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Sommet de Hanoi
Par Paul Fromonteil * |
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La région Charente-Poitou se prépare au sommet qui a contribué à amplifier ses rapports avec le Québec, le Sénégal, le Burkina Faso et le Vietnam.
Le Poitou et la Charente furent l'un des points de départ des grandes aventures vers le " Nouveau Monde ". La Rochelle a joué un rôle primordial et la statue de Samuel Champlain dominant le Saint-Laurent à Québec rappelle que Brouage était le grand port d'embarquement. Les " cousins " de la " Belle Province " du Canada viennent chaque année par milliers retrouver leurs racines dans les campagnes loudunaises et châtelleraudaises: leur " parler " est issu du picto-saintongeais du XVIIe siècle. C'est en Poitou que revinrent les Acadiens, lors du " grand dérangement " au XVIIIe siècle, pour repartir ensuite vers la Louisiane retrouver les " Cajuns ", eux-mêmes originaires de l'ouest atlantique. Au XXe siècle, l'Université de Poitiers est celle où la proportion d'étudiants africains est l'une des plus fortes. Du Burkina-Faso à Madagascar en passant par Douala ou Dakar, on ne compte pas ceux qui, à tous les niveaux de responsabilités, firent leurs études dans les facultés poitevines. C'est aussi le cas de l'ingénieur Nguyen Ngoc Tran, actuel vice-président du comité vietnamien de la francophonie. C'est dire que la francophonie ne relève pas du passé. Elle ne saurait se confondre avec un impérialisme linguistique comme au temps où le français était la langue de l'aristocratie européenne, ou de l'expansion coloniale. Les identités francophones sont multiples, les usages du français le sont également. Langue de culture, son sort est lié à d'autres langues, langue de communication (la France est le troisième producteur mondial d'informations scientifiques et techniques), elle se métamorphose, elle accompagne des réalités identitaires de Haïti au Canada. La région Poitou-Charentes a donc décidé de faire de 1997 l'année de la francophonie. Des traditionnelles francopholies de La Rochelle à un forum au Futuroscope avec la participation de l'ancien Secrétaire général de l'ONU, M. Boutros Boutros Ghali, et de nombreux chefs de gouvernements africains ont déjà marqué l'année. La région aide à réaliser des centaines de projets bâtis dans les communes, les écoles, les entreprises, les associations, attestant que la francophonie peut être un lieu de solidarité et de fraternité. La démocratie n'implique- t- elle pas le plurilinguisme ? Si, dans l'Algérie coloniale, le français a pu être utilisé pour écraser l'identité algérienne, son éradication telle que les islamistes la prônent ne s'oppose-t-elle pas à une laïcité tolérante, à une vision démocratique de la société et des individus ? La francophonie peut devenir un point d'appui pour faire face aux risques d'un monde uniculturel et intolérant.
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Pour faire face aux risques d'un monde uniculturel et intolérant
Dans la centaine de projets qui ont fleuri cette année en Poitou-Charente, le Vietnam occupe une place privilégiée. Entre les universités, les centres de recherche de Poitiers, d'Hanoi, de La Rochelle, d'Ho Chi Minh Ville, un partenariat actif existe en matière d'aéronautique, d'aquaculture et d'agro-alimentaire. Pour l'aéronautique, la région forme des enseignants des Instituts polytechniques d'Hanoi et d'Ho Chi Minh ville, des ingénieurs de l'aviation civile; enfin, des sections francophones existent au Vietnam. Le point d'orgue est un colloque franco-vietnamien en décembre prochain à Hanoi sur " l'aéronautique du futur ". C'est l'IUFM et le CRDP de Poitiers qui contribuent à la mise en place des réformes de l'enseignement secondaire vietnamien cependant que le Futuroscope apporte son expérience de l'utilisation des nouvelles technologies de communication en matière d'enseignement à distance. Le Centre d'études sur la coopération juridique (CECOJI) avec les Unités de recherche de Poitiers et de La Rochelle travaillent à la création de départements juridiques à l'Université de Can Tho, au sud. La région participe au programme des 500 classes vietnamienne bilingues, à des jumelages de lycées, à la tournée de l'Orchestre régional de Poitou Charente et aide le secteur touristique et hôtelier vietnamien.
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Pour substituer la coopération à la domination
Les actions régionales se développent aussi vers le Maroc, le Burkina-Faso, l'Argentine, le Brésil et les pays Andins. Un élément nouveau et encore fragile réside dans le développement de la participation populaire dans la vie locale, dans l'activité associative, dans les établissements scolaires. Il le serait bien davantage sans les difficultés matérielles que rencontrent notamment les pays les plus pauvres. L'ouverture au monde devient une des bases de la vie sociale et cette exigence pousse déjà un peu partout. La francophonie ouvre des horizons pour penser et agir en faveur de solidarités humaines. Je n'ai évidemment pas la même vision de la francophonie que le président du Conseil régional Jean-Pierre Raffarin, ancien ministre d'Alain Juppé. A mon avis, le cadre de la francophonie est l'un des lieux où des perceptions nouvelles de la vie internationale peuvent s'exprimer pour substituer la coopération à la domination, les rapports humains à la soumission au dollar. Il me semble ainsi répondre tout à fait à l'appel d'un Vietnam d'aujourd'hui, celui de la " Doi moi ", c'est à dire du renouveau, avec ses espoirs et ses dangers. Le Vietnam mutilé par les guerres menées par la France puis par les Etats-Unis est engagé dans la voie du développement alors que les " dragons financiers " du Sud-Est asiatique connaissent de graves convulsions; la " coopération " en Afrique équatoriale et tropicale conçue comme un élément du jeu économique et politique de la France est en crise violente; le Québec cherche un statut de souveraineté et une réponse aux exigences sociales dans le contexte d'un libre-échangisme qu'entraîne la participation à l'ALENA; aux Caraïbes, comme dans l'Océan Indien et Pacifique, des territoires - grands ou petits - sont sur le chemin de leur émancipation dans le cadre de la francophonie; le rôle de la France à l'égard des peuples maghrébins et méditerranéens concerne et dépasse les questions francophones. Les relations internationales ne sont plus la propriété des diplomates ni des lieux d'exotisme à la Pierre Loti. Elles s'inscrivent dans la vie quotidienne des gens, traversent les continents au rythme des développements exponentiels de la communication et de la force des événements qui font l'actualité de sociétés en mutation. On ne peut que partager le voeu formulé par M. Boutros Boutros Ghali, alors Secrétaire général de l'ONU, lors du Ve Sommet de la francophonie: " Puisse la francophonie, par sa force, nous inciter à dépasser les clivages traditionnels. Et que le nouvel ordre que nous appelons de nos voeux ne soit pas une idée creuse ou, pire encore, le masque du conservatisme, mais la porte ouverte à l'inauguration et à la fécondité." |
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* Président du groupe communiste du Conseil régional, un des délégués de la région au sommet d'Hanoi. |