Regards Décembre 1997 - La Création

Beaux-Arts
Le peintre qui venait du clair-obscur

Par Lise Guéhenneux


La dernière exposition importante de Georges de La Tour (1593-1652) date de 1972. En vingt-cinq années, les historiens ont découvert un autre peintre que l'homme isolé dans sa Lorraine natale, décrit auparavant.

Fils de boulanger, né sur cette terre d'infortune, complètement ruinée, qu'est la Lorraine du XVIIe siècle, Georges de La Tour cherche à sortir de sa condition et épouse la fille d'un noble. Si l'on en sait davantage sur son statut social, son itinéraire reste toutefois énigmatique. L'exposition du Grand Palais présente les quarante-deux tableaux qui nous restent de ce peintre (80 compositions lui sont attribuées) qui a fait l'essentiel de son éducation artistique en Lorraine où les grandes maisons de la noblesse et de la bourgeoisie sont abondamment fournies en oeuvres qui viennent des Flandres, des Pays-Bas, d'Allemagne, d'Italie et de Paris. La peinture de Georges de La Tour est inséparable d'un contexte artistique nordique de tradition réaliste. Par ailleurs, les spécialistes n'ont toujours pas élucidé la date d'un voyage en Italie où il aurait pu voir des oeuvres du Caravage (1570-1610) dont certaines sont exposées, ici, à côté des toiles de La Tour, notamment celles mettant en scène des tricheurs qui vont " plumer " un jeune homme et que l'on rapproche des Tricheurs du Caravage. Ou encore, le thème de la diseuse de bonne aventure traité aussi bien par Georges de La Tour que par le Caravage. Ce rapprochement a été fait, un temps, pour la façon dont l'un et l'autre ont joué avec les ténèbres, l'obscurité et le clair-obscur. Mais le Caravage, contrairement à Georges de La Tour, n'emploie pas le clair-obscur de la lumière artificielle. Ce qui les rapproche davantage, on le voit peut-être mieux aujourd'hui, est plutôt à rechercher du côté d'un esprit réaliste, contraire à la vision du monde de la Renaissance, d'une recherche d'empathie avec l'humanité singulière de chaque être humain, comme la célèbre Vierge du Caravage qui fit scandale parce qu'elle a les pieds " sales " et que les personnages du tableau ne sont pas l'émanation d'une idéalisation mais des êtres de chair, simples et issus du quotidien contemporain. Les scènes religieuses que peint Georges de La Tour montrent, sur un fond toujours dépouillé et neutre, des êtres qui portent toute leur humanité et leur histoire avec une économie de moyens et de gestes. Il vise à épurer au maximum toute anecdote et la vie d'une flamme, la cire d'une bougie sont aussi, sinon plus éloquents que tous les attributs que l'on met dans le champ pour poser une scène mythologique ou religieuse. Pas d'auréole, d'aile, de nuage, de lévitation. Le mystère n'est cependant pas absent. La magie opère dans des scènes silencieuses, telle celle où une femme seule se tient à côté de la flamme, la Femme à la puce. Les jeux de regards peuvent être éloquents qui se renvoient les uns aux autres comme dans le Tricheur.

 
Une oeuvre accessible toujours grâce au désir d'évoquer le sublime

L'oeuvre de Georges de La Tour a été sortie de l'oubli à la fin du XIXe siècle, car, dès sa mort, son nom et son oeuvre s'éclipsent. Ce n'est qu'avec le courant naturaliste que l'on se met à retrouver le peintre " témoin de son temps " et que l'on présente ses oeuvres, en 1934, dans une exposition restée fameuse des " peintres de la réalité ". En effet, le dénuement des personnages, leur expression et leur visage portent les traces d'une période perturbée où la Lorraine subit de graves troubles et où sévissent famines et épidémies comme la peste effroyable de 1636. L'atelier de Georges de La Tour brûle en septembre 1638 lors de l'incendie de Lunéville. C'est l'époque où la Lorraine devient un champ de bataille, partagé entre le pouvoir français dont le gouverneur est installé à Nancy, et celui de Charles IV en constante déroute. Il y a donc, à l'époque, deux instances de pouvoir, l'une à Metz, au Parlement royal, et l'autre, à la Cour ducale, siégeant au Luxembourg. Si bien qu'il existe une double levée d'impôts qui fait " disparaître l'argent liquide ". Georges de La Tour, dans cette tourmente, cherche des protecteurs. A Nancy, il s'allie les bonnes grâces du gouverneur. A Paris, il obtient les faveurs de Louis XIII qui lui accorde un titre supérieur à celui de " peintre ordinaire du roi ", qui le met à l'abri des juridictions ordinaires et l'exempte des levées d'impôts et autres charges similaires. Malgré son succès et le fait qu'il puisse vivre de sa peinture sans solliciter de grandes commandes et en suivant sa " fantaisie ", ce qui l'amènera à traiter plusieurs fois le même sujet, il n'a pas une production abondante. Il préfère revenir sur un sujet, avec la lenteur de la perfection, pour l'approfondir, créant ainsi des " séries ". Dans ce désir de perfection poétique, il choisit la nuit, propice à l'épure, au dépouillement et à la concentration. Sa peinture plonge dans l'extrême humanité où se retrouve le corps vieillissant, démuni de tout. Georges de La Tour pousse la peinture jusqu'à ses limites, au bord de l'effacement, de la visibilité, comme de la vie, dans un désir d'évoquer le sublime. C'est cela, sans doute, qui rend son oeuvre accessible à notre époque, malgré les différences de contextes.n L. G.

 
Georges de La Tour, Paris, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu'au 26 janvier 1998. La visite peut s'effectuer sur réservation: tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 13 h, tél: 01 49 87 54 54, Minitel: 3615 Billetel et FNAC sans réservation: de 13 h à 20 h

 


1. Perpendiculaire, n ° 7, septembre, 50 F.

2. Republié chez J'ai lu, 155 p., 19 F.

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