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Enseignement
Par Jean-Claude Oliva |
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Entretien avec Jean Pierre Terrail* Voir aussi Budget de l'éducation: encore un effort! |
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La crise scolaire appelle un véritable aggiornamento des pratiques enseignantes.
Une idée s'impose: il faut chercher d'autres voies en partant du principe d'éducabilité de tous les élèves.
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Le système scolaire a profondément changé en quelques décennies.
Quel bilan en tirez-vous ?
Jean-Pierre Terrail: Sous la troisième République, les jeunes issus des milieux populaires étaient radicalement exclus de l'enseignement secondaire. On a longtemps cru qu'ouvrir à tous le collège et le lycée réduirait considérablement les inégalités d'éducation. Après quatre décennies, on doit bien constater qu'il n'en a strictement rien été. Ce constat est solidement établi, et assez largement connu. Il ne se suffit pas cependant à lui-même (1). En organisant la scolarisation des jeunes jusqu'aux degrés supérieurs de l'enseignement secondaire, la cinquième République a réalisé une oeuvre scolaire d'envergure, qui a tout à la fois fortement démocratisé l'accès aux savoirs savants, transformé le rapport entre école et société, et apporté une contribution de premier plan aux bouleversements de la société française. Seconde observation: depuis qu'il y a de l'école dans les sociétés humaines, donc depuis qu'il y a de l'écriture, et ça fait quelques millénaires, l'accès aux savoirs les plus élaborés est réservé à une élite, ce privilège ayant partie liée avec les inégalités de classe. Prétendre aujourd'hui réduire, a fortiori supprimer l'inégalité des chances scolaires est donc un objectif de très haute ambition, et les difficultés ne peuvent être qu'à la mesure de l'enjeu. Troisième remarque: les inégalités scolaires sont de plus en plus mal supportées, ce qui est historiquement tout à fait inédit. Comme si les espoirs bafoués d'une solution à la " question sociale " s'étaient reportés sur l'institution scolaire. Ce qui favorise l'imputation à l'école de responsabilités qui ne sont pas les siennes, mais stimule en revanche la mobilisation des forces susceptibles de faire avancer la cause de l'égalité des chances.
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D'où vient cette crise de l'école ?
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J.-P.
T.: La " crise scolaire " d'aujourd'hui est le prix payé pour la façon dont a été obtenue la prolongation massive des scolarités au cours des dernières décennies.
L'accueil des nouveaux publics aurait supposé une transformation profonde du fonctionnement d'une école qui, comme Bourdieu et Passeron le soulignaient dès les années 1960, ne s'est jamais senti la responsabilité de transmettre par elle-même l'ensemble des moyens de répondre à ses propres réquisits.
De la réforme Berthoin (1959) aux 80% au niveau bac de Chevènement, les politiques scolaires ont préféré faire l'économie d'une telle transformation, ou pensé pouvoir la faire.
Pourvus de ressources familiales limitées, les nouveaux publics se sont retrouvés insuffisamment armés face aux difficultés normales de tout apprentissage cognitif, et orientés vers les filières professionnelles et technologiques mises en place à leur intention, que leur irruption a contribué à dévaloriser rapidement.
Aujourd'hui, le système est au bord de l'éclatement, tant est forte la disparité entre les niveaux réels d'acquisition cognitive correspondant à un niveau donné de scolarisation: aux inégalités entre filières se conjuguent en effet des inégalités croissantes entre établissements.
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Quelle est la politique nouvelle à mettre en oeuvre ?
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J.-P.
T.: Améliorer la qualité des formations et réduire les inégalités: c'est un même objectif, et le seul qui permette de sortir de la crise.
Dans une mesure non négligeable, les inégalités procèdent des capacités stratégiques différenciées des familles, dont les plus averties savent faire jouer à leur profit les hiérarchies entre filières, classes et établissements, qu'elles renforcent du même coup.
A cet égard la plus grande fermeté en matière de sectorisation scolaire et le recours à des mesures de discrimination fortement positive paraissent s'imposer.
Mais les stratégies consuméristes des familles aisées ne prennent toute leur efficacité qu'en regard de l'inégalité essentielle, qui concerne les apprentissages cognitifs.
Celle-ci appelle un véritable aggiornamento, de très grande ampleur, des pratiques enseignantes.
Il ne s'agit pas seulement d'éviter l'échec des élèves les plus en difficulté.
L'existence de ces 10 à 15% de jeunes indique une urgence sociale, mais, au-delà de cette fraction la plus visible, la formation de la majorité des élèves et des étudiants n'est pas ce qu'elle devrait être.
Tous les principes pédagogiques mis en oeuvre jusqu'à aujourd'hui pour régler ce problème (par exemple: faire de plus en plus dans le " concret " pour se mettre à la portée des jeunes d'origine populaire) ont purement et simplement échoué.
Il reste, ce qui ne sera sans doute pas une mince affaire, à prendre acte en théorie et en pratique de ces échecs...
Et à chercher d'autres voies, en partant du principe de l'éducabilité de tous les élèves qui, étant des êtres de parole, ont d'emblée accès au registre du symbolique, de l'abstraction (faut-il rappeler que si les banlieues comptent pas mal de pitbulls, le concept de chien n'y aboie pas plus qu'ailleurs ?), et possèdent ainsi le potentiel de raisonnement logique à partir duquel peut s'opérer toute introduction aux savoirs savants.
Je crois qu'on ne peut sortir de cette crise que par le haut, par une politique scolaire ambitieuse qui vise à réaliser l'égalité des chances d'accès à l'excellence.
Il ne s'agit certes pas d'uniformiser les parcours, en imposant à chacun la même notion de l'excellence.
Mais cette visée suppose que chacun puisse choisir sa voie - et son excellence - à partir d'une solide formation de base.
Peut-on se satisfaire par exemple d'un enseignement professionnel qui recrute de plus en plus exclusivement sur la base de l'échec scolaire ?
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Quelle appréciation portez-vous sur la politique de Claude Allègre ?
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| J.-P. T.: Cet homme de science semble parfois s'en prendre aux effets sans s'interroger sur les causes: disqualifiant l'absentéisme enseignant sans se demander pourquoi il est quatre fois plus élevé en Seine-Saint-Denis qu'en Lozère, rappelant les jeunes fauteurs de troubles scolaires à la morale républicaine sans s'interroger sur ce que peut être la violence de l'exclusion, du savoir, du déni des capacités d'intelligence d'un enfant. Le jour où sa politique, s'il en a une, apparaîtra dans sa globalité et sa cohérence, on la jugera sur deux critères. A ses résultats, d'abord, en matière de qualité des apprentissages. Moins d'élèves par classe, c'est important, mais seulement si c'est un moyen d'apprendre autrement: il est essentiel ici de mobiliser l'ensemble de la communauté éducative et des chercheurs, plutôt que de mégoter sur la formation continue des enseignants. A l'égard, aussi, du pilotage des établissements et de la carte scolaire. On sait d'avance ce que seront les effets de la mise en concurrence des établissements: un accroissement des inégalités scolaires. Le cas anglais depuis les années 1980 est suffisamment probant à cet égard. |
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* Sociologue 1. L'association " Défendre et transformer l'école pour tous " a organisé un colloque sur ce thème et fait signer un appel à plus de 200 universitaires.Voir l'entretien avec Samuel Joshua et Jean-Yves Rochex, Regards, avril 1997.
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Budget de l'éducation: encore un effort!
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Le projet de loi de finances pour 1998 prévoit 1320 emplois supplémentaires dans l'enseignement scolaire (620 ATOS, 100 conseillers d'éducation, 600 médicaux et sociaux).
Il en prévoit 4190 de plus dans l'enseignement supérieur (3000 enseignants, 1190 non-enseignants).
Les subventions de fonctionnement aux universités augmentent de 212 millions.
Le budget de l'Education nationale, en hausse de 2%, présente donc certaines améliorations, qui satisfont des revendications souvent exprimées.
Ainsi la transformation d'heures supplémentaires en postes; la création de postes d'infirmières et d'assistantes sociales, même s'il reste beaucoup à faire sur ce point.
Pour les postes d'enseignants, on est en droit de se demander comment le ministre entend tenir nombre de ses promesses sans créer d'emploi.
Les redéploiements internes ne sauraient y suffire, sous peine de provoquer d'autres difficultés.
Les améliorations dans l'enseignement supérieur ne sont pas négligeables, mais ne correspondent pas aux besoins réels de postes d'enseignants et de personnels administratifs, techniques et de service.
La question reste posée d'un investissement éducatif qui corresponde aux nécessités actuelles.
Claudine Ludwig
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