Regards Novembre 1997 - La Planète

Chine
Ruptures et blocages à Pékin

Par Dominique Bari


Les dirigeants chinois ont franchi le pas de la restructuration du secteur industriel public, débat fondamental depuis dix ans. Une mesure adoptée en vertu du concept d'" économie socialiste de marché " par le XVe Congrès du PCC qui s'est tenu en septembre à Pékin.

Attendue et promue par les économistes et les réformistes les plus convaincus, mais redoutée par une partie de la population, inquiète des mises à pied massives qu'elle doit entraîner, la réforme des entreprises d'Etat est qualifiée de " nouvelle rupture théorique " par le vice- premier ministre chinois en charge des questions économiques, Zhu Rongji. Elle est la conséquence logique de l'application du concept d'" économie socialiste de marche ", plébiscité lors du précédent congrès en 1992 qui officialise " durant la phase primaire du socialisme " en Chine la coexistence des secteurs public, collectif et privé. Cette restructuration consisterait à ne garder qu'un millier de grosses firmes stratégiques sous le contrôle direct de l'Etat, soit 1% environ de l'ensemble des entreprises publiques actuelles. Le reste des sociétés connaîtra des sorts divers, selon leur état de santé, puisqu'elles pourront soit être déclarées en faillite, soit fusionner avec des firmes rentables soit pour la majeure partie d'entre elles devenir des sociétés par actions.

Ces " ajustements stratégiques ", a affirmé Jiang Zemin, le secrétaire général du PCC, ne sauraient être assimilés à une privatisation mais plus exactement à un repositionnement du secteur public dans l'ensemble de l'économie chinoise qui, depuis près de vingt ans, a subi de profondes transformations. Actuellement, 70% environ des 100 000 sociétés publiques ont des difficultés financières dues à des responsabilités mal définies en matière de gestion, à des infrastructures obsolètes faute de fonds pour être modernisées.

 
L'impact social de la réorganisation du secteur industriel

La réorganisation de cet immense secteur industriel qui assure 41% de la production globale du pays, contre 35% au secteur collectif et 24% au privé et aux joint-ventures, est assurément délicate. Cent vingt millions de salariés sont concernés et Jiang Zemin, lui-même, a officiellement averti qu'elle s'accompagnera inévitablement de licenciements et de difficultés sociales. Selon un rapport du FMI, le pays devra faire face à deux défis: la gestion des millions de chômeurs que créera l'ouverture du capital des entreprises d'Etat, et la consolidation du système bancaire qui doit absorber les énormes entrées de capitaux.

Cependant, la restructuration ne part pas de rien. Des expériences ont été réalisées. Une soixantaine de villes se sont déjà lancées dans un programme de transformation des entreprises d'Etat. Un millier d'entre elles ont été déclarées en faillite. Près de 1200 ont fusionné, mais 1,23 million de salariés ont fait les frais de la recomposition et ont, selon les sources officielles, été réorientés vers des secteurs d'activités tertiaires. L'expérience devrait être élargie à 110 cités d'ici la fin de l'année. Vingt milliards de francs devraient être dépensés cette année et vingt-huit autres l'année prochaine pour apurer les créances des firmes publiques déclarées en faillite, a annoncé la commission d'économie et du commerce.

L'impératif de modernisation du système public chinois est d'autant plus sensible à appliquer dans la mesure où il constitue une véritable rupture avec l'organisation économico-sociale qui prévalait du temps de la planification. La " Danwei " ou " l'unité de travail " n'était pas seulement pour l'ensemble du personnel un lieu de production, mais l'entreprise fournissait aussi le logement, les soins, les retraites, assurant ainsi la vie quotidienne de chaque salarié et de sa famille. D'où l'absolue nécessité pour le gouvernement de créer un nouveau système social garantissant la couverture des besoins vitaux. La crainte du chômage est aujourd'hui une préoccupation majeure des Chinois. La population active est de l'ordre de 800 millions de personnes sur une population globale de plus de 1,2 milliard d'habitants qui devrait augmenter de 200 millions d'ici l'an 2010. Une moyenne de 10 millions de personnes arrivent chaque année sur le marché du travail.170 millions de salariés sont des urbains tandis que les campagnes comptent 450 millions de paysans actifs sur un total de 850 millions de ruraux. Dans les villes, le gouvernement estime entre 20% et 30% le taux de main-d'oeuvre excédentaire. Ce qui représente 20 à 30 millions de salariés dans les entreprises publiques.

 
Renforcement du contrôle sur les médias et la vie culturelle

C'est dire que la crainte de troubles sociaux n'est pas une vue de l'esprit. On connaît déjà l'existence de mouvements de grèves dans les régions les plus touchées par la déficience du secteur industriel d'Etat. Comme dans la province du Liaoning, dans le nord, et sa capitale Shenyang mais aussi à Shanghai où le tissu industriel est en pleine rénovation. Autant pour limiter les risques d'un embrasement social que pour calmer le courant " gauchiste " qui dénonce " le tournant vers le capitalisme ", la direction du Parti a renforcé son contrôle sur les médias et sur la vie culturelle." Nous devons résister résolument à l'érosion des idées et des cultures décadentes ", préconise Jiang Zemin qui a concédé aux plus conservateurs des éléments du parti " l'animation " de la vie intellectuelle chinoise.

Si le secrétaire général du PCC s'est prononcé en faveur de réformes politiques, et a défendu la nécessité d'un " gouvernement régi par la loi " pour mettre le régime à l'abri des règlements de compte et des volte-face de ses dirigeants, l'éviction-surprise de Qiao Shi, président de l'Assemblée nationale, principal partisan du renforcement du système législatif. Considéré comme le seul contrepoids au pouvoir de Jiang Zemin, Qiao Shi n'a pas réussi à conserver son siège au Comité central, rajeuni et renouvelé à près de 60%. Le remplacement de Qiao au printemps prochain à la tête du parlement par Li Peng, actuel premier ministre qui arrive au terme de ses deux mandats, laisse supposer, compte tenu de la personnalité de ce dirigeant, que le renouveau parlementaire sera mis en veilleuse.