refaire. En revanche, Engels obtint une popularité bien supérieure à celle de Marx, au travers de l'Anti-Dühring et de Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, ouvrages pédagogiques et militants, dès lors largement diffusés, et cités largement, aussi bien par Lénine que par Staline. Or, paradoxalement, leur auteur fut fort peu considéré avec le colloque d'il y a deux ans... Georges Labica est de ceux qui impulsent l'immense redécouverte nécessaire de l'auteur et du révolutionnaire. De l'homme aussi..." Je ne sais si j'aimerais passer mes soirées avec Descartes, Platon, Hegel... Avec Marx, ma réponse est hésitante. Avec Engels, je réponds oui ! "

Et de brosser le portrait d'Engels, qui résumait son idée du bonheur par " un margaux 1848 !", et vantait les mérites du ragoût de mouton... Passionné de navigation, amoureux des chevaux, joueur de cartes, beau, esprit clair, parlant plus de douze langues, jovial et accueillant... Tous ceux qui le connurent en dressent un portrait flatteur. Georges Labica aurait visiblement aimé rire avec lui.

Il en vient à quelques rappels qui en surprennent plus d'un aujourd'hui: Engels est à l'origine de tous les chemins qu'il poussa Marx à explorer comme " premier violon et chef d'orchestre ": découverte de Feuerbach; critique de l'économie politique; critique de la religion; étude de la classe ouvrière; de la pensée communiste française, allemande et anglaise; intérêt pour les premières communautés communistes en Amérique; première critique de l'idéalisme allemand; intérêt pour les sciences; éveil à l'émancipation féminine, à partir de Fourier; initiative du fameux Manifeste; incitation à écrire le Capital (et rédaction des Livres II et III après la mort de Marx, d'après ses brouillons) ! Rien moins." Je marche toujours sur tes traces ! " lui écrit Marx en 1864. Mais Engels voyait en Marx " le vrai découvreur, le génie ". Destin singulier. Georges Labica appelle à réévaluer enfin le travail propre d'Engels, dans la " division des tâches " décidée avec Marx: pour ce dernier, l'économie politique; pour Engels la philosophie, les sciences, l'histoire des sciences, l'anthropologie, la réflexion sur l'Etat... A quoi il faut ajouter les responsabilités d'Engels dans la IIe Internationale, l'action quotidienne " dès son vivant, contre les erreurs ultérieures ".

Comment a-t-on pu effacer ce visage original, en faire un repoussoir même, le " mauvais Engels fourvoyant le bon Marx ", le germe du stalinisme, etc.? Une chose est certaine, le public de ce jeudi aura été surpris de cet effacement, et convaincu de l'immense travail désormais ouvert.

Le débat fut trop riche pour être ici résumé, abordant les questions de l'anarchisme, de l'aliénation, du Manifeste, de Fourier, de l'Etat, de la IIe Internationale, de Staline, du Capital, de Kautsky, de la Commune de Paris... Il fut aussi beaucoup question de l'homme Engels, de sa vie avec une ouvrière, qui mourut, puis avec une autre ouvrière, que Jenny Marx méprisait pour leurs racines populaires sans que Karl Marx lui-même... Georges Labica: " Le mouvement ouvrier a plus hérité de la pudibonderie de Marx que de la liberté d'esprit d'Engels."

Mais le féminisme fera l'objet de plusieurs des prochaines " rencontres philosophiques "...

 

 


Les textes du centenaire


Georges Labica était invité à présenter l'ouvrage Friedrich Engels, savant et révolutionnaire (Presses universitaires de France, collection Actuel Marx), dont il a dirigé la publication avec Mireille Delbraccio. Ce livre reprend les textes du colloque international tenu à l'Université Paris-X en octobre 1995, à l'occasion du centenaire de la mort d'Engels. Regards avait largement rendu compte de cette publication sans équivalent.n

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