Regards Décembre 1997 - L'Evénement

Europe
De la revendication à la décision politique

Par Françoise Amossé


Entretien avec Francis Wurtz

A l'occasion du conflit des routiers, l'expression " exception française " a été employée pour qualifier l'événement. Comment l'interpréter ?

 
Francis Wurtz : Les luttes sociales ne constituent fort heureusement pas une " exception française ". La vraie " exception française " a peut-être été, dans cette affaire, l'attitude des pouvoirs publics qui ne se sont pas contentés de compter les points entre les " partenaires sociaux ". Le ministre est venu s'entretenir avec les grévistes sur un barrage et a pesé en faveur du retour des représentants patronaux à la table de négociations. Le nouveau gouvernement s'est également engagé à faire respecter l'accord issu de ces discussions, puis à oeuvrer en faveur d'une harmonisation " par le haut " des législations au niveau européen, avant la libéralisation programmée dans ce secteur en proie à un intense " dumping " social. Si telle est l'" exception française ", je m'en félicite. Et les salariés des autres pays européens ne s'en plaindront certainement pas. Par ailleurs, c'est aussi à Paris que s'est prise la première décision nationale de légiférer sur les 35 heures en Europe. L'écho de cette " première " a eu un très large retentissement en Europe, l'Italie entreprenant même, dans la foulée, une démarche semblable, qui lui a, au demeurant, permis de résoudre une grave crise politique. La réorientation de la construction européenne ne peut naturellement provenir des seules initiatives françaises. Il faut bien, cependant, que l'un des pays membres commence. S'il s'agit de la France, tant mieux. L'essentiel reste cependant à faire pour que l'Europe mobilise tous ses moyens en faveur d'une sécurisation de l'emploi et d'une promotion du social ou pour qu'elle s'attache à élever les droits et les garanties des salariés à mesure que les frontières disparaissent. C'est pour favoriser une " intervention citoyenne " suffisamment forte et consciente pour rendre possibles des " bougers significatifs " que le Parti communiste français a engagé sa campagne pour " réorienter la construction européenne ".

 
Après la tenue de ces différents sommets Luxembourg, Amsterdam, après le traité de Maastricht, un espace existe-t-il encore pour infléchir le type de construction européenne actuelle ?

 
F. W.: Je le crois. Je reviens à ce propos sur les 35 heures. Le 11 mai 1996 avait lieu, à l'Arche de la Défense à Paris, une grande rencontre des progressistes européens à l'initiative du Parti communiste français. La proposition la plus applaudie portait sur les 35 heures sans perte de salaire. L'idée avait été avancée de commencer une lutte pour élargir ce mot d'ordre sur le plan européen. Il y a dix-huit mois, c'était un voeu. Il s'est mué depuis en décision politique en France, puis en Italie. Nous sommes là face à une illustration concrète de la possibilité d'infléchir l'actuelle construction européenne, tout comme de l'utilité de liens de confiance et de solidarité entre progressistes européens. Cet acquis demande à présent à être pleinement concrétisé. Et surtout, il appelle d'autres initiatives pour d'autres avancées. Et, s'il apparaît que ces avancées se heurtent aux limites et aux " contraintes " de l'actuelle construction européenne, se posera en termes concrets la question de la levée de ces obstacles pour libérer la voie vers une Europe plus sociale. Ainsi, les aspirations sociales induisent une augmentation de certaines dépenses publiques, tandis que les critères de Maastricht nous entraînent dans un sens inverse. C'est donc dans le développement d'actions pour une réorientation sociale de la construction européenne que vont se poser, dans le concret, des questions de fond relevant de choix politiques, par exemple en matière de politique monétaire.

 
Les opinions publiques des Etats membres ne partagent-elles pas un certain euroscepticisme ?

 
F. W.: L'opinion publique est en règle générale très attachée à la construction européenne, elle est favorable à l'ouverture sur l'extérieur, à l'opposé d'un repli nationaliste, il faut s'en féliciter. Dans le même mouvement, les Européens, et les Français en particulier, ne se retrouvent pas dans certaines orientations actuelles de cette construction. Ils ont raison. Le bât blesse, lorsque les dirigeants européens manifestent une propension fâcheuse à ne concevoir de la part des citoyens que deux attitudes possibles: accepter sans discussion les mesures qu'ils élaborent ou rejeter tout l'édifice européen. Nous n'acceptons ni l'une ni l'autre. La majorité des Européens se trouve dans cet état d'esprit. Ils ne veulent pas l'échec de l'Europe et ne se satisfont pas non plus du statu quo. Ils aspirent à des changements positifs. Ils souhaitent avoir une vision plus claire des tenants et des aboutissants des décisions prises et pouvoir, le cas échéant, intervenir. L'" adresse des communistes aux autres citoyens ", le dialogue national qu'elle vise à instaurer, les initiatives qu'elle ambitionne de susciter s'efforcent de s'inscrire dans ce mouvement de façon positive, constructive, accessible au plus grand nombre. Le Parti communiste s'appuie sur la déclaration commune PCF-PS d'avril dernier pour proposer trois priorités pour l'Europe: l'emploi, l'harmonisation par le haut des législations sociales, une autre utilisation de l'argent en faveur de l'emploi et du social. Dans le même esprit, Robert Hue s'est adressé au premier ministre, Lionel Jospin, pour proposer que le gouvernement s'adresse à ses partenaires européens pour engager cette réorientation.

 
Les sondages font également ressortir, en France mais aussi en Grande-Bretagne particulièrement, le désir d'être mieux informé sur les conséquences du passage à l'euro.

 
F. W.: Nous sommes favorables à une consultation par référendum. Nous avons d'ailleurs prévu que non seulement l'adresse aux Français donne l'occasion à ceux qui le souhaitent de s'exprimer à ce sujet, mais aussi que se tienne un rassemblement le 18 janvier prochain à Paris, pour " rappeler " au président de la République l'engagement formel qu'il avait pris pendant la campagne présidentielle d'organiser un référendum sur le sujet. Ce rassemblement sera, plus généralement, une " initiative d'étape " permettant aux gens les plus motivés par cette campagne en faveur d'une réorientation positive de la construction européenne de se retrouver et de faire entendre et voir leur volonté commune de faire bouger les choses.

 
Les hésitations des opinions publiques européennes se heurtent sans doute également à la crédibilité d'une alternative, notamment sur le plan monétaire. L'euro semble s'imposer à tous...

 
F. W.: Nous proposons une construction qui aide les pays membres à être moins dépendants des marchés financiers et qui ne soumette donc pas à une pression à la baisse les dépenses sociales et publiques, une construction qui, par ailleurs, n'engendre pas l'éloignement des centres de décisions des citoyens, comme c'est le cas avec la Banque centrale européenne indépendante des gouvernements et dotée de pouvoirs exorbitants. Nous soumettons au débat la perspective d'une coopération économique et monétaire, fondée sur le principe du codéveloppement, la mise en commun d'atouts pour s'extraire de cette logique de guerre économique. Pour limiter la dépendance des marchés financiers, l'Europe pourrait recourir à de la création monétaire pour la promotion de l'emploi et des capacités humaines. Le fonds monétaire international émet bien une " monnaie commune " à l'ensemble des pays membres, les " droits de tirages spéciaux " (DTS). Le FMI distribue ainsi gratuitement de l'argent à ses membres pour tel ou tel usage. Une telle " monnaie commune " européenne, articulée aux monnaies nationales, permettrait à l'Europe de créer de l'argent pour financer emploi, formation, développement social et économique, c'est-à-dire de la croissance réelle pour sortir de cette crise, dont le dernier krach financier - qui n'est pas terminé - montre toute la profondeur.

 
Alors que le calendrier de l'euro semble respecté, n'est-il pas vain de mettre tout cela en chantier ?

 
F. W.: Ce dossier n'est pas ficelé. Il suffit qu'émerge un problème important en Europe et dans le monde pour que les observateurs parlent de possible remise en cause de l'euro. Récemment, ce fut le cas lors de la crise politique en Italie, lors du conflit des routiers, et à l'occasion du krach boursier en Asie, à l'annonce de l'accord sur les 35 heures ou lorsque sont réapparues les difficultés du chancelier Kohl à boucler le budget 1998... Et nous ne sommes pas au bout. Il est difficile, fort heureusement, de faire accepter aux populations sacrifices sur sacrifices en leur promettant un résultat dont elles ne voient jamais le commencement. En tout état de cause, je le souligne: quelle que soit la décision prise, la nature de la construction économique et monétaire restera objet de débat, après 1998, et appellera des interventions des citoyens pour faire contrepoids aux pressions des forces ultralibérales. Le chapitre ne pourra être clos, tant cette question est structurante. Et tout ce qui peut être entrepris dès maintenant, pour informer et permettre aux citoyens d'intervenir, va compter en tout état de cause.

 
L'accession au pouvoir en Europe de nombreux gouvernements de gauche constitue-t-elle un point d'appui ?

 
F. W.: Nous organisons, le 14 décembre à Paris, un carrefour européen auquel nous inviterons un éventail très large d'intervenants européens. Sans être d'accord sur tout, nous souhaiterions mettre en évidence les possibilités de travailler ensemble, à se saisir des aspirations les plus fondamentales de nos concitoyens respectifs, pour faire bouger les choses ensemble. La suite dépendra de l'intervention citoyenne, du débat politique. Il ne faut naturellement pas se cacher que la réorientation de la construction européenne se heurte à des forces puissantes et organisées. Raison de plus pour donner à cette initiative politique de longue haleine le sérieux, la constance et l'ouverture d'esprit que l'enjeu réclame.

 


* Directeur de l'Humanité jusqu'en 1994.

1. Avec la session d'Argenteuil du Comité central du Parti communiste français.

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