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Littérature
Par Guillaume Cherel |
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Voir aussi Entre coupe des provinces et plus grand trou du monde... |
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Ils sont quelques jeunes écrivains pas vraiment disposés à fermer les yeux sur le monde tel qu'il est, ni à écrire comme si le monde était autre chose que ce qu'il est.
Rencontre avec des...
Perpendiculaires.
L'événement de la rentrée littéraire, ce ne fut peut-être ni le nouveau succès de Daniel Pennac (Messieurs les enfants), ni les sempiternelles tractations souterraines des prix littéraires, mais l'importance accordée d'un coup à une revue littéraire, intitulée Perpendiculaire (1), ainsi qu'à une demi-douzaine de jeunes écrivains qui s'y rattachent. De longs articles, plus ou moins clairs et/ou élogieux, se sont fait l'écho de l'intrusion de cette énième génération spontanée, allant parfois jusqu'à évoquer une nouvelle avant-garde, voire un mouvement néo-Nouveau Roman... Tel quel ! Suspicion immédiate: l'opération est orchestrée par Raphaël Sorin, vieux baroudeur de l'édition et directeur littéraire chez Flammarion, qui les édite. Et aussi la photo de groupe qui rappelle étrangement celle, devenue emblématique, du Nouveau Roman, réalisée il y a trente ans devant le siège des éditions de Minuit. Se passerait-il réellement quelque chose dans le ronron littéraire français ? Le mieux était d'aller voir sur place (les auteurs de la revue reçoivent chaque mercredi, à 21 h, au café " Les Marronniers ", 18, rue des Archives), d'écouter (et de lire) ces trublions à l'esprit de système. Il ne s'agit pas d'une école formaliste. Le groupe travaille depuis longtemps sur des thèmes comme le fiasco, le ridicule, les stéréotypes, les concepts, la subversion... Aujourd'hui, elle s'en prend à la société néo-libérale, représentée par l'Entreprise. Un retour en arrière s'impose. Tout a commencé du côté de Poitiers et de Niort, il y a dix ans. Une quinzaine d'amis étudiants remuants, admirateurs de Duchamp, inspirés par les dadaïstes, lecteurs de Borges et Deleuze, écoutent du rock post-punk anglais...: " Au départ, nous avons créé une société, structurée, avec des bureaux, comme une administration, explique Christophe Kihm. La part de l'humour était énorme, mais il s'agissait de s'installer à l'intérieur d'une forme pour la pervertir, pas simplement de s'en moquer à l'aide de la dérision. Nous produisions non seulement des documents administratifs, mais, également au sein d'une cellule de réflexion, des rapports sur l'esthétique, l'absurde. Nous avions ouvert notamment un bureau des projets non réalisées. Il s'agissait de déterminer des principes d'action culturelle, comme l'outrance, l'inversion des valeurs." A cette époque, les joyeux potaches distribuent des tracts dans la rue, dont le slogan est " L'Art est partout, traquons-le ! "." Ce fut le terreau d'une réflexion plus poussée, plus mûre. Notre démarche est celle de l'écrivain. C'est la trajectoire de l'écrivain qui nous intéresse. C'est sa trajectoire qui est perpendiculaire, pas son style." De cette période estudiantine, il reste un groupe d'irréductibles (sans femmes), qui anime la revue Perpendiculaire. Agée de deux ans, celle-ci fut tout d'abord publiée par les éditions Michalon, puis rachetée par Flammarion. Nicolas Bourriaud et Christophe Duchatelet - dont les premiers romans, l'Ere tertiaire et le Stage agricole, viennent d'être publiés (voir encadré) - en sont les animateurs, avec Jean-Yves Jouannais (rédacteur en chef d'Art Press), Christophe Kihm, déjà cité, Laurent Quintreau, et Jean Jacques Marchandise, rallié depuis peu. Autour du noyau dur de ces nouveaux mousquetaires, quelques franc-tireurs à la plume bien aiguisée, tels que Bernard Lamarche-Vadel, François Rosset (statisticien et écrivain), Dominique Noguez (il vient de recevoir le prix Médicis), et surtout Michel Houellebecq, auteur d'un livre publié en 1994 par Maurice Nadeau et déjà culte: Extension du domaine de la lutte (2), également membre du Comité éditorial de Perpendiculaire. Sans oublier Maurice G. Dantec (les Racines du mal, Série Noire).
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Un laboratoire expérimental du réel
Montés à Paris pour labourer, sillonner, tracer des lignes de forage tous azimuts, déception: aucune revue ne leur paraît en prise avec le réel." Pas une n'essayait de percevoir en quoi les nouvelles technologies et la mainmise des entreprises sur la vie des gens créent de nouveaux comportements ", constate Christophe Kihm." La revue Perpendiculaire a donc entrepris de publier des écrivains qui n'ont pas le profil requis par les agences de placement: arpenteurs, fractalistes, géomètres et installateurs ", écrit Nicolas Bourriaud, par ailleurs critique d'art." ... La RP est une coopérative, un marché où de petits producteurs de subjectivités débarquent leurs cageots emplis de textes.(...) On n'attrape pas les mutations contemporaines avec du vinaigre balzacien: toute forme est un outil. Le texte littéraire n'est ni un reflet du monde extérieur, ni une surface qui ne renvoie qu'à elle-même, mais une combinaison de subjectivités saisies à la source, une pliure ". Perpendiculaire se veut un laboratoire expérimental du réel.
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Crédo : ne jamais rester en surface
Il s'agit, par le biais d'une vaste critique de l'entreprise, de décrypter, de dire le monde dans lequel nous vivons. Un monde transformé en gigantesque et infernale machine où les Ressources humaines ne produisent plus de richesses, ni des produits de consommation, mais du rien, du néant, de l'absurde, de la pauvreté matérielle et intellectuelle: le chaos. Les Perpendiculaires écrivent donc sur notre temps. Avec un fond politique, " forcément politique "... Il s'agit de traverser les discours, toutes les strates proposées. Credo: ne jamais rester en surface. Toutes les cultures les intéressent. Du kitsch. Jean-Yves Jouannais a écrit un essai sur les nains de jardin, avant de publier Artistes sans oeuvres (Hazan, 1997), au summum du décadent (le bourbier du Stage agricole), jusqu'à l'avant-gardisme le plus absurde (creuser le plus grand trou du monde...dans l'Ere tertiaire). Les Perpendiculaires pensent que l'écrivain doit s'intéresser de près à notre société: " Le libéralisme sauvage à l'américaine, on n'en veut pas ", affirme Kihm. Avant de quitter Les Marronniers, Christophe Duchatelet confesse: " Ces réunions littéraires, en fait, c'est un prétexte pour rencontrer des filles..." |
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1. Perpendiculaire, n ° 7, septembre, 50 F. 2. Republié chez J'ai lu, 155 p., 19 F.
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Entre coupe des provinces et plus grand trou du monde...
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L'Ere tertiaire et le Stage agricole sont deux premiers romans complémentaires.
Le premier, de Nicolas Bourriaud, est maîtrisé, cérébral.
Son style est souvent froid, bureaucratique, quasi chirurgical.
Son univers est technologique, moderne, cauchemardesque.
Comme le personnage de Houellebecq, dans son roman culte Extension du domaine de la lutte, David a trente ans: " Tirant les leçons des exercices précédents, je déposais mon bilan et vendais mes parts au plus offrant: enfin racheté, démantelé, restructuré.
J'allais bientôt me profiler dans une grille de ressources humaine, accéder au statut d'employé." Les ordinateurs dominent ce monde.
Un déluge menace.
David ne maîtrise plus sa vie amoureuse, mais il est chargé d'élaborer une Arche, au sein de l'Entreprise, en vue de l'apocalypse imminente.
Le style de Duchatelet est plus fou, chimique, jubilatoire.
Sous couvert de gaudriole, la violence règne.
Il s'agit d'une sorte de bizutage de trois Parisiens (Colin, Roland et Maurice) débarqués chez les " péquenots " pour participer à un stage agricole.
Fornications forcées et tabassages en règle sont au programme.
C'est une illustration terrienne du chaos, lequel est illustré ici par un match de rugby à l'allure de Jugement dernier.
Il traduit l'inadaptation d'un personnage dans un monde dominé par les machines: " Habillé d'un bleu de travail, il fit front à la tracto-pelle, les jambes légèrement arquées.
Le moment des explications de fond était venu.
Il s'agissait bien d'un face-à-face d'une rare violence tant l'éventail mécanique de la machine insultait la grâce humaine."
Différents sur le plan de l'écriture, les livres de Bourriaud et Duchatelet appartiennent à un territoire commun: celui du burlesque et de la catastrophe.
Pas de la drôlerie pure, de la tragédie grotesque, au sens beckettien...
Toujours sur le fil du rasoir, les personnages croulent sous des montagnes d'incohérence.
La parole est libérée, le style changeant, rythmé comme la courbe d'un électrocardiogramme, ou celle d'une secousse sismique...
Les références littéraires sont légion, mais il est davantage question de " sampling " (l'oeuvre se nourrit de tout), et de zapping (passer du coq...à l'homme) que de démonstration nombriliste de leur culture.
Nos deux trentenaires sont nés devant la télé.
Ils ont grandi avec l'informatique et veulent " parachuter Mauriac sur Internet "...n G.
C.
Nicolas Bourriaud, l'Ere tertiaire, Flammarion, 227 p., 98 F
Christophe Duchatelet, le Stage agricole, Flammarion, 160 p., 80 F
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