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Europe
Par Françoise Amossé |
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Deux événements sociaux ont attiré en novembre les regards européens sur la France: d'une part, la décision du gouvernement de réduire le temps de travail à 35 heures par voie législative, ce que le quotidien espagnol El Pais a appelé " la semaine à la française " et, d'autre part, la nécessaire harmonisation sociale dans la communauté européenne appelée par la grève des routiers.
Après Maastricht, Amsterdam, Luxembourg, est-il encore possible de réorienter la construction de l'Union vers une Europe sociale ? Pour quel contenu, à la veille de l'officiel passage à l'euro ? Quel impact peut avoir la campagne " euroconstructive " du Parti communiste français ? Notre dossier, auquel participent Francis Wurtz (PCF), Bill Rammell (Parti travailliste anglais), Martin Schultz (SPD), José-Manuel Jucgado-Feito (Commissions ouvrières espagnoles).
D'un côté, il y a le droit de grève, de l'autre, la liberté de circulation garantie par le marché unique." Sarah Lambert, porte-parole de la commission européenne le reconnaissait: avec le mouvement social des routiers, l'instance exécutive de l'Europe a été prise entre deux feux." Les grèves nous posent de plus en plus de problèmes. Il va falloir réfléchir à la mise en place d'un cadre général, d'une sorte de code de bonne conduite ". Jamais la commission n'aura tenté de telles pressions sur un mouvement social. Jamais non plus, depuis la symbolique affaire Renault-Vilvorde, un conflit n'aura gagné une telle audience européenne. Il faut dire que la vie économique de l'Europe s'est trouvée suspendue à la signature d'un accord social dans le principal pays de transit. La grève des routiers ne pouvait passer inaperçue. Mais si " exception française " il y a, comme il a été remarqué avec agacement par certains gouvernements européens, elle repose certainement sur l'intervention des pouvoirs publics " pour oeuvrer en faveur d'une harmonisation " par le haut " des législations en Europe ", se félicite Francis Wurtz, député européen, membre du bureau national du PCF. Dans ces conditions, le Conseil de Luxembourg sur l'emploi des 20 et 21 novembre ne pouvait se dérouler de manière anodine. S'il n'en est pas sorti grand chose, il est clair que la décision avant-gardiste de la France de légiférer sur les 35 heures a donné matière à réflexion. Bill Rammell, député travailliste en convient, quoique partisan de la " flexibilité pour créer des postes supplémentaires ", le projet mérite d'être discuté, dit-il. Sur ce point encore, Martin Schultz, du comité directeur du SPD, à son tour défenseur d'un mode d'" organisation flexible pour les petites et moyennes entreprises", reconnaît le bien-fondé de la mesure prise à Paris même si, à la lumière de l'expérience Volkswagen, il y met des limites.
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L'audience européenne d'un conflit social dans un pays de transit
Avec un certain pragmatisme, le syndicaliste madrilène José Manuel Jucgado-Feito estime que les décisions des "gouvernements français et italien constituent des points d'appui". Il reconnaît: " Evidemment les employeurs ne voient pas cela du même oeil que nous. Mais la technologie progresse et la productivité aussi: on ne peut douter, nous dit-il, qu'il faille avancer vers une société où l'on travaille moins ". Et de rajouter: " Personne ne discuterait ça si les intérêts patronaux n'étaient en jeu ". Et, par là même, ceux des marchés financiers.ll se trouve manifestement que les aspirations des peuples à sortir de l'état de précarisation dans laquelle ils sont plongés sont patentes partout, reprises dans les propos des hommes politiques que nous avons invités.
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Montée du temps partiel, précarité ou autres tares
C'est que la question de l'emploi est devenue incontournable dans une Europe qui compte aujourd'hui vingt millions de chômeurs. Or, les divers Livre Blanc, Grands travaux, Pacte de confiance, lancés par la commission de Bruxelles, n'ont pu attaquer la courbe. Avec cinquante millions de pauvres, des risques énormes de déstabilisation sociale et politique à grande échelle existent. Martin Schultz dit son inquiétude d'une jeunesse renvoyée dans les rets du chômage et Bill Rammell se demande " comment lutter contre la paupérisation de nos sociétés, notamment, et c'est nouveau, celle du salariat ". Aucun pays jusqu'à présent, quelle que soit la recette employée, n'a pu résorber son taux de chômage. Et des taux réduits, comme en Grande-Bretagne, ou des progressions ralenties, ne sauraient masquer dans tous les pays européens la montée du temps partiel, de la précarité ou autres tares. Tous les états présentent des chiffres préoccupants. Quatre millions de personnes demeurent sans emploi en Grande-Bretagne. Selon les observateurs, ce chiffre relativement plus faible qu'auparavant, serait dû à l'important phénomène d'éviction des demandeurs d'emplois des statistiques officielles. Quant aux nouveaux emplois créés, ils sont généralement à temps partagé (1,3 million de personnes occupent deux emplois). En France, une étude du Commissariat général au plan vient d'évaluer à sept millions le nombre de personnes touchées par le sous-emploi. Sur une période de deux ans, une famille sur quatre connaît le chômage. Et quand un chômeur retrouve un emploi, c'est avec une perte de salaire de 12%. Aux Pays Bas, volontiers montré en exemple en matière de temps de travail réduit, 36% de la population active occupe un poste à temps partiel et selon l'OCDE 27% se trouve au chômage. En Italie, c'est le cas d'un quart de la population.
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Avoir le droit de choisir entre l'Europe sociale et l'Europe libérale
Dès lors comment créer des emplois ? Aucun pays membre de la communauté ne peut échapper à la question. Les gouvernements, notamment les plus progressistes qui ont récemment accédé au pouvoir, sont particulièrement attendus sur ce point." Libérer la voie vers une Europe plus sociale " passe par des actes concrets qui sont autant de points d'appui, comme ce qui vient de se passer en France, souligne Francis Wurtz, explicitant l'initiative communiste française de réorientation de la construction européenne. Une idée qui, en soi, n'a pas de détracteurs à gauche. Les travaillistes britanniques, les sociaux-démocrates allemands ne disent pas autre chose. Il est clair cependant que tous n'y voient pas les mêmes enjeux." Accompagner ", " équilibrer ", comme le proposent nos invités européens? Le débat est nécessaire dans la mesure où l'adhésion au principe de la monnaie unique et le respect des critères de Maastricht entrent en contradiction directe avec l' objectif initial annoncé. Il sera donc, de ce point de vue, intéressant de mesurer l'impact qu'aura la rencontre du 14 décembre, organisée à l'initiative du PCF . Il n'en demeure pas moins que les opinions publiques européennes restent encore indécises. Si les peuples adhèrent à " l'idée d'Europe ", le type de construction actuelle n'a pas l'assentiment de tous. D'après l'institut Ipsos, par exemple, les Français sont très pro-européens (68% contre 23%) mais expriment nombre d'inquiétudes vis-à-vis de l'après passage à l'euro notamment. D'ailleurs, selon un sondage Europinion, produit par la Commission de Bruxelles et réalisé en juin et juillet 1997, une légère majorité d'Européens continue à souhaiter un référendum, après le traité d'Amsterdam. C'est particulièrement vrai au Danemark, où il aura lieu en 1998 (72%); en Grande-Bretagne, pour laquelle M. Rammell confirme à son tour qu'il se tiendra avant le passage à la monnaie unique (65%); en Allemagne (67%) et M. Schultz confirme dans nos colonnes toute la réticence de ses compatriotes; au Portugal (65%); en France (55%), etc. Europe sociale ou libérale ? Il faut absolument pouvoir choisir. Les événements récents, les fortes attentes des peuples d'Europe d'une société plus juste sont aptes à nourrir un débat que le PCF, pour ce qui lui revient, a décidé de poursuivre sur la finalité d'une autre construction européenne. La campagne est lancée... |
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* Directeur de l'Humanité jusqu'en 1994. 1. Avec la session d'Argenteuil du Comité central du Parti communiste français.
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