|
La baleine et la sardine Par Philippe Breton |
|
|
|
On a beau être prévenu, avoir un peu d'expérience dans ce domaine, et même faire un peu profession de l'analyse du phénomène, la télévision reste un monstre qui vous avale sans même s'en rendre compte, telle la baleine engloutit la sardine.
Ainsi, ayant pourtant connu, comme la plupart de mes pairs intellectuels, quelques déboires dans le domaine, j'ai tout de même accepté de participer à l'un de ces plateaux de télévision, où l'on entre humain et où on ressort friture.
J 'avais pourtant, dans un précédent numéro de la revue, commenté le petit livre de Bourdieu sur la télévision, qui décrit avec précision la mécanique toujours répétée de ces mâchoires broyeuses. Une jeune femme à la voix accorte m'avait contacté au téléphone pour m'inviter à une émission produite par la Cinq dans le cadre de la " science en fête " à la Cité des Sciences. Lorsqu'elle m'eut décrit le plateau, je lui ai d'abord dit non, compte tenu du peu de temps dont chacun disposait pour s'exprimer. Tenant sans doute à ma présence, elle me rappela pour me garantir une possibilité d'expression en rapport avec le sujet. Je donnais donc mon accord. Nous avons alors préparé longuement les questions susceptibles d'être posées. Jusque là, tout allait bien. En fait, j'avais été tout simplement appâté. Le jour même, venu de province après un long déplacement, la cruelle réalité de la télévision faisait irruption. D'abord, on nous distribua quelques feuillets contenant les questions qui avaient été remises à l'animateur. Celles-ci n'avaient plus rien à voir avec la préparation initiale. Impossible de parler à quelqu'un, les multiples interlocuteurs possibles, aux responsabilités mal définies, étaient trop occupés avec leurs machines à communiquer, talkies-walkies, téléphones portables, radio-messageries. Ensuite, on nous rangea sur un plateau de télévision dans l'attente de l'animateur vedette, Daniel Lecomte. Nous étions, comme on dit, en " stand-by ". C'est à ce moment que les pages du livre de Bourdieu commencèrent vraiment à s'animer. Le présentateur, enchaînant plateau sur plateau à différents endroits de la Cité des Sciences, arrive en courant. Essoufflé, il s'abstient de présenter les invités et se met immédiatement à lire le texte de son prompteur, qu'il découvre à cette occasion. Mais c'est un professionnel, cela ne se verra pas et le téléspectateur aura vraiment l'impression qu'il connaît à fond son sujet. Ensuite viennent les questions (où sont mes fiches coco ?). La règle est d'éviter le débat car il prend du temps et dépasse les compétences de l'animateur. Le privilège est donc accordé systématiquement aux lieux communs, à ce qui fait simple pour un auditeur censé être stupide et qui, donc, dans cette perspective, le restera après l'émission. Comme le dit Bourdieu, le présentateur " manipule l'urgence; il se sert du temps, de l'horloge, pour couper la parole, pour presser, pour interrompre ". Nous sommes ici des mauvais clients car nous avons tous quelque chose à dire. Il faut donc tenter de passer en force. Mais la baleine ne l'entend pas de cette oreille: qui es-tu, sardine, pour te prétendre plus grosse que tu n'es ? Coupez ! Bref, comme d'habitude, comme toujours, le débat n'aura pas lieu, les auditeurs auront une simple soupe froide, qu'ils consommeront du coup distraitement. Comme l'ensemble de l'émission a été fait à la va-vite, sans souci de qualité, les travers habituels de la télévision y ont été plus visibles. Les plaintes des invités n'ont évidemment pas été entendues: l'animateur est reparti en courant vers un autre plateau. La jeune femme qui m'avait donné des " garanties " avoue cyniquement que " ça a marché ", puisque je suis venu. Imparable. Et puis la baleine est partie à la recherche d'autres sardines. |
|
* Historien, journaliste. |