Regards Novembre 1997 - Hors-sujet

Dino sur canapé

Par Jean-Claude Oliva


Avec Jurassic Park II, les dinosaures envahissent à nouveau les écrans. Incursion dans un univers de peur et de fascination.

Depuis le premier crâne mis au jour i Depuis le premier crâne mis au jour il y a deux siècles à... Maastricht - cela ne s'invente pas ! (1) -, l'engouement pour les dinosaures ne s'est jamais démenti. Il a inspiré la vocation de nombreux scientifiques comme le paléontologue Stephen Jay Gould découvrant un tyrannosaure au Museum d'histoire naturelle de Manhattan à l'âge de cinq ans et a suscité une passion secrète chez le graphiste Ricardo Delgado (2) depuis une visite, également à l'âge de cinq ans, mais au muséum de Los Angeles. Coïncidence si les dinosaures apparaissent d'emblée mêlés à " cette autre préhistoire qu'on retrouve dans l'existence de chacun, l'enfance..." (3) ? Voire... En tout cas, un tel succès doit interroger. Le dinosaure vient d'un passé irrémédiablement révolu. Nous savons qu'un voyage dans le temps passé est irréalisable, car de l'ordre même de l'impossibilité physique. L'hypothèse astucieuse de Jurassic Park I, l'utilisation de fragments d'ADN fossiles semble tout aussi irréaliste, l'ADN se dégrade avec le temps, il est contaminé, etc.(4) Quant à une reconstitution génétique à partir des espèces actuelles, elle pourrait peut-être aboutir à de nouveaux monstres mais pas à nos terribles lézards. Donc nous voici face à l'expression d'un passé qui est inaccessible, connu seulement par des témoignages indirects, des preuves fossiles, empreintes, fragments d'os, perdus dans notre univers actuel. Comment ne pas penser à l'inconscient ? Le générique de Jurassic Park I est révélateur à cet égard. On ne voit rien, on devine la bête dans une cage et on voit les réactions des hommes qui, eux, sont censés la voir. Il s'agit bien d'une représentation de l'inconscient qui, par définition, ne peut se représenter: on ne le voit pas mais on sait qu'il est là. En vertu de quoi, la scène où l'on aperçoit pour la première fois les apatosaures brouter (le sommet) des arbres est proprement hallucinante. Elle est réaliste et, en même temps, on nage dans l'irréalité: c'est une hallucination. Toute représentation de l'inconscient ne peut être qu'une illusion. C'est à ce même fil rouge que se rattache Jurassic Park II, en tout cas son scénario " le monde perdu " (5), l'intrigue se nouant même autour du Carnotaurus sastrei ou dinosaure...caméléon: " Quelque chose qui était juste devant ses yeux, qu'il pouvait voir, mais ne voyait pas." Invisible, le dinosaure est aussi l'inconscient par sa taille démesurée par rapport à l'échelle humaine. C'est un continent inconnu dont on ne connaît pas bien les limites, les premières représentations des dinosaures étaient obscures, grises, floues, ce n'est que depuis peu qu'il est investi de couleurs, de personnalité, de signes distinctifs, qu'il est sexué voire sentimental (!) Ce n'est pas une tautologie de faire remarquer que le dinosaure est l'archaïque, qu'il appartient à un univers absolument antérieur, proprement indicible, un univers de sensations physiques - le verre d'eau soudain agité par les tremblements que provoquent les pas du tyrannosaure dans Jurassic Park I - ce que mettent en évidence aussi Gon (6) et l'Ere des reptiles (2), deux BD qui n'en sont pas car elles ne possèdent ni texte, ni bulle. Résolument archaïque mais présent parmi nous, le dinosaure, c'est ce que montrent les deux opuscules. Gon, le petit dinosaure, vit avec les fauves contemporains qu'il affronte, plus puissant que le lion, plus fort que l'ours, plus cruel que le rapace, il en rajoute, monsieur plus de la violence. Dans l'Ere des reptiles, les dinosaures ont encore la vedette malgré l'apparition (finale) d'un petit mammifère, mais le titre traduit un glissement de sens, le monde des reptiles - et non des dinosaures - existe toujours c'est le nôtre ! Très violent aussi, l'Ere des reptiles, et fascinant, il faut bien l'avouer, d'une violence aussi gratuite qu'inquiétante, nous sommes bien dans le domaine de la pulsion qui échappe à tout contrôle et nous avons même clairement basculé du côté de la pulsion de mort (7).

Le dinosaure figure aussi l'altérité radicale. Un dinosaure est bien plus étrange qu'un chat par exemple. Pourtant le chat est étrange malgré sa longue familiarité avec les hommes qui l'ont hybridé, sélectionné, élevé pour qu'il fasse partie de la famille. Résultat une peluche qui nous ressemble avec parfois quelques réminiscences d'étrangeté - ces pattes, cette longue queue, ces fines moustaches, ces oreilles pointues, ses poils soyeux, tout cela est si bizarre. Mais le dinosaure, c'est une bizarrerie d'ordre supérieur, il n'y a rien de commun sauf l'organisation générale de la bête. Dès qu'on y regarde de près, " autre chose " domine.

Enfin, comment résister au dino-phallus ? Le diplodocus a la plus longue queue du règne animal et, du haut de ses douze mètres, le tyrannosaure réalise du jamais vu pour une érection !

 


1. Le premier crâne fut découvert par des carriers en 1770 et décrit par Cuvier sous le nom de " Mosasaure ".Dans l'Empreinte des dinosaures (collection Opus, Editions Odile Jacob, 365 p., 70 F) Philippe Taquet, professeur de paléontologie au Museum national d'histoire naturelle, présente en forme de récit de voyages son itinéraire personnel à la recherche des dinosaures.Les deux derniers chapitres élargissent le point de vue à une histoire des idées " de Maastricht à l'Europe des dinosaures " et au débat actuel sur l'extinction.

2. .L'Ere des reptiles: une guerre tribale de Ricardo Delgado, publié par Dark Horse France,1995.

3. Trois essais sur la théorie de la sexualité, Sigmund Freud, éditions Gallimard, Paris, 1962.

4. Pour discuter cette hypothèse et bien d'autres concernant les dinosaures, les chercheurs du Museum national d'histoire naturelle organisent des tables rondes pendant les vacances de la Toussaint et des visites guidées (payantes) tous les samedis à 14 h 30 du 8 novembre au 31 décembre.

5. Le Monde perdu de Michael Crichton, éditions Robert Laffont, 395 p., 139 F.Les dinosaures de Jurassic Park I ont survécu dans une île, certains protagonistes humains remettent ça.Avec pour véhicule " le Challenger", en hommage sans doute au professeur Challenger, héros du roman le Monde perdu de Sir Arthur Conan Doyle (Livre de Poche, Hachette Jeunesse) écrit au début du siècle, dont s'est librement inspiré le best-seller actuel.Au lieu d'une île, il s'agit d'une partie inaccessible de l'Amazonie où des animaux préhistoriques ont survécu.Mais on y retrouve la même fascination et le même jeu trouble entre réalité et fiction, entre caché et découvert: " En suivant les empreintes nous avions franchi un écran de buissons et d'arbres.Dans une clairière au-delà, se tenaient cinq créatures extraordinaires que je n'avais jamais vues."

6. Gon de Tanaka dans la collection Manga aux éditions Casterman, 1995.

7. Jean-François Tarnowski dans la revue Positif (décembre 1993) rattache les prédateurs de Jurassic Park au ça, " l'instance la plus sauvage de la psyché ".

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