Regards Décembre 1997 - La Création

Cinéma
Une suite sinon rien

Par Franck Cormerais


Cet été, Scream, petit film de Wes Craven, a remporté un succès inattendu aux Etats-Unis. Dès les cinquante millions de dollars de recettes atteints, le studio a demandé au réalisateur de travailler sur une suite.

Le cinéma hollywoodien est aujourd'hui essentiellement dominé par un genre récurrent: le " film à suite ". Il obéit à des règles précises et est révélateur d'une idéologie et d'une économie essentiellement conservatrices. Examinant le programme de cette fin d'année, on voit que trois des principales sorties sont des suites: le Monde perdu, Alien la résurrection et le dernier James Bond, le 17 décembre, Demain ne meurt jamais.

Deux noms suffisent à expliquer cette orientation: Spielberg et Lucas. Il est encore trop tôt pour analyser en profondeur l'ampleur réelle de leur apport dans le cinéma de divertissement. Mais on peut déjà constater qu'un long métrage à Hollywood ne se fait plus de la même manière qu'à l'époque de Ben Hur. Les deux réalisateurs ont créé des films basés sur l'esprit des sérials du début du siècle (Nick Carter, les Mystères de New York). Les personnages sont moins importants que les péripéties. Les Dents de la mer, la Guerre des Etoiles, les Aventuriers de l'Arche perdue, Jurassic Park sont autant de formules déclinables à l'infini.

 
La connivence avec un public d'adolescents

Leur succès a été repris par d'autres avec plus ou moins de talent. Pour un Tim Burton, inventeur d'un Batman névrotique et obsessionnel, combien de Flic de Beverly Hills, Rambo, Speed ou autres Arme fatale ? Le réalisateur est, le plus souvent, interchangeable. Il n'imprime pas sa marque et se contente d'illustrer une intrigue qui reproduit les péripéties de l'épisode précédent. Le scénariste essaie d'installer une connivence avec le spectateur. Certaines situations sont répétées ironiquement (la scène du fouet dans Indiana Jones et le temple maudit).

Ce genre particulier trouve sa plénitude dans la science-fiction et le film d'horreur. La série des Freddy, Halloween, Vendredi 13, Terminator, Superman ou Alien en sont des exemples explicites. On touche ici une des caractéristiques de ces films. Le public américain est essentiellement composé d'adolescents. Trois personnes sur quatre ne vont jamais au cinéma outre-Atlantique. Le succès de Spielberg et Lucas a détourné des salles obscures toute une partie de la population. La prolifération des films d'épouvante et de science-fiction (le retour du film catastrophe ne fait que confirmer ce phénomène) reflète l'engouement de ces jeunes pour le spectaculaire et les émotions fortes. Ces intrigues se déroulent soit chez eux (les banlieues paisibles où sévit le tueur d'Halloween), soit aux confins de l'univers (la planète de la créature d'Alien). Ils aiment retrouver des histoires qu'ils puissent identifier rapidement. Ces codes les aident à s'insérer dans la société (sur ce sujet, une oeuvre comme Scream analyse parfaitement ce désir de mimétisme).

Plus prosaïquement, les studios hollywoodiens se sont, depuis vingt ans, totalement transformés. La plupart sont aux mains de conglomérats financiers (Sony, Time Inc). Le cinéma n'est plus considéré que comme une branche de leurs affaires. Profit, rentabilité sont les maîtres mots. Une oeuvre n'est plus uniquement exploitée sur grand écran.90% des foyers américains posséderont un magnétoscope d'ici à la fin du siècle (65% actuellement). Les recettes du marché vidéo dépassent maintenant celles des salles. Parallèlement, le développement de la télévision par câble fait apparaître un besoin crucial de nouveautés.

Les coûts de production des films ont, aussi, augmenté de manière considérable. La moitié peut être consacré au budget publicitaire. Les effets spéciaux nécessitent un énorme investissement. Certains acteurs sont payés vingt millions de dollars pour chaque prestation (Jim Carrey, Sylvester Stallone). Quelques-uns ont d'ailleurs démarré leur carrière dans des films qui ont connu une suite (Personne ne savait qui était Harrison Ford avant la Guerre des Etoiles ou Bruce Willis avant Piège de Cristal). Les sommes d'argent engagées sont tellement démesurées qu'il est impossible d'avoir une démarche créatrice. On se contente d'utiliser de vieilles méthodes qui ont déjà fait leurs preuves. Cette perte de qualité s'accompagne d'un manque de renouvellement chez les cinéastes. Sans parler des années 70 (Coppola, Scorsese, Altman) la décennie suivante avait vu l'émergence d'une génération ambitieuse et indépendante (les frères Coen, Jarmusch, Spike Lee). La répétitivité inlassable des mêmes procédés ne permet pas à de jeunes réalisateurs de s'affirmer. Et Hollywood risque bientôt de ressembler à une mante religieuse dévorant son partenaire après l'accouplement.

 


1. Perpendiculaire, n ° 7, septembre, 50 F.

2. Republié chez J'ai lu, 155 p., 19 F.

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