Regards Novembre 1997 - La Planète

Sommet de Hanoi
Francophonie, une idée jeune

Par Patrice Jorland *


En novembre prochain, se tiendra à Hanoi le VIIe Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage. Une occasion pour examiner le concept et la réalité de la francophonie

Pour la première fois, le sommet de la francophonie se déroulera en Asie, continent de mission car on le dit anglophone, et dans ce Vietnam dont on a annoncé, tour à tour, l'isolement, la faillite, la soumission aux lois de la mondialisation, l'alignement sur ses voisins, le retour sous la suzeraineté chinoise. La réforme des institutions francophones, décidée au Sommet précédent de Cotonou, en décembre 1995, entrera dans les faits avec l'élection pour quatre ans d'un secrétaire général, qui deviendra le porte-parole politique et le représentant officiel de la francophonie. Les grands moyens de communication sociale ne manifestent pas un intérêt excessif à son sujet, force est de le constater.

 
Des réticences dues à l'ambiguïté d'une idée peu populaire

Francophonie " est devenu un terme banal mais, dans un usage courant, il n'exprime plus qu'une partie de la réalité, comme le confirme la lecture des manuels scolaires. Le concept peut paraître flatteur à un Français de l'hexagone, alors qu'il est critique: incitation à penser autrement, c'est-à-dire librement. Les initiatives francophones de base sont nombreuses et fécondes, sur les plans municipal, départemental, régional, notamment dans le champ culturel, de la Rochelle pour la chanson à Limoges pour le théâtre ou Le Mans pour le livre. Les relations sectorielles ou professionnelles se sont tissées entre parlementaires, journalistes, juristes, médecins, éditeurs, enseignants de français. Les réseaux universitaires se sont étoffés. L'idée n'est cependant pas populaire. Son ambiguïté la dessert et explique en partie les réticences." Queue " de la comète impériale ? " Fromage " autorisant rentes, prébendes et commandes ? Justification pitoyables de choix géostratégiques dont la région des Grands Lacs d'Afrique reste meurtrie ? Des hésitations se font jour, au plus haut niveau: le gouvernement de gauche ne s'est pas doté d'un secrétariat à la francophonie.

 
La francophonie, un phénomène diplomatique particulier

Un effort de définition s'impose. La francophonie n'est pas la francité - la culture française, les faits de la civilisation française -, quand bien même elle la comprend, comme elle comprend le joual, la musique des bayous de Louisiane ou les créoles de la Caraïbe. La francophonie n'est plus un instrument du " rayonnement international " de la France, elle est une condition de l'existence de celle-ci et d'une quarantaine d'autres entités historiques. Son espace ne correspond pas aux frontières mouvantes de la Grande Nation: la Roumanie et la Moldavie EN sont membres, l'Arménie candidate. La francophonie n'est pas un Commonwealth hérité d'un passé encore récent, elle ne forme pas un bloc ni même une alliance, c'est un phénomène diplomatique particulier, qui compte des Etats, des régions, des entités ad hoc comme la Nouvelle-Angleterre. La francophonie n'implique pas l'usage officiel ni la pratique majoritaire du français. Pourtant, son objet est d'abord linguistique: défendre et promouvoir l'usage du français, des Français. Contrairement à une idée reçue, l'anglais langue première ne progresse pas en pourcentage. La fin des empires, les comportements démographiques contrastés et la révolution mondiale de l'éducation favorisent plutôt le mandarin, le hindi, le bengali, le tamoul, l'ourdou, le swahili, l'arabe, l'espagnol, le portugais. Doit-on apprendre les langues nationales comme autant de langues étrangères ou une langue universelle, qui ne saurait être aujourd'hui que l'anglais ? Babel est préférable. Pourquoi ? Le dialogue entre francophones et hispanophones, par exemple, sera plus fécond s'il passe par l'une ou l'autre des deux langues nationales, ou les deux, plutôt que par une langue tierce. L'anglais véhiculaire se réduit au sabir des pilotes d'avion, des économétriciens ou des biologistes, à propos duquel Georges Pérec a réalisé de définitifs pastiches. Il devient une langue basique. Et la langue unique tend à devenir le véhicule d'une culture unique et d'une pensée unique, en l'occurrence la langue, la culture, la pensée de Davos. Défendre le français implique la défense des langues nationales de l'espace francophone - le vietnamien, le khmer, le laotien, le malgache, etc.- et suppose le soutien des autres langues véhiculaires, l'arabe, l'espagnol, le portugais... Le Ve Sommet de Maurice s'était prononcé pour l'exception culturelle, avec une netteté trop rare dans une réunion internationale d'une telle diversité. Les enjeux ne se limitent plus à l'enseignement, ils concernent la création et les pratiques culturelles, les moyens de communication sociale d'aujourd'hui et de demain (multimédia, Internet). Par ailleurs, et l'informatique en administre la preuve, l'essor scientifique et technique n'entraîne pas nécessairement le monolinguisme.

 
Un espace de dialogues multiples et croisés des cultures

La francophonie est aussi un espace en expansion. Aujourd'hui, en sont membres des Etats et des régions des cinq continents, du Nord et du Sud, de l'Ouest et de ce que l'on appelait naguère l'Est. Cette diversité confine à la complexité, voire à l'hétérogénéité. Ce peut être un facteur de faiblesse ou d'impuissance. Ce peut être un atout majeur. Cette complexité interdit de facto la domination et l'hégémonie: la francophonie, si elle l'a été autrefois, ne peut plus être le pré-carré, remodelé de manière à inclure les cousins du Québec ou d'Outre-Quiévrain. Elle est une image en réduction de la planète et peut donc être un espace de dialogues multiples et croisés des cultures, un champ de solidarité des nations, un lieu d'expérimentation et d'innovation pour un développement durable. Le fait que les entités membres de la francophonie appartiennent aussi à d'autres groupements (Union européenne, OUA, Forum du Pacifique, ASEAN, Ligue arabe, Caricom, etc.) peut constituer un levier. Alors que le monde présent risque d'être soumis à la tutelle solitaire, erratique d'une superpuissance unique, la francophonie doit contribuer à préserver des marges, à construire d'autres équilibres.

La francophonie procède désormais d'un choix politique et la réforme de ses institutions devrait permettre d'affirmer ensemble cette dimension politique. Or, le message dont la francophonie est porteuse fut défini par celui-là même qui, il y a un peu plus d'un siècle, inventa le mot. Alors qu'au Congrès de Berlin, les puissances de l'époque affirmaient leur droit de se partager le monde pour le dominer, Onésime Reclus vit dans la francophonie la possibilité d'affirmer d'autres principes, ceux d'indépendance des peuples, de souveraineté des nations, de transformation sociale et de libération humaine, principes énoncés en français par la Révolution française. Le temps, dit-on, a fait son oeuvre mais il reste licite de rêver et d'avoir d'autres ambitions que de lire, en anglais, le dernier livre de recettes de Madame Kohl.

 


* Ancien conseiller culturel, scientifique et de coopération technique à Hanoi.

Les actes du colloque sur la francophonie tenu en deux temps par l'Association d'amitié franco - vietnamienne (AAFV) paraissent ce mois-ci chez l'Harmattan " la France et le Vietnam dans l'espace francophone ".

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