Regards Novembre 1997 - La Planète

Francophonie
Turbulences canadiennes

Par Daniel Laprès à Montréal


Prospère, démocratique, riche, gigantesque et peu peuplé, le Canada fait rêver. Si, vu d'ici, il paraît surtout travaillé par la revendication indépendantiste du Québec, des clivages plus profonds sont davantage invoqués.

Mis à part un certain ressentiment historique, à la source du mouvement indépendantiste québécois on trouve la difficulté, (lourdement ressentie depuis l'origine de la Confédération canadienne), pour la nation québécoise d'être reconnue comme société distincte par ses vis-à-vis du Canada anglais. Toutes les négociations politiques et constitutionnelles tentées par le gouvernement du Québec avec les autres provinces et le gouvernement fédéral ont échoué. D'où une certaine impatience des Québécois et le résultat du référendum de 1995 sur la souveraineté, où il ne manqua que 35 000 voix au " oui " pour l'emporter, avec 49,4% des suffrages.

Mais, depuis, dans toutes les provinces, nombreux sont ceux qui pensent que le contentieux entre le Québec et le Canada pourrait bien provenir avant tout du fait que les Québécois francophones et les Anglo-Canadiens se connaissent très peu culturellement et socialement. D'où la nécessité de dialogues et d'échanges afin de découvrir leurs valeurs et pratiques sociales communes (il y en a), sans lesquelles l'unité canadienne ne peut qu'être une chimère. Un changement d'approche pourrait alors s'imposer en vue de régler un contentieux aussi complexe et durable, notamment dans l'expression par les citoyens de leurs préoccupations jusqu'au plan politique.

 
Les dangers cachés d'une sécession québécoise

Même si les problèmes ont une origine antérieure, les résultats de ce référendum ont permis la cristallisation des tensions majeures au Canada. Pour les citoyens des autres provinces les 49,4% du " oui " ont fait l'effet d'une douche froide, rassurés qu'ils étaient par les propos du premier ministre, Jean Chrétien, sur l'absence de danger de sécession québécoise. Leur surprise s'est rapidement transformée en colère par rapport au gouvernement fédéral. S'estimant trompés par le premier ministre, ils ont exprimé depuis leur frustration de multiples manières. Notamment lors des élections législatives fédérales, du 2 juin dernier.

Au Québec, la situation s'est rapidement transformée en un durcissement des positions, potentiellement explosif. Plusieurs leaders d'opinion de la communauté anglophone (20% de la population du Québec et qui a voté " non " à près de 99% au référendum), paniqués d'avoir frôlé la destruction d'un Canada auquel ils sont profondément attachés, se sont évertués à mobiliser leur communauté autour d'un projet de partition du Québec. Celui-ci consiste à dessiner des enclaves fédéralistes à partir des zones ayant majoritairement voté " non " au référendum et à les décréter, après un éventuel référendum victorieux pour les souverainistes, comme parties intégrantes et inaliénables du territoire canadien. La région de Montréal, avec quelques autres situées à la frontière de l'Ontario, serait détachée du territoire québécois et considérée comme une nouvelle province canadienne. Et les tenants de cette logique, faisant preuve d'une étonnante capacité de mobilisation, ont réussi à faire adopter par plusieurs conseils municipaux des résolutions affirmant qu'en cas de sécession du Québec, le territoire des municipalités concernées demeurerait une partie du Canada, et non d'un éventuel Québec souverain. Leur argument est simple mais incisif: si le Québec peut se séparer du Canada, le Québec lui-même peut voir lui aussi son territoire découpé.

 
Quand francophones et anglophones renouent le dialogue

Inutile de souligner que cette attitude a provoqué de nombreuses réactions au Québec. Les nationalistes les plus durs se sont crispés sur leurs positions strictement identitaires, face à l'intransigeance des " partitionnistes ". Mais l'analyse de ces phénomènes se révèle complexe. Chez les anglophones eux-mêmes, les positions extrémistes sont loin d'être majoritaires, bien qu'elles occupent beaucoup de place sur la scène médiatique. Même chose pour les Québécois souverainistes, où l'aile pure et dure est loin de faire l'unanimité. Malgré le retentissement des positions extrémistes, nombreux sont les porte-parole fédéralistes et souverainistes qui appellent à l'apaisement et, surtout, au respect du processus démocratique. Certains leaders d'opinion, tant anglophones que francophones, ont publiquement appelé au dialogue et à la recherche de solutions communes aux enjeux qui transcendent la seule question nationale, tels le chômage, l'éducation, l'environnement, la vie urbaine, etc., des préoccupations auxquelles tous sont confrontés, francophones comme anglophones. Ces rencontres permettraient aux deux communautés de découvrir quelles sont leurs valeurs communes et les projets qu'ils peuvent faire aboutir ensemble. Ces démarches encore en germe démontrent qu'anglophones et francophones, fédéralistes ou souverainistes, ne forment pas des blocs homogènes aux positions inconciliables.

 
L'appui à la souveraineté du Québec en chute libre

L'appui à la souveraineté est d'ailleurs en chute libre dans les sondages, surtout depuis l'adhésion du gouvernement du Parti québécois (PQ) aux dogmes néo-libéraux. Une importante proportion du vote pour le " oui " au référendum de 1995 adhérait au projet souverainiste au nom de convictions sociales progressistes habilement véhiculées par le Parti québécois durant la campagne référendaire, et non en raison d'un attachement aux thèses nationalistes. Depuis lors, le PQ, dirigé par l'actuel premier ministre québécois Lucien Bouchard, a démontré que ce n'était là qu'affaire de stratégie, et a imposé d'importantes restrictions dans les services de santé et dans la protection sociale, et de massives suppressions de postes dans la fonction publique, faisant ainsi régner l'austérité budgétaire. Dur réveil pour ces nombreux Québécois qui ont appuyé la souveraineté en croyant sur parole le parti qui l'incarnait, au nom, selon lui, de valeurs de solidarité et de justice sociales.

 
Des formations aux prises avec la réalité politique pancanadienne

De camp souverainiste se révèle lui aussi marqué par d'importantes contradictions. Il est déjà profondément divisé. Tout cela ne laisse rien présager quant à son avenir. D'ailleurs, les élections fédérales du 2 juin dernier ont confirmé sa vulnérabilité: le Bloc québécois, formation politique indépendantiste qui avait obtenu 54 députés au parlement fédéral lors du scrutin de 1993 a perdu plus de 500 000 voix en juin 1997, soit 11% des suffrages. Plusieurs analystes y ont vu une sanction contre les politiques gouvernementales du Parti québécois, dont le chef Lucien Bouchard est le fondateur du Bloc.

De son côté, le gouvernement libéral de Jean Chrétien, s'il a été reconduit à la tête du Canada avec une majorité de députés à la Chambre des Communes, est aux prises avec une réalité politique pancanadienne complètement divisée par les intérêts régionalistes. Le gouvernement puise son influence surtout dans la province d'Ontario - 103 députés libéraux sur 103 sièges - parmi un total de 155 députés libéraux à la Chambre, laquelle compte en tout 301 députés. Les provinces maritimes ont permis le retour des conservateurs (20 députés, dont 5 au Québec) et, fait sans précédent, elles ont élu 8 députés sociaux-démocrates (Nouveau parti démocratique) alors que jamais ces provinces n'élisaient de représentants de cette formation, qui obtient en tout 21 sièges. Au Québec, le Bloc québécois domine avec 44 députés (10 de moins qu'en 1993) mais avec seulement 38% des voix, le reste allant à des formations fédéralistes. Et dans les provinces de l'Ouest, le Reform party (extrême droite) a obtenu 60 députés, devenant ainsi l'opposition officielle au Parlement.

 
Les citoyens canadiens au coeur des enjeux sociaux

Avec un Parlement fédéral dont la représentation est caractérisée par une très forte poussée régionaliste, on peut donc considérer que le Canada est entré dans une zone de turbulences, mais de manière contradictoire. Car si le camp souverainiste québécois se révèle fortement affaibli, ce qui est de nature à conforter ceux qui luttent pour l'unité canadienne, le Canada des autres provinces apparaît fortement divisé, sinon éclaté en une diversité d'intérêts régionaux opposés les uns aux autres. L'avenir immédiat du pays est difficilement prévisible. L'une des seules chances de préservation de l'unité canadienne pourrait se retrouver du côté des forces de progrès social, qui ressentent de plus en plus la nécessité de réunir leurs efforts, par-delà les divisions régionalistes. Et l'idée que les citoyens canadiens eux-mêmes ont intérêt à s'investir au coeur des enjeux sociaux, économiques et politiques fait aussi son chemin. D. L.

 


* Président du groupe communiste du Conseil régional, un des délégués de la région au sommet d'Hanoi.

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