Regards Décembre 1997 - La Création

Beaux-Arts
Périple d'art

Par Lise Guéhenneux


Voir aussi Débarquement américain , Double autoportrait

Trois expositions à Paris donnent l'occasion d'un voyage dans l'histoire de l'art, de l'époque révolutionnaire jusqu'au début du XXe siècle, avec Prud'hon, Laurens et les Impressionnistes de la collection Havemeyer.

L'exposition des oeuvres du peintre Pierre-Paul Prud'hon (1758-1823), organisée par le Metropolitan Museum of Art de New York où elle voyagera ensuite, remet en lumière un artiste que l'on présente comme un représentant du Néoclassicisme finissant et du Romantisme naissant, inspiré, dans sa représentation de la nature, par une vision rousseauiste. Au Grand Palais, le parcours déroule 59 peintures, 120 dessins et 13 gravures de ce contemporain de David, Goya et Canova dont il est un peu l'alter ego en peinture. En 1846, paraît une étude sur Prud'hon d'Eugène Delacroix où il loue la spécificité de ce peintre. Ce qui enthousiasme Delacroix est la part la plus personnelle de l'oeuvre de Prud'hon, caractérisée par l'utilisation de l'allégorique qui formule, pour lui, une recherche de mise en formes d'idées plutôt qu'une description des événements et où se distingue une quête du bonheur. Il est défendu également par le critique et théoricien Quatremère de Quincy et il suit les préceptes d'un autre théoricien, Winckelmann, tous deux considérés comme les défenseurs de l'innovation en tant que valeur intrinsèque de l'oeuvre d'art. Prud'hon fait le voyage à Rome, lauréat du prix de Rome de l'Académie. Comme pour tout artiste de cette tradition et de cette époque, c'est le voyage initiatique. A Rome, où il reste quatre années, il occupe essentiellement son temps à copier l'art antique et le plus grand peintre qu'est, pour lui, Léonard de Vinci. De retour à Paris, les temps révolutionnaires ne facilitant pas l'exercice de la peinture et l'Académie royale ayant fermé ses portes, il utilise la gravure qu'il trouve propice à populariser et à faire circuler ses oeuvres, de nombreuses allégories révolutionnaires. En 1794, pendant la période de la Terreur, il remporte un prix d'encouragement au " Concours de l'an II ", lancé par le Comité de salut public. Cette gratification lui permet d'obtenir la commande d'un tableau qui, exposé au salon de 1799, est saluée comme une oeuvre de réconciliation nationale. Puis, sous l'Empire, il devient l'un des peintres favoris de la famille impériale dont il reçoit des commandes, ainsi que d'autres, passées par le préfet de la Seine, notamment. Tout au long de sa carrière, de nombreux mécènes s'intéresseront à sa peinture et, en plus des commandes publiques qui continueront sous la Restauration, ses oeuvres seront achetées par une clientèle internationale.

 
De la peinture, des peintres et des mécènes

Au musée d'Orsay, deux expositions se sont ouvertes à peu près simultanément, celle consacrée à Jean-Paul Laurens (1838-1921) - peintre " pompier ", dans l'acception du terme qui désigne l'art officiel de 1848 à 1914 - ainsi que celle de la collection Havemeyer.

Jean-Paul Laurens est un bon représentant de la peinture d'histoire sous la IIIe République. Sa carrière professionnelle débute au Salon de 1872 qui prend, cette année-là, une tournure symbolique après la défaite des Communards, Courbet en est d'ailleurs exclu. Jean-Paul Laurens présente à ce Salon deux peintures remarquées par la critique. Théophile Gauthier salue: " Un artiste dont les tableaux ont produit une vive émotion sur le public, M. Laurens, avec son duc d'Enghien et son pape Formose, peintures énergiques et sombres devant lesquelles il est impossible de ne pas s'arrêter longtemps, malgré l'horreur du sujet, peut-être même à cause de cela." C'est le début d'une carrière marquée par un historicisme scrupuleux et savant, un réalisme aux couleurs dramatiques et violent dans une période où ce genre, la peinture d'histoire, paraît devenir plutôt maniériste. En 1906, le très réactionnaire critique d'art, Camille Mauclair, souligne: " Nous vivons dans une période où la peinture d'histoire est vigoureusement contestée, non seulement en les oeuvres de ses représentants, mais dans la légitimité de son existence, dans sa visibilité esthétique et psychologique. L'oeuvre de M. Jean-Paul Laurens domine à ce point toute la survivance de ce genre jadis florissant qu'on peut se demander si elle en confirme les principes par l'appoint d'un très grand talent, ou si elle le condamne précisément en rehaussant d'insolites qualités un genre illogique et caduc." La question à propos de la peinture d'histoire n'est pas neuve, elle perdure depuis la fin du second Empire et est irrémédiablement bouleversée dans ses normes hiérarchiques par ce qu'énonce un Courbet dans sa peinture. Cela n'empêche pas Laurens de faire une belle carrière, de produire énormément et d'occuper des responsabilités importantes dans les institutions d'alors. Il est plusieurs fois membre du Jury du Salon, professeur en vue à l'Ecole des Beaux-Arts et à l'Académie Julian, membre de l'Institut et président de la Société des artistes français. Il laisse une oeuvre décorative importante notamment la Mort de Sainte Geneviève au Panthéon, la salle des Illustres au Capitole de Toulouse, sa région d'origine et la décoration du salon Lobau à l'Hôtel de Ville de Paris. Mais, comme de nombreux artistes attachés au métier traditionnel et honoré, il tombe dans l'oubli après sa mort.

Tout en va autrement, des artistes représentés dans la collection Havemeyer, aujourd'hui en majeure partie conservée au Metropolitan Museum of Art de New York par legs des propriétaires, et sous-titrée " Quand l'Amérique découvrait l'Impressionnisme ". Elle fait suite au succès de deux expositions de collections d'art français dans les collections de la seconde moitié du XIXe siècle, celles de la Fondation Barnes et de la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague. On y trouve des Degas, des Cézanne, des Corot etc., autant d'artistes que le peintre américain Mary Cassatt (1844-1926) fait découvrir à sa compatriote, la jeune Marie Louisine Waldron Elder, en 1874. Devenant madame Havemeyer en 1883, elle partage ses découvertes en compagnie de son époux. Mary Cassatt leur fait partager son intérêt pour Courbet dont ils achètent de nombreuses oeuvres, telle la Femme à la vague. Degas fait partie de la famille, ami de Mary Cassatt, il entre également dans la collection. Des oeuvres de Monet, depuis ses débuts, viennent s'y ajouter. Des Sisley et des Pissaro sont présents mais en moins grand nombre. Après l'influence de Mary Cassatt qui leur met, si l'on peut dire, le pied à l'étrier, viennent d'autres intermédiaires, en la personne de marchands tels que Durand-Ruel et Ambroise Vollard pour les toiles de Cézanne. Mais pas un seul Jean-Paul Laurens ni aucun représentant de la peinture académique et officielle. Ces Américains avaient le goût de la nouvelle peinture...

 


" Prud'hon ou le rêve du bonheur ".Paris, Grand Palais, jusqu'au 12/1/1998.Sur réservation: tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 12 h 30, tél: 01 49 87 54 54, Minitel: 3615 Billetel et FNAC .Sans réservation :de 13 h à 20 h.Le musée Condé-Château de Chantilly présente les oeuvres de Prud'hon de ses collections (26 dessins, 4 tableaux), jusqu'au 5/1/1998.Tél: 03 44 62 62 62.

Jean-Paul Laurens, peintre d'histoire .Paris, musée d'Orsay, jusqu'au 4/1/1998.Informations: Minitel 3615 Orsay.

La collection Havemeyer, Paris, musée d'Orsay, jusqu'au 18/1/1998.Informations: Minitel 3615 Orsay.

retour

 


Débarquement américain


Nous avions, à Paris, le centre américain: l'architecture est restée, celle de Frank Gehry, nous avons toujours Euro-Disney, les Basques ont désormais un Disneyland de l'art avec une antenne du musée Guggenheim de New York à Bilbao. Tous les médias ont fêté l'événement avant de fêter l'ouverture de l'antenne berlinoise du Guggenheim. A Bilbao, il s'agit d'un chef-d'oeuvre architectural, un bateau vu par Frank Gehry (encore), maestro en déconstructivisme. Comme un bateau de la Grande Armada, brillant de toutes ses plaques métalliques argentées, le projet doit attirer du monde en présentant 250 oeuvres de la fondation new-yorkaise - le directeur, Thomas Krens, assure une fréquentation monstre (40 000 visiteurs par an et plus). Evidemment, à l'intérieur, la part la plus importante est donnée aux artistes américains dans des espaces immenses mais pas trop marqués par l'architecte. Les artistes " historiques " européens sont entassés d'une façon incohérente. Quelques artistes basques sont là pour servir de caution. Mais aussi, tiens, deux Français, Buren et Boltanski! Le musée, nous assure-t-on, ne peut que s'améliorer dès qu'il y aura un directeur artistique. Mais, aux dires de certains comme, par exemple, Jérôme Delormas, directeur de l'Institut français à Bilbao, " le dossier a été monté à toute vitesse sans aucune concertation avec le représentant de l'instance culturelle basque. Un scandale! Pourtant le pays basque développe en ce moment des actions artistiques contemporaines très intéressantes et de très bon niveau, telles les manifestations du centre " Arteleku "à Saint Sébastien ". Ce nouveau musée s'accompagne d'un chantier urbain gigantesque. Le Guggenheim sera-t-il un cargo vide ou peut-il se transformer en élément dynamique et ouvert ? L. G.

retour

 


Double autoportrait


Le Musée d'art moderne de la Ville de Paris est actuellement envahi par les images des anglais Gilbert and Georges. Les deux se sont rencontrés dans les années soixante à la Saint Martin's School of Art de Londres, le " must ", à l'époque, des écoles d'art et qui était le foyer de grandes discussions sur la sculpture après le modernisme d'Anthony Caro et une tradition venant de Moore. Ils font leurs premières apparitions sur scène en tant que sculptures vivantes, et même chantantes. Reflétant ainsi, si l'on peut dire, le " Singing London ", l'époque évoquée dans le film Blow Up d'Antonioni. Aujourd'hui, ils utilisent de grandes photographies formées de modules carrés, composées à partir d'un réseau en grille où tout " morphing " est possible, les photos tenant à la fois du processus de collage cher à l'humour anglais, du mot valise de James Joyce et du " cut up " de William Burrough. Ils disent ne pas croire en l'art, aussi préfèrent-ils utiliser un médium qui peut être art ou pas. Ils deviennent ainsi, à travers leurs icônes photographiques, des sortes d'évangélisateurs en costume de clergyman, uniforme passe-partout qui peut aussi les assimiler à des personnages de séries télévisées ou de bande dessinée, des personnages purs et répugnants à la fois, paradoxe qu'ils cultivent en renvoyant le miroir de l'univers et de la planète d'une façon " trash " et psychédélique, sorte de fusion de différents modes de vivre le monde avec sa part de " saloperie " et de plaisirs. Racisme, homosexualité, mauvais goût très pop, scatologie, respect de la différence et tout ce qui fait l'être humain, voilà les messages qu'ils veulent faire passer, plus, disent-ils, que le message de l'art. Plus qu'un art d'attitude, ils cherchent une esthétique de la confrontation directe. Provocateurs, ils se disent " tories " prolos et ils soutiennent le libre-échange...des oeuvres-produits et se déclarent conservateurs... Ils aiment utiliser des " gros mots " et des images simples et évidentes, " comme la vie ". L'art que veulent Gilbert and Georges porte sa part de résignation et d'indignation. La rétrospective montre également des oeuvres récentes où ils sont nus, comme sacrifice ou sacrilège, au milieu d'étrons en forme de croix ou érigés comme des sexes, nageant dans des couleurs " flashantes ". Les papy feraient-ils de la résistance ? n L. G.

retour