Regards Novembre 1997 - La Planète

La sanglante mutation de l'Algérie

Par Alexandre Adler*


Dans son analyse de la situation et des perspectives en Algérie, Alexandre Adler développe un point de vue original d'observateur qui, à terme, ne ferme pas la porte à un avenir démocratique. Il est de ces intellectuels qui se tiennent, sans concessions, aux côtés dés démocrates algériens.

Peut-on, au-delà de la naturelle indignation, essayer de voir clair dans l'actuelle situation de l'Algérie ?

Il est insensé d'imaginer que les actes atroces qui sont commis jour après jour par les hommes des GIA puissent avoir d'autres auteurs que ceux qui se proclament pour tels. Une chose est d'imaginer que tel ou tel groupe ait pu être infiltré par la police du régime, une autre de concevoir comment quelques infiltrés seraient les auteurs véritables non pas d'une " bavure isolée", mais d'une série ininterrompue d'assassinats de masse ! La vérité est ici bien plus simple: les hommes des GIA sont les exacts équivalents des khmers rouges dans une autre partie du monde: un groupe fanatisé, désespéré, qui a basculé dans la violence radicale, qui s'est retranché dans une utopie sanguinaire et suicidaire, loin de l'humanité courante. Mais, à l'évidence, tous ceux qui, depuis le début de la crise algérienne, ont voulu nier cette dimension de violence et de haine destructrice de l'intégrisme, ne savent plus aujourd'hui comment nier ou dénaturer ces simples faits qui, par ailleurs, s'inscrivent dans la même trame sanglante que l'on retrouve en Egypte avec les assassinats de chrétiens, de policiers et de touristes, en Palestine avec les règlements de compte du Hamas et du Djihad islamique, au Soudan avec l'atroce guerre sainte menée contre les peuples africains du Sud, et, bien sûr, en Afghanistan avec les atroces Talibans qui se sont emparés de Kaboul l'année dernière. L'islamisme radical a tué, il tue, il tuera encore.

Mais, second phénomène, là non plus nullement spécifique à l'Algérie: l'islamisme est aujourd'hui en recul dans tout le monde musulman, parce qu'il est l'objet d'un rejet croissant de la population. En Algérie, ce rejet s'était manifesté dès les élections présidentielles de la fin de 1995 qui avaient donné au président Liamine Zéroual un véritable mandat populaire qui avait débuté par le plébiscite véritable de la communauté immigrée en France. Si l'on peut douter raisonnablement de la sincérité successive des scrutins ultérieurs, législatifs du printemps dernier notamment, la volonté populaire de disposer d'institutions représente les désirs de paix civile et de pluralisme politique, qui sont, eux, incontestables. Au reste, les forces d'opposition les plus critiques du régime le savent parfaitement, qui, après avoir maugréé, finissent par occuper les sièges de députés qui leur sont octroyés. La vérité, là encore, est plus simple qu'on ne l'imagine: l'Algérie a d'ores et déjà la structure politique la plus pluraliste du monde arabe. L'armée qui domine le pays n'a pas accepté cette évolution de gaîté de coeur. Mais elle a dû la subir parce que la logique de son affrontement avec l'islamisme l'a contrainte à s'appuyer sur les sentiments démocratiques de la population, notamment dans les grandes villes, où le rejet du FIS et des violences intégristes a commencé, notamment chez les femmes, les jeunes, les fonctionnaires de l'Etat.

 
L'éclatement de la cohérence de l'Islam

A présent, le grand fait nouveau, c'est l'éclatement de la cohérence de l'Islam algérien qui prépare en fait la fin de la phase actuelle de la guerre civile. Le FIS avait été, dès sa formation, au début des années 90, la coagulation de plusieurs tendances distinctes: un mouvement de masse populiste et déjà potentiellement violent se réclamant des exemples iranien et afghan avait été peu ou prou canalisé vers une issue légale, les élections, par la greffe d'un pan, religieux et conservateur, du FLN, lié à des classes moyennes affairistes en relation avec l'Arabie Saoudite. La direction bicéphale du FIS, Abassi Madani, vétéran politicien de la bureaucratie d'Etat, et Ali Benhadj, prédicateur populiste haineux, méprisant de l'identité algérienne, indiquait depuis le début l'ambivalence du mouvement. Nés du passage à la clandestinité et à la lutte armée, les GIA ne sont pas du tout initialement un organisme distinct du FIS, mais une sorte d'aile marchante particulièrement déterminée à en découdre. Chemin faisant, ils vont peu à peu s'autonomiser, puis s'opposer à ce qu'ils considèrent comme les faiblesses de Madani. Vers 1995-96, la rupture commence à être consommée, et nous avons fait les frais en France de l'un de ses épisodes importants avec la campagne de meurtres et d'attentats du groupe Kelkhal du GIA, dont la liquidation du chef officieux du FIS en France, le cheik Sahraoui, a été le point de départ. A l'autre extrémité du spectre, le régime a pu récupérer une partie des notables modérés du FIS, avec l'aide de l'Arabie Saoudite et d'une partie des Frères Musulmans égyptiens, inquiets de la dérive " iranienne " du mouvement: c'est le parti Hamas du Cheikh Nanah, et son rival En Nahda, qui à eux deux occupent le tiers des sièges de l'Assemblée et permettent le reclassement d'une partie de l'ancien FIS.

 
Le commencement de la fin de la guerre

Devant cet encerclement potentiel, Abassi Madani a fini par composer et accepter de réintégrer la nouvelle légalité avec son bon ami, l'AIS (Armée islamique du salut), qui observe un cessez-le-feu de fait depuis plusieurs mois. C'est ce retournement qui a créé la campagne désespérée de meurtres des GIA. Mais cette réintégration du FIS ouvre, elle aussi, une nouvelle phase de l'affrontement au sein de l'armée. Zéroual et ses amis, tous ou presque issus d'une région, le Constantinois, sont les héritiers légitimes de Boumedienne, lequel avait toujours voulu appuyer l'autorité du FLN sur une défense stricte de l'Islam et de l'arabisme de l'Algérie. En récupérant le FIS, en le neutralisant, ce groupe voudrait bien refermer la parenthèse de la guerre civile et accepter une dose importante d'islamisme social et de nationalisme radical nostalgique des années 70, où le parti unique régnait sans entraves.

D'autres officiers généraux craignent au contraire le retour en arrière et veulent continuer à proclamer la laïcité, le pluralisme linguistique arabe/berbère et le principe du combat contre les islamistes. La plupart d'entre eux sont originaires d'Alger ou de Kabylie. Ils sont également attachés à la francophonie. Ce débat recoupe celui que se livrent, dans la société civile, partisans et adversaires d'un dialogue avec le FIS depuis trois bonnes années: partisans du Front des forces socialistes (FFS) kabyles d'Aït Ahmed, une fraction du FLN, celle de l'ancien premier ministre Mouloud Hamrouche et les trotskistes locaux adversaires presque symétriques du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Saadi, scission laïque et combative du FFS, une autre fraction du FLN, avec un autre ancien premier ministre, Redha Malek, et les anciens communistes. Ce n'est malheureusement pas cette gauche politique et sociale, orpheline du président Boudiaf, lâchement assassiné au début de la guerre civile, qui pourra prévaloir. Pour ajouter un élément de complexité supplémentaire, certains des généraux qui sont opposés à la négociation avec Madani que mène l'entourage présidentiel, semblent bien en revanche avoir organisé sur le terrain, le retournement des maquis de l'AIS.

En réalité, derrière cette complexité apparente, il y a bel et bien un seul processus: le commencement de la fin de la guerre civile, avec exacerbation de la violence d'une frange isolée mais très résolue de l'intégrisme et, par ailleurs, recherche, partout, d'un compromis politique. Certaines versions de ce compromis font la part un peu belle aux thématiques de l'islamisme. Elles ont la faveur des militaires les plus archaïques et plus autoritaires, mais aussi d'une majorité de la population exaspérée et indignée de l'inertie des forces armées et de la police, qui n'attend qu'une chose aujourd'hui: le retour de la paix civile à n'importe quel prix. Toutefois, cette solution qui va prévaloir dans un premier temps ne sera jamais complète. L'Algérie ne peut pas être le Pakistan, qui lui-même est ensuite revenu vers la démocratie. Des généraux, des partis politiques, maintenant entièrement légaux et reconnus, des mouvements régionaux, féministes, démocratiques, vont continuer à s'exprimer dans les villes, la Kabylie, l'immigration en France. Comme ce sont ces forces qui ont permis d'arrêter la progression d'un islamisme que certains prétendent inexorable, elles ont pour elles le temps et la logique politique d'une profonde mutation de l'Algérie. Celle-ci a été sanglante. Mais elle comporte aussi sa part de promesse démocratique, en particulier pour le Maghreb.

 


* Historien, journaliste.

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