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Colloque
Par Bruno Drweski * |
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Voir aussi Octobre 17, Causes, prolongements, impact , Pour aller plus loin |
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Un colloque initié par Espaces Marx, avec la collaboration de plusieurs centres de recherches, a lieu les 14, 15 et 16 novembre sur le thème: " Octobre 1917: causes, impact, prolongements ".
Quelques repères qui ont inspiré sa préparation sont ici déclinés.
Le 80e anniversaire de la révolution d'Octobre demeure un événement fondateur pour le XXe siècle, de l'avis de la plupart des historiens et il est important de repenser le siècle qui se termine si nous voulons pouvoir bâtir le prochain. La plupart des questions qui ont été posées de façon large par Octobre 17 et ses suites - à savoir, la construction d'un système social axé autour des valeurs de solidarité, de liberté réelle, d'autonomie, d'égalité et de convivialité - continuent à se poser de manière aiguë aujourd'hui. Il est donc utile de réfléchir sur les causes des avancées et des échecs rencontrés sur cette voie au cours du siècle écoulé. Le monde dans lequel nous vivons a été façonné par les valeurs répandues et légitimées en grande partie grâce à la révolution d'Octobre et par les questions qui ont ou n'ont pas reçu de réponses à cette occasion. Il s'agira en particulier de confronter les opinions sur la question. Pour les uns, Octobre 17 a été une tentative utopique qui devait nécessairement aboutir à un échec accompagné de terreur et de meurtres. Pour d'autres, il n'y a pas de lien automatique entre cet événement et la perversité qui caractérise le fonctionnement des systèmes créés au nom du socialisme.
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La période soviétique, une parenthèse ou une période qui a poussé le capitalisme a évoluer ?
Deux conceptions ont cours. Pour l'une, 1917 a ouvert une parenthèse qui s'est refermée avec la fin de l'URSS et qui permet au capitalisme de triompher définitivement. Pour l'autre, nous avons vécu, dans la foulée d'Octobre 17, de 1917 à 1991 " un court vingtième siècle " dont les suites continuent à influer sur l'évolution actuelle. On peut d'emblée se poser la question de la date césure. Le vingtième siècle a peut-être plutôt commencé en 1914 avec " la première grande boucherie mondiale ", qui a démontré les limites du système capitaliste et dont 1917 aurait été la conséquence directe. Ne voit-on d'ailleurs pas émerger, avec la crise et la disparition des régimes à prétention socialiste, un (néo)-libéralisme qui, par beaucoup d'aspects, rappelle le libéralisme primitif de la fin du XIXe siècle, avec ses interventions coloniales, sa bonne conscience, et des phénomènes de paupérisation absolue ? La période soviétique n'a pas été une parenthèse, mais une période qui a poussé le capitalisme à évoluer. Le capitalisme semble revenir aujourd'hui à certaines formes d'archaïsme à partir du moment où il semble ne plus être confronté à un défi majeur. Les causes qui ont entraîné la révolution d'Octobre ne sont-elles pas toujours d'actualité, même si les réponses apportées par ses auteurs peuvent et doivent être discutées ? Mais ces problèmes ont profondément évolué et on ne peut donc pas en quelque sorte neutraliser ce qui s'est passé en le mettant entre parenthèses. Pour ce qui est des conséquences d'Octobre 17, il faut toujours essayer de discerner l'événement lui-même et ses conséquences plus lointaines. La Restauration monarchique dans l'Europe de la Sainte Alliance d'après 1815, n'a pas signifié, ce que l'on pouvait penser à l'époque, la fin de l'idée démocratique et républicaine. Il est fort probable qu'il en sera de même avec une partie des valeurs répandues dans la foulée de la révolution d'Octobre. On ne peut pas penser la vie internationale, les rapports internationaux, sans l'opposition Est-Ouest qui est apparue avec la naissance de la République des soviets en Russie, qui a été un des déterminants de la Seconde Guerre mondiale, commencée de fait en Espagne en 1936 et en Chine en 1937, puis qui a nourri les cinquante ans de guerre froide.
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Ce qui demeure des innovations induites par la révolution d'Octobre
Jacek Kuron, un dissident polonais que l'on ne peut pas taxer de nostalgique des régimes à prétention socialiste, déclare aujourd'hui que le conflit Est-Ouest a été créateur dans la mesure où il a permis d'enraciner un certain nombre de valeurs et de pousser à certaines évolutions progressistes. Il a créé, dit-il, une dynamique qui a entraîné, dans la douleur, " l'émancipation des nations, des classes, des races, des sexes ". Sur le plan des valeurs et des mentalités en particulier, l'humanité a énormément changé, en grande partie sous l'impact de 1917. Les conséquences en sont durables, tant sur les plans politique qu'économique, social ou culturel. Des idées comme l'égalité des peuples, des sexes, des hommes en général, ont été légitimées sous l'impact des événements qui se sont déroulés en Russie en 1917 et qui se sont prolongés dans la foulée des multiples courants de libération nationale. On peut se demander ce qui demeure dans l'économie, la vie sociale, la culture et la politique, des innovations induites par la révolution d'Octobre. L'idée et la pratique de la planification, par exemple, qui en sont issues, se sont répandues sous diverses formes, y compris dans certains pays capitalistes et dans de nombreuses entreprises capitalistes. Il est impossible d'y renoncer, au même titre d'ailleurs qu'aux services publics et à l'interventionnisme des différents pouvoirs publics, dont cherchent même à profiter les capitalistes à l'occasion. Chaque discussion sur l'Etat et son rôle fait obligatoirement référence aux expériences positives et négatives des régimes à prétention socialiste. L'idée de contrôle ouvrier, encore largement admise aujourd'hui à l'Est mais bien vivante aussi souvent au Sud ou à l'Ouest, a pris de l'ampleur par l'impact international qu'a connu Octobre 17. Certes, l'expérience soviétique n'a pas produit, loin s'en faut, que des progrès sociaux et tous les progrès sociaux du XXe siècle ne sont pas dus à l'impact de l'URSS. Les luttes sociales et les besoins nouveaux engendrés par le progrès scientifique sont souvent la cause des évolutions que nous avons connues. Mais peut-on imaginer tous ces changements sans faire référence à l'exemple des politiques de gratuité ou de quasi-gratuité de la sécurité sociale, de la santé, de l'enseignement, du logement ? Même si la réalité soviétique ne correspondait pas vraiment à l'image répandue, des principes ont été posés auxquels on ne pourra plus échapper. Lors de ce colloque, nous chercherons à comprendre la cause des discordances ayant existé entre les principes affirmés et le fonctionnement du système à prétention socialiste. Ces causes étaient-elles intrinsèques ou contingentes ? S'il est un domaine sur lequel tout le monde doit s'accorder, c'est celui de la diffusion de l'instruction et de la culture. Pour l'anecdote, c'est d'URSS que Aragon et Malraux ont rapporté l'idée des maisons de la culture. L'analphabétisme a d'abord été vaincu à l'Est avant qu'on ne tente de le vaincre au Sud. De même, si les mouvements d'émancipation nationale des dernières années ont été l'oeuvre des peuples concernés eux-mêmes, ils ont été puissamment encouragés par la politique de développement national des peuples du monde socialiste. Là encore en faisant la part des contradictions parfois meurtrières qui l'ont marquée. D'une part, l'existence du système se voulant socialiste a été un encouragement aux mouvements révolutionnaires de transformation sociale, mais ailleurs cela a pu constituer un frein, comme ce fut le cas, par exemple, avec la politique du Komintern envers la Chine de Tchang Kai Chek. La polarisation du monde a par ailleurs pu renforcer les divisions entre courants réformistes et courants révolutionnaires et contribué à limiter les marges d'autonomie des mouvements émancipateurs, forcés de s'aligner complètement sur le camp qui leur semblait le plus proche.
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Des conséquences négatives de la polarisation du monde et de l'existence du modèle unique
En politique, on peut aussi envisager que l'actualité de l'héritage d'Octobre 17 joue a contrario. Une grande leçon de l'échec retentissant du bloc soviétique n'est-elle pas l'absence, toujours à l'encontre des mots, de confiance dans le peuple, la caricature de la démocratie, le rôle démobilisateur et castrateur de la pensée unique, d'un exercice autoritaire et en fin de compte autocratique du pouvoir s'appuyant sur les répressions. Ces phénomènes ne sont d'ailleurs pas limités au défunt bloc de l'Est. Le colloque est conçu comme une étape. Nous nous appuierons sur les nombreux travaux de recherche réalisés sur les problèmes en question. Les participants feront part de leurs idées et les confronteront. Les séances prévues porteront sur les conséquences historiques d'Octobre 17, ses répercussions dans le monde capitaliste, les courants révolutionnaires, les mouvements de libération nationale. Une séance spéciale " Octobre 17 vu de France " est aussi prévue. Une autre sur la révolution elle-même. Des ateliers seront consacrés aux aspects contradictoires, économiques et socio-culturels du système soviétique. Les incidences sur le développement de la théorie (marxisme, léninisme, stalinisme - continuités et discontinuités) seront discutées. La question de la révolution, au regard des différentes expériences historiques (89, Octobre17, Chine, etc.), sera au centre des débats. Une séance de conclusion tentera d'amorcer une vue d'ensemble. Nous voudrions surtout que le colloque soit le point de départ d'une sorte de réseau d'échanges de travaux, d'informations, de publications. Nous pourrions aller vers de nouvelles rencontres internationales, nationales ou régionales sur des sujets plus restreints pour permettre des approfondissements. De ce colloque sortiront certainement des suggestions pour des initiatives ultérieures. Comme premier pas de l'après-colloque, nous prévoyons la publication en volume de l'intégralité des travaux. Evidemment, nous ne sommes pas les seuls à travailler ce terrain de recherche. D'autres rencontres ont lieu, centrées sur cette question. Le colloque organisé récemment par Actuel Marx a consacré à " la question du socialisme aujourd'hui " plusieurs séances rejoignant notre problématique dans plusieurs ateliers (La Russie 1917-1997, Où va la Chine ? idées et réalités du socialisme). L'institut d'histoire sociale de la CGT organisait en octobre une rencontre sur " Les syndicalistes, la guerre de 1914, la révolution d'octobre et la Russie soviétique jusqu'en 1925 ". D'autres colloques ont eu lieu en Italie, aux Etats-Unis, en Belgique et ailleurs encore.
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Un colloque pluraliste du point de vue des disciplines, des pays et des sensibilités politiques représentés
Parmi les organisateurs de notre colloque, comme parmi ses participants, un réel pluralisme a été assuré, tant du point de vue des disciplines représentées, des pays présents que des sensibilités politiques. Les débats du colloque devraient être l'occasion de repenser les critiques qui ont été faites du bolchevisme. Elles devraient également rendre possible la redécouverte des opinions émises par les courants mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistes, trotskistes ou boukhariniens sur la révolution d'Octobre et l'évolution de l'Etat soviétique. La recherche scientifique n'a pas pour mission d'apporter un jugement sur l'histoire mais elle doit contribuer à " déconstruire " les mythes à nourrir le débat social et la réflexion critique. Notre colloque a aussi ce but. On ne peut d'ailleurs exclure que toutes les initiatives, dont la nôtre, visant à " revisiter " l'histoire du communisme contribuent à créer les conditions permettant de mettre en jugement les responsables des crimes commis au nom du communisme et du socialisme, ce qui rendrait impossible tout amalgame simplificateur entre fascisme et stalinisme et libérerait les sociétés actuelles, tant à l'Est qu'à l'Ouest, des pesanteurs historiques les empêchant aujourd'hui d'aller de l'avant. Quant aux organisateurs de la rencontre, outre le groupe de travail sur les pays de l'Est d'Espaces Marx elle a été préparée en collaboration avec la formation doctorale " Culture et société dans la CEI et les pays d'Europe centrale et orientale " de l'université Paris-VIII, dirigée par Claude Frioux, avec l'Institut d'histoire contemporaine de l'université de Bourgogne à Dijon, dirigée par Serge Wolikow et avec le Centre de Recherches Ernest-Mandel d'Amsterdam représenté par Gilbert Achkar. Plusieurs revues se sont également associées à sa préparation. En plus des chercheurs - sociologues, politologues, linguistes, historiens, économistes, philosophes -, des syndicalistes et des journalistes participeront au colloque. Il est également prévu de lui donner une visibilité publique à Saint-Denis et ailleurs où des conférences seront organisées dans la foulée du colloque. Des manifestations culturelles sont aussi prévues. Une forte participation internationale est assurée, en particulier en provenance de Russie, de Pologne, de Hongrie, de Chine, de Cuba, du Mexique, des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, du Sénégal, d'Afrique du sud, d'Italie, d'Espagne et d'ailleurs. Le colloque sera ouvert aux participants mais aussi aux auditeurs qui voudront assister aux débats. |
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* Maître de conférences à l'Inalco, animateur du groupe de préparation du colloque. |
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Octobre 17, Causes, prolongements, impact
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Organisations
Association Espaces Marx Formation doctorale " Culture et société dans la CEI et les pays d'Europe centrale et orientale ", de l'université Paris-VIII, Institut d'histoire contemporaine de l'université de Bourgogne à Dijon Centre de Recherches Ernest-Mandel d'Amsterdam
En collaboration avec les publications: Les Cahiers d'histoire, Critique communiste, Recherches socialistes (OURS), la Nouvelle Alternative, Notes de la Fondation Jean-Jaurès, la Pensée, Politique-La Revue, Recherches internationales, Regards.
14, 15 et 16 nov.1997 à l'université de Paris-VIII St-Denis, amphithéâtre Y
Renseignements, inscriptions: Espaces Marx, 64, Bd Auguste- Blanqui 75013 Paris.
Tel 01 42 17 45 10 Fax 01 45 35 92 04 e.mail: Espaces Marx@ internatif.org Web: http ://www/internatif.org/EspM
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Pour aller plus loin
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Marc Ferro, La Révolution de 1917, Albin Michel, 1997
Marc Ferro, Naissance de l'effondrement du régime communiste en Russie, Poche, 1997
Nicolas Werth, 1917.
La Russie en révolution, Gallimard Jeunesse-Découvertes, 1997
Victor Serge, L'An I de la révolution russe, La Découverte / poche, 1997
Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, Rocher, 1997
Jean-Louis Van Regemorter, La Russie et le monde au XXe siècle, Masson/Armand Colin, 1996
Jacques Sapir (s.dir.), Retour d'URSS, l'Harmattan, 1997
R.
Mohamed Nejad, (s.resp.), " L'URSS et la Russie ", Actuel Marx, Confrontations, 1997
Cahiers d'histoire n° 68, dossier " Octobre 17 ".
Critique communiste, numéro spécial intitulé " Octobre 1917-1997 "
Politique-La Revue, numéro 6, octobre, novembre, décembre 1997, avec la contribution de D.
Berger, P.
Broué, J.
Magnadas etc.
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